Quelques gouttes de simplicité dans un monde high tech

Si Micromégas quittait à nouveau Sirius pour un petit séjour sur notre planète, plus de 200 ans après la mort de Voltaire, ce qu'il en apprendrait de notre médecine du 21ème siècle ne pourrait que le conforter dans le sentiment d'incrédulité qui l'avait étreint lors de son premier voyage. Pour mieux comprendre les objectifs et les moyens que nous mettons en oeuvre pour soigner nos contemporains, notre explorateur de l'Univers ne pourrait mieux faire que de s'abonner aux grandes revues médicales du moment, le Lancet et le New England Journal of Medicine. A leur lecture il ne pourrait cacher sa stupéfaction en constatant que les médecins de cette planète bleue consacrent l'essentiel de leurs efforts à comprendre et à prendre en charge des affections aussi complexes qu'improbables tout en négligeant, en apparence, les fléaux, pourtant simplissimes à traiter, qui fauchent chaque année des millions de terriens. Notre visiteur de Sirius constaterait en effet que les colonnes de ces deux journaux accordent plus de place à des tentatives (souvent infructueuses) de traitement par anticorps monoclonaux humanisés anti-molécules d'adhésion de certaines affections dégénératives rares qu'à une étude montrant que quelques gouttes d'un antiseptique banal pourraient sauver la vie de dizaines de milliers de nouveau-nés dans le monde.

Pour ne pas nous laisser emporter, une fois de plus, par cette fascination pour la médecine de haute technologie qui inspire le Jim depuis un quart de siècle, à la suite de ses glorieux modèles de Londres ou de Boston, consacrons quelques lignes et quelques minutes de notre temps si précieux à cet essai clinique, certes non sans biais, qui traite d'une question aussi banale et cruciale pour la moitié de notre planète qu'éloignée de nos préoccupations, la prévention de l'infection ombilicale chez le nouveau-né.

Cette équipe américano-népalaise a tenté de déterminer quel était le meilleur traitement préventif de l'omphalite en période néonatale et si une prophylaxie efficace conduirait à une diminution de la mortalité.

Schématiquement trois méthodes de soins du cordon à domicile ont été testées en grandeur réelle dans le cadre d'une étude randomisée : soins du cordon « à sec » sans application de liquide comme le recommande l'OMS, lavage à l'eau et au savon ou désinfection avec une solution à 4 % de chlorhexidine. La randomisation a été effectuée en affectant 413 secteurs de 30 villages népalais à l'un des trois protocoles.

Les soins, qui s'accompagnaient dans tous les cas de conseils d'hygiène, étaient délivrés, à domicile, par un travailleur social à 11 reprises au cours des 28 premiers jours de vie. Dans les groupes assignés à la chlorhexidine ou à l'eau et au savon, les parents étaient invités à nettoyer la cicatrice, entre les visites, à l'aide d'une solution d'antiseptique ou de savon laissée à leur disposition.

Plus de 15 000 nouveau-nés ont été inclus dans l'étude.
Les résultats ont été jugés sur l'incidence des omphalites (avec trois définitions différentes) et sur la mortalité néonatale.

Si l'on retient la définition la plus restrictive de l'infection ombilicale (inflammation locale importante avec écoulement de pus), son incidence a diminué de 75 % avec la solution de chlorhexidine par rapport aux soins « à sec » ou à l'utilisation d'eau et de savon (intervalle de confiance à 95 % [IC95] entre 47 et 88 %). En valeur absolue, le taux d'infection ombilicale sévère est passé de 1,1 % avec les soins à sec ou le nettoyage à l'eau et au savon à 0,3 % avec la solution antiseptique.

Plus important, la mortalité néonatale a été significativement diminuée chez les enfants traités par chlorhexidine au cours des premières 24 heures de vie : 14,4 décès pour 1000 contre 20,5 avec l'eau et le savon et 21,6 avec les soins à sec soit une baisse de 34 % entre le premier et le troisième groupe (IC95 entre - 5 et - 54 %).

Quelques gouttes de chlorhexidine appliquées sur l'ombilic dès le premier jour de vie pourraient donc réduire de façon sensible la mortalité néonatale dans les pays dits en voie de développement.

Les sceptiques ne manqueront pas de souligner les multiples faiblesses de cette étude : absence de prélèvements bactériologiques, double aveugle imparfait, caractère inapplicable en pratique courante de visites à domicile si rapprochées, facteurs de confusion possible liés à l'application de « traitements » traditionnels sur la cicatrice (cendres, boue...)...

Malgré ces réserves, on peut probablement affirmer que, dans les pays pauvres, la désinfection précoce et répétée de la cicatrice ombilicale par de la chlorhexidine pourrait avoir un impact majeur sur la morbi-mortalité néonatale.

Mais que tout ceci ne nous empêche pas de nous consacrer au traitement high tech de nos patients incurables...

Dr Anastasia Roublev


Mullany L et coll. : « Topical applications of chlorhexidine to the umbilical cord for prevention of omphalitis and neonatal mortality in southern Nepal : a community-based, cluster-randomised trial. » Lancet 2006 ; 367 : 910-18. © Copyright 2005 http://www.jim.fr

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article