Politique anti-alcool du gouvernement : toujours la gueule de bois

Paris, le mardi 19 novembre 2019 – Déclaration étonnante et apparemment non concertée du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, invité ce dimanche du Grand Jury (RTL – Le Monde) : « Je pense qu’on peut faire la fête (…). Mais lorsqu’on boit, on ne conduit pas » a martelé le responsable politique, s’affirmant favorable à un taux nul d’alcoolémie autorisé sur les routes.

Tolérance zéro : applicabilité nulle ?

Aujourd’hui, un taux d’alcoolémie ne dépassant pas 0,5 g/l est autorisé chez les automobilistes en France et limité à 0,2 g/l pour les conducteurs en permis probatoire. La plupart des pays occidentaux connaissent une législation similaire, à l’exception cependant de cinq pays européens (Bulgarie, Hongrie, République tchèque, Roumanie et Slovaquie) et d’une poignée d’autres états dans le monde dont l’Uruguay qui ont opté pour la tolérance zéro. L’observation de ces exemples étrangers semble confirmer que l’application d’une telle mesure est complexe.

Elle suppose en effet d’accroître les contrôles, alors que les moyens sont déjà restreints. Par ailleurs, certains sujets peuvent présenter un taux d’alcoolémie légèrement supérieur à zéro sans avoir bu. Aussi, la Sécurité routière n’a jamais plaidé pour une telle disposition.

Tolérance zéro : efficacité restreinte ?

Matignon s’inscrit sur cette même voie, qui a indiqué au lendemain des déclarations de Didier Guillaume, qu’il n’existait pas de projet en vue d’une réduction du taux d’alcoolémie autorisé sur la route. Outre la difficile application d’une disposition de ce type, les services de Matignon font remarquer que « les effets positifs sur l’accidentalité seraient (…) très limités ». En effet, « les deux tiers des accidents mortels liés à l’alcool se produisent avec des conducteurs dont l’alcoolémie dépasse le triple du seuil légal (soit 1,5 g/l) et les taux contraventionnels compris entre 0,5 g/l et 0,79 g/l ne sont constatés que dans 12 % des accidents mortels liés à l’alcool ». Ainsi, Matignon préfère-t-il se concentrer sur d’autres mesures précédemment annoncées pour lutter contre l’alcool au volant (alors qu’en 2018 5 398 accidents corporels impliquaient un conducteur alcoolisé, soit 14 % de l’ensemble des accidents pour lesquels le taux d’alcoolémie a été mesuré), citant par exemple le développement de l’éthylotest antidémarrage qui est également une des volontés fortes de la Sécurité routière.

« Boire du vin français (…) c’est très bon »

Au-delà du pragmatisme de cette réaction du premier ministre et du fait que le taux zéro n’a que rarement figuré parmi les mesures plébiscitées par les associations impliquées dans la lutte contre l’alcool, certains ne manqueront pas de remarquer que la sortie de Didier Guillaume a rapidement suscité les contestations du lobby du vin et de l’alcool en France. « C’est de nouveau la parole de trop » a ainsi déclaré le secrétaire général de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), Jérôme Despey, interrogé par RTL. Cette attaque contre Didier Guillaume manque pourtant d’une certaine magnanimité, le ministre de l’Agriculture ayant toujours été un grand défenseur des producteurs de vin. Ainsi, ce même dimanche où il se déclarait favorable à la tolérance zéro sur les routes, il assurait cependant parallèlement : « Je pense qu’on peut (…) boire des coups, et boire du vin français, des vins d’excellence. Je pense que c’est très bon ». Et d’ailleurs, le ministre de l’Agriculture a affiché son opposition à l’opération "Mois sans alcool", qu’il a opportunément (?) rebaptisée « Mois sans vin ».

Un événement collectif pour parler de l’alcool

Existant dans au moins seize autres grands pays occidentaux, comme en Grande-Bretagne (Dry January), en Belgique (Tournée minérale) ou aux États-Unis (Sober Curious), le mois sans alcool le plus souvent organisé en janvier pour profiter de la période des bonnes résolutions (et au-lendemain des possibles excès de la fin de l’année !) est une initiative qui table sur le caractère interactif de l’opération. A l’instar du "Mois sans tabac", il s’agit en effet de créer un événement collectif, qui permettra de dédramatiser la question de la consommation d’alcool. Les enquêtes réalisées autour de ces événements, même si elles présentent des limites en raison de leur caractère le plus souvent déclaratif, témoignent de leur efficacité, notamment pour engager une véritable réflexion sur l’alcool et les consommations excessives.

Santé publique France prête à lancer un Janvier sans alcool

En France, les associations luttant contre la consommation abusive d’alcool sont nombreuses à souhaiter l’instauration d’une telle opération. Cette année, les efforts conjugués de plusieurs d’entre elles pourraient porter leurs fruits. Ainsi, depuis près d’un an, les associations Méthode H3D / France Janvier Sobre et SOS Hépatites Fédération & Maladie du Foie se mobilisent avec plusieurs autres pour lancer un Janvier Sobre en 2020. Cette opération devrait voir le jour et se concentrer sur le rappel des recommandations de consommation, afin d'inciter chacun à réfléchir à ses habitudes et à son rapport avec l'alcool.

Parallèlement, notamment parce que les spécialistes de l'addiction ont manifesté leur intérêt pour une telle opération, Santé publique France (SPF) aurait procédé au déblocage d’un prêt de 600 000 euros pour lancer un Janvier sans alcool que l’agence devait annoncer prochainement, selon des informations du professeur Michel Reynaud, président du fonds Fédération Addiction, livrées à Europe 1. « La campagne "Janvier sans alcool", ça fait six mois qu’elle est préparée par Santé publique France » assure-t-il, lui-même très favorable à un programme destiné à « prouver » aux Français « qu’ils peuvent contrôler leur consommation ».

Cacophonie permanente

Cependant, au plus haut de l’exécutif, des obstacles pourraient empêcher la concrétisation de ce programme et les déclarations de Didier Guillaume ne sont pas les plus inquiétantes. Europe 1 révèle en effet que le Président de la République, Emmanuel Macron, aurait déclaré lors d’un déjeuner avec des producteurs de Champagne qu’il était hostile à un « janvier sec » (mais favorable à un rappel des recommandations de consommation). Si ces déclarations étaient confirmées « elle montrerait l’influence majeure de la filière alcool sur les choix politiques en matière de santé publique », déplore Michel Reynaud. Elle confirmerait, c’est certain, l’extrême cacophonie sur ces sujets au sein du gouvernement, cacophonie constatée depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron et face à laquelle Agnès Buzyn apparait toujours impuissante. Aussi, Michel Reynaud adresse-t-il aujourd’hui au Président de la République une lettre ouverte dans l’espoir de pouvoir éviter le blocage de l’opération Mois sans alcool, lettre co-signée par les professeurs Axel Kahn (Ligue contre le Cancer Amine Benyamina (Fédération Française d’Addictologie), Mickaël Naassila (Société Française d’Alcoologie) et Nicolas Simon (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie). Dans cette lettre les spécialistes de la lutte contre les addictions déplorent « l’extrême timidité de l’action publique » face à l’alcool et défendent les mérites d’une « mobilisation sociale » telle que Janvier sans alcool.

Un besoin certain

Pourtant, alors que l’alcool aurait tué prématurément 41 000 personnes en France en 2015 et à la lueur de témoignages édifiants tels ceux d’employés ou anciens employés du groupe Ricard, assurant que leur hiérarchie les encourageait à boire pour promouvoir leurs produits (ce que dément l’entreprise), l’organisation d’une opération publique contribuant à une prise de parole libérée sur l’alcool n’est sans doute pas inutile dans notre pays.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Drogués aux taxes

    Le 20 novembre 2019

    Depuis le temps qu'on nous a gratifié de Ministres de la Santé médecins, ou issus de milieux médicaux, pas un seul n'a pu passer outre aux lobbies du gras, du sel, de l'alcool et du tabac (je rajouterai de la chasse...), et les rares tentatives de l'un sont immédiatement repoussées par le gouvernement suivant (nos dirigeants étant eux mêmes drogués aux taxes afférentes) c'est insoluble...

    Dr Daniel Muller

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