Agnès Buzyn se décrit en ministre idéal

Paris, le mercredi 1er juillet 2020 – A quoi sert un ministre de la santé ? Si cette question vous a déjà effleuré, vous aurez eu quelques réponses que vous ne soupçonniez peut-être pas à l’occasion hier de l’audition de l’ancien ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui a quitté l’avenue de Ségur à la veille de l’explosion de l’épidémie de SARS-CoV-2 en France. Ainsi, qu’on se le dise, un ministre n’a aucune responsabilité concrète quant à l’état des stocks d’équipements de protection. « La ministre n’a pas plus connaissance du niveau nécessaire en masques, que d’antidotes en gaz neurotoxique. Je n’ai pas à savoir la quantité, ni disponible, ni nécessaire, des dizaines voire centaines de produits nécessaires à la gestion de crises sanitaires. Ce que je dois m’assurer c’est qu’il y ait une chaîne de commandement, et une doctrine » a telle ainsi énoncé. Si la démonstration peut s’entendre, il apparaît que le ministre n’est pas plus celui qui reçoit les alertes. Ainsi, n’a-t-elle jamais eu connaissance du courrier envoyé par le directeur de Santé publique France en septembre 2018 à Jérôme Salomon, signalant que la quasi totalité de l’important stock de masques constitué par la France était périmé.

Une réactivité exemplaire

Mais qu’on se rassure, cette position très supérieure aux basses considérations matérielles n’empêche pas un ministre d’assurer une parfaite préparation. D’ailleurs, en entendant Agnès Buzyn, il n’est pas difficile de se convaincre que la France était l’un des pays les mieux préparés du monde. « Je suis la ministre de la Santé de l’Europe à avoir fait le plus tôt une conférence de presse sur l’épidémie, le 21 janvier » a-t-elle ainsi noté. Les autres comparaisons seraient si non flatteuses tout au moins réconfortantes : « Le stock stratégique de masques au Canada, il n’y en a pas. Il est de 37 millions aux Etats-Unis, de 350 millions au Royaume-Uni, en Allemagne pas de stockage centralisé », a ainsi détaillé l'ancienne ministre. Plus précisément, Agnès Buzyn a décrit avec précision l’ensemble des actions engagées par ses soins depuis les premières alertes associées à SARS-CoV-2. Elle a ainsi d’abord signalé comment elle est sensibilisée avant même les messages officiels émanant de Chine fin décembre par un blog anglosaxon décrivant « des cas d’une pneumonie inexpliquée ». « Ma prise de conscience évolue le 22 janvier, parce que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] dit qu’il y a une transmission interhumaine » note-t-elle. Il s’agit pour elle d’un déclic qui alors : « demande qu’on me fasse remonter le nombre de lits de réanimation, le nombre de respirateurs et qu’on me fasse une remontée de toutes les capacités de prise en charge, de stocks, de masques, de matériel, etc. Je demande à ce que SpF me fasse trois scénarios possibles d’évolution de l’épidémie (…). Je demande évidemment parmi cette liste-là où en sont les masques » a ainsi assuré le ministre de la Santé. « Le 7 février nous donnons l’accord à la DGS pour commander des masques, des solutés, etc. Nous donnons accord pour que des kits soient distribués aux médecins, infirmiers, aux libéraux et aux Ehpad, alors que la pandémie est déclarée le 11 mars, cinq semaines. Vous ne pouvez pas dire que l’on n’a pas été réactif », ajoute-t-elle.

Signaux contradictoires

Agnès Buzyn poursuit en faisant observer en creux que cette gestion « parfaite » de l’épidémie (même si la commande de masques FFP2 de fin janvier ne dépasse pas 1,1 millions, comme le lui fait remarquer sans qu’elle réagisse Eric Ciotti) est réalisée en dépit des signaux contradictoires venus de l’international. Elle relève en effet que les informations provenant de Wuhan fin janvier sont « discordantes », quand la ville qui recense officiellement 50 cas, construit en parallèle en urgence un hôpital de mille lits. De la même manière, elle affirme avoir appelé le patron de l’Organisation mondiale de la santé pour lui demander pourquoi il refusait mi janvier de considérer la situation comme une urgence.

Tout était sous contrôle pour faire face au tsunami

C’est donc convaincue d’avoir parfaitement géré l’approvisionnement en tests, notant qu’elle est intervenue pour que les laboratoires P2 puissent réaliser les recherches (et non les seuls P3) et rappelant qu’« il a fallu 15 jours entre le moment où le test est mis au point à Pasteur et leurs arrivées dans les CHU », défendant sa gestion des clusters (avec la réussite de Contamine et le rapatriement des Français de Wuhan) qu’Agnès Buzyn quitte le ministère de la Santé. « Je quitte le ministère le 16 février. Il n’y a pas eu de cas nouveaux en France depuis neuf jours. (…) La République en marche n’a plus de candidat à la Mairie de Paris. Moi, j’estime que j’ai fait mon travail de préparation du système de santé. (…) Je quitte le ministère avec le sentiment que j’ai fait la bonne préparation ». Disparue celle qui assurait au Monde que ses larmes le jour de la passation de pouvoir était liée à son inquiétude quant au « tsunami » qui s’annonçait. Interrogée sur la discordance entre son assurance et ses propos rapportés par le quotidien du soir, Agnès Buzyn plaide la fatigue et la mauvaise retranscription et martèle encore une fois  « Vous ne pouvez pas dire que je n’ai pas anticipé et je ne laisserai pas dire que les services n’ont pas anticipé ».

Tout prévoir, sauf l’arrêt de la Chine

Tout au long de son audition, le ministre a en effet insisté sur le travail exemplaire de ses services et de son directeur général de la Santé. Où trouver alors les responsables des grands dysfonctionnements et des pénuries qui ont été constatés alors que la préparation avait été si minutieuse ? Le ministre n’a pas hésité à charger Santé publique France. « Nous avons tous envie de requestionner » le rôle des agences sanitaires a-t-elle observé, continuant en confirmant que les « interrogations » sur le contrôle des stocks étaient légitimes. « Apprendre en 2018 qu’une grande partie des stocks est périmée… Ça nécessite de requestionner comment ça a fonctionné », observe-t-elle… d’autant plus quand les alertes ne sont même pas transmises au ministre ! Moins polémique, Agnès Buzyn a relevé à l’instar du directeur général de la Santé, qu’une des clés de compréhension de la situation était liée au fait que la production chinoise ait été totalement à l’arrêt et souligne que cette dépendance vis-à-vis de la Chine doit aussi être l’objet de réflexions. « La malchance c’est que cette épidémie est partie de Chine, elle serait partie de Thaïlande ça n’aurait pas été la même chose », a-t-elle fait valoir. On comprendra que la championne de l’anticipation n’a pu imaginer une telle éventualité, alors que la majorité des alertes de ces années précédentes émanait de Chine.

Une autre histoire racontée ce soir ?

Refusant donc de reconnaître une quelconque faille dans sa gestion, Agnès Buzyn est parue même agacée quand après quatre heures d’audition un dernier député lui a demandé de lister les actions qu’il aurait fallu déployer pour limiter les conséquences de l’épidémie concluant : « Je ne veux pas refaire l’histoire ».

Pour poursuivre l’enquête sur le rôle d’un ministre de la Santé, on suivra ce soir les auditions de Roselyne Bachelot et de Marisol Touraine qui pourront confirmer ou infirmer que le ministre n’a nullement à s’inquiéter du niveau des stocks de matériels de protection.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (11)

  • Ministre, vraiment ?

    Le 01 juillet 2020

    On a bien vu qu'elle n'était pas très à l'aise...pour expliquer sa défection au moment du déclenchement de l'épidémie, l'innocence du ministère dans le déficit en masques et réactifs, et les commandes passées tardivement. Entre autres...il est vrai qu'on ne l'a pas interrogée sur son inaction à la grève des urgences depuis plus d’1 an ni sur les démissions avant le Covid de 1.200 chefs de Service, ce qui n'a entraîné aucune réaction de sa part à l'époque. Une ministre calamitesque...

    Dr Astrid Wilk

  • Il fallait oser.

    Le 01 juillet 2020

    Sinistre cynisme, venant d'une ex. ministre.
    Un minimum de respect vis à vis les victimes, je vous en conjure.
    C'est à désespérer de nos "politiques".
    Exemplarité, mais où es-tu disparue ?

    Dr Francis Vuillemet

  • Arrière plans

    Le 01 juillet 2020

    Sans blague elle est très bien AB. Ah, les ministres c'est bien gentil, ça va, ça vient, ça part un jour, une larme...
    Tandis que la Machine derrière, celle des cent mille fonctionnaires du Gosplan de la Santé ça reste, ça reste, c'est opiniâtre, ça mouline quel que soit le ministre. Alors on lynche le ministre, c'est pour ça qu'il est fait, pour pas toucher à la Machine toujours innocente qui mouline la même farine encore, et encore, et encore, et qui la moulinera telle encore dans mille ans. Et le (la) ministre couvre toujours la Machine sous son autorité (MDR).

    A moins que des courageux et courageuses s'y collent, mais c'est si improbable, car le francais aime sa Machine comme le russe son Tsar, on a le roi qu'on peut pour se courber devant.

    Dr Gilles Bouquerel

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