Exclusif : plus de huit professionnels de santé sur dix s’affirment insuffisamment formés à la détection des violences sexuelles

Le Titien, le viol de Lucréce

Paris, le lundi 20 juillet 2015 – Au printemps dernier, l’association Mémoire traumatique et victimologie rendait publics les résultats d’une enquête conduite en collaboration avec l’UNICEF auprès de 1 214 personnes ayant été victimes de violences sexuelles. Cette étude mettait en évidence les très grandes failles de l’accompagnement médical de ces dernières. Il apparaissait ainsi que seules 18 % des personnes participant à l’enquête avaient bénéficié d’une prise en charge rapidement après les violences, tandis que seulement 6 % avaient reçu des soins destinés à soulager leur état de stress post traumatique. L’étude signalait par ailleurs une fréquence importante des soins inappropriés (41 % des victimes interrogées affirmaient que certains soins reçus pouvaient être considérés comme « maltraitants ») et évoquait la très longue errance thérapeutique des patientes avant de pouvoir trouver des soins adaptés à leur situation. Des chiffres qui rappelaient la quasi inexistence de formation des professionnels de santé en matière de violences sexuelles qu’il s’agisse de repérage ou de prise en charge. La constatation de cette absence avait été le point de départ du livre du docteur Muriel Salmona Le livre noir des violences sexuelles. La présidente de l’organisation « Mémoire traumatique » se souvenait en effet : « Dès mes premiers contacts avec l'univers hospitalier, je fus révoltée par l'indifférence et l'insensibilité avec lesquelles beaucoup de médecins traitaient les patients victimes de violences ... Avec cet ouvrage, à la demande et au nom de tous mes patients qui ont participé activement à son élaboration, je vous propose de partager le fruit de toutes ces expériences et de cette recherche, en espérant contribuer à améliorer la prise en charge des victimes de violences, à mieux comprendre les mécanismes psychotraumatiques et leurs conséquences catastrophiques sur la santé et la qualité de vie des victimes, et à prévenir de nouvelles violences » écrit-elle en guise de présentation de son livre.

Des professionnels qui ne cachent pas leur méconnaissance… mais qui sont peu nombreux à évoquer le sujet

S’il existe probablement un « déni » des violences sexuelles, déni lié à l’insuffisance de formation, cette attitude ne s’étend pas à leur perception par les médecins de leur capacité à dépister et à soigner les violences sexuelles. Les professionnels de santé en effet n’ignorent pas leur ignorance, ils en ont une pleine conscience et alors que l’aveu de ses propres insuffisances est très rare dans ce monde (et le corps médical n’échappe pas à cette tendance, loin s’en faut), les praticiens admettent massivement être insuffisamment formés à la détection des violences sexuelles. C’est ce que confirme notre sondage réalisé sur notre site du 22 juin au 5 juillet : 85 % des professionnels de santