Fonctions cognitives et consommation (modérée) d’alcool chez des adultes aux US, à votre santé !

L’alcoolisme est une cause majeure de morbidité et de mortalité. Il est notamment associé à une hausse du risque d’hypertension artérielle et d’ictus cérébral. A contrario, plusieurs études ont montré qu’une consommation faible à modérée d’alcool avait un effet protecteur sur les maladies cardio-vasculaires et était bénéfique pour les fonctions cognitives. L’étude Nurses’s Health, qui avait suivi près de 11 000 participantes avait ainsi révélé que les buveurs modérés présentaient, dans l’ensemble, de meilleures fonctions cognitives, des tests verbaux plus performants et un moindre déclin comparativement aux non buveurs. Pareillement, une étude comportant un suivi sur 10 ans de 7 153 fonctionnaires Britanniques avait mis en évidence la fonction protectrice d’une faible consommation d’alcool, chez les femmes uniquement. A l’évidence, les fonctions cognitives peuvent être affectées de diverses manières et varient avec le temps, nécessitant des appréciations itératives pour juger de l’impact d’une mesure sur une population donnée. Il existe aussi une hétérogénéité notable liée à l’âge.

Suivi régulier (mémoire totale des mots, état mental et vocabulaire) de plus de près de 20 000 participants

Un travail récent permet de mieux préciser l’association entre absorption faible à modérée d’alcool et trajectoire de la fonction cognitive ou taux de variation en passant d’un âge moyen à un âge plus avancé chez les adultes US. Il s’agit en fait d’une seconde approche de l’Health and Retirement Study (HRS), qui est une étude longitudinale prospective ayant suivi, tous les 2 ans, plus de 20 000 participants, avec recueil de leurs données de santé et socio-économiques, puis analyse en Novembre 2019. L’étude des fonctions cognitives porta sur 3 domaines distincts : mémoire totale des mots, état mental et vocabulaire. Il fut établi un score total, somme des scores des différents tests, allant de 0 à 35, le score le plus élevé témoignant des meilleures capacités cognitives. La consommation alcoolique prise en compte était celle des derniers mois précédant l’examen bi annuel, avec classement en : petits buveurs, buveurs modérés ou forts buveurs (≥ 8 verres par semaine chez la femme ou ≥ 15 chez l’homme). Parallèlement, de très nombreuses covariables étaient notifiées : âge, sexe, race/origine ethnique, nombre d’années d’éducation, statut marital, tabagisme, index de masse corporelle.

Au total, 19 887 participants à l’HRS entre 1996 et 2008 furent inclus dans la cohorte d’étude, sujets qui ont eu des examens répétés bi annuels de leurs fonctions cognitives. Le suivi moyen (SD) fut de 9,1 ans ; leur âge moyen de 61,8 ans. La majorité était de sexe féminin (60,1 %) et de race blanche (85,2 %). Sur l’ensemble de la cohorte, 54,4 % ne consommaient pas de boissons alcoolisées, 18,9 % étaient d’anciens buveurs et 35,5 % des buveurs actifs, pour la majorité d’entre eux (85,5 %), avec une consommation faible à modérée. Par ailleurs, 39,5 % de l’ensemble des participants étaient des fumeurs actifs, 28,1 % vivaient seuls ou séparés. Leur niveau d’étude avait été, en moyenne, de 12,4 ans et enfin, l’indice de masse corporelle moyen de la cohorte était de 27,3kg/m2.

Individus à basse trajectoire, moins consommateurs d’alcool et également : plus âgés, plutôt de race noire, IMC plus élevé et éducation plus faible

Les mesures itératives de leurs fonctions cognitives permirent de classer les participants en 2 trajectoires bien distinctes : l’une avec faibles fonctions persistantes lors du suivi, la seconde avec scores élevés, dès l’entrée et se maintenant lors du suivi. Les auteurs ont pu constater que, sur 12 683 participants testés, 23,4 % avaient, de façon constante, une trajectoire basse pour l’état mental ; 47 % pour le rappel des mots, 24,6 % pour le vocabulaire et enfin, 28,5 % ont présenté un score bas de fonctions cognitives globales. Dans l’ensemble, les individus à basse trajectoire étaient plus âgés, plus souvent de race noire, vivaient seuls ou séparés. Ils étaient plus souvent tabagiques, avec un niveau d’éducation moindre et un IMC plus élevé. Ils étaient, à l’inverse, moins souvent consommateurs de boissons alcoolisées.

Association plus faible (et significative) des buveurs faibles à modérés à une trajectoire basse

Après contrôle des covariables, les buveurs faibles à modérés, comparativement aux non buveurs, ont été associés plus faiblement et de façon significative (p< 0,001) à une trajectoire basse, tant pour le score cognitif global (odds ratio ou OR à 0,66 [CI 95 %: 0,59- 0,74]) que pour l’ état mental (OR à 0,71 [CI 95 % : 0,63- 0,81]), le rappel des mots : OR : 0,74 (CI : 0,69- 0,84) ou le vocabulaire : OR : 0,64 (CI : 0,56- 0,74). A l’inverse, pour les buveurs très actifs, les scores se situaient tous également en trajectoire basse avec, respectivement pour les fonctions cognitives citées précédemment, des OR à 0,72 (CI : 0,63- 0,82), 0,83 (CI : 0,72- 0,95), 0,76 (CI : 0,72- 0,82) et 0,73 (CI/ 0,69- 0,86).

La consommation globale d’alcool est associée aux fonctions cognitives selon une courbe en U

Il ressort donc de ce travail que les buveurs faibles à modérés (moins de 8 ou 15 verres hebdomadaires selon le sexe) sont associés de façon significative à une trajectoire de fonctions cognitives plus haute. Ils présentent, également, une moindre décroissance par an du taux de déclin avec un β coefficient à 0,04 (CI : 0,002- 0,07 ; p = 0,002) pour les fonctions cognitives globales, à 0,02 pour l’état mental (CI : 0,01- 0,03 p= 0,002); à 0,02 pour le rappel de mots (CI : 0,01- 0,04 ; p = 0,01) et à 0,01 pour le vocabulaire (CI : 0,00- 0,02 ; p= 0,08). Il existe, par ailleurs, des différences significatives de trajectoires selon la race/ origine ethnique, le taux de trajectoires basses étant plus faible chez les blancs (OR : 0,65 ; CI : 0,58- 0,75) que chez les noirs (OR : 1,02 ; CI : 0,74- 1,39).

Au total, la consommation globale d’alcool est associée aux fonctions cognitives selon une courbe en U, la dose optimale se situant entre 10 à 14 verres hebdomadaires. Cette association a été similaire chez les 2 sexes mais à différents degrés selon l’origine ethnique, retrouvée uniquement chez les sujets de race blanche.

Les mécanismes expliquant cette association restent imprécis

Le travail démontre qu’une consommation alcoolique légère ou modérée est associée, de façon constante, à des trajectoires de scores cognitifs élevées à un âge moyen et le restant aux contrôles ultérieurs bi annuels. Ces résultats sont en accord avec ceux de travaux précédents, dont, notamment la Rancho Bernardo Study et la Nurses’s Health Study. Les mécanismes sous tendant cette association restent, à ce jour, très imprécis. Il pourrait s’agir de processus cérébro et cardio-vasculaires ou encore de modifications de la plasticité et du développement neuronal, via un facteur neurotrophique alors même qu’il est connu que la consommation d’alcool tend à augmenter, quelle qu’en soit la dose, le risque d’hypertension artérielle et d’ictus cérébral.

Malgré de nombreux points forts, cette étude comporte néanmoins des limites

Cette étude a plusieurs points forts. L’échantillon examiné a été représentatif de la population adulte aux Etats-Unis d’âge moyen ou plus avancé. Elle a comporté des mesures itératives des différents scores cognitifs. Le suivi a été, en moyenne de 9,1 ans, autorisant une bonne appréciation des trajectoires cognitives à long terme et éliminant les variations possibles liées à une mesure unique, plus aléatoire.

A l’inverse, il faut savoir que les consommations d’alcool ont été rapportées par les participants eux même, qui peuvent avoir eu tendance à les sous-estimer. Il y a eu un nombre réduit de gros consommateurs, notamment de sexe féminin ou de race noire, limitant d’autant la puissance d’analyse. En troisième lieu, la consommation d’alcool a pu varier avec le temps, comme les covariables.

En conclusion, une consommation alcoolique faible ou modérée est associée à une meilleure fonction cognitive globale et dans les domaines du rappel de mot, de l’état mental et du vocabulaire chez les individus d’âge moyen ou plus vieux, tant hommes que femmes. Cette association est plus forte chez les blancs que chez les noirs. La consommation d’alcool est, en définitive, reliée par une courbe en U aux performances cognitives, avec les meilleures performances observées pour une consommation allant de 10 à 14 verres par semaine.

Dr Pierre Margent

Référence
Zhang R. et coll. : Association of Low to Moderate Alcohol Drinking With Cognitive Functions From Middle to Older Age Among US Adults. JAMA Netw Open. 2020;3(6):e207922. Published 2020 Jun 1. doi:10.1001/jamanetworkopen.2020.7922

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Vos réactions (2)

  • Variant oui, race non

    Le 10 août 2020

    Je suis toujours étonné de l'utilisation du mot "race" (2 fois dans le texte ci-dessus) par des médecins qui sont bien placés pour apprécier avec précision l'emploi des mots.

    Tout le monde sait qu'il n'y a qu'une espèce humaine et que les "races" humaines n'existent pas.
    Pourtant cette erreur, cette faute même, est encore fréquente dans la sphère médicale comme chez certains intellectuels mal intentionnés.
    Cette survivance d'un passé colonial a la peau dure, à moins qu'elle ne traduise un sentiment de supériorité mal géré comme dirait nos confrères psy ?

    Jean-Louis Chapellon

  • Faible à modéré ?

    Le 19 août 2020

    Deux réactions de ma part :
    - Donc 8 verres par semaine chez la femme et 15 chez l'homme, c'est une consommation d'alcool modérée ? Bon... s'ils le disent... Je vais de ce pas mettre un peu de calva dans mon thé du matin ! (à lire au 2e degré)

    - L'étude met en évidence une association (et non un lien de cause à effet) entre une consommation d'alcool modérée et une meilleure fonction cognitive. Rien ne dit que ce soit l'alcool qui génère ce résultat. Ce peut être aussi l'inverse : la meilleure fonction cognitive qui favorise une consommation modérée d'alcool...

    Dr Alexandre Conia

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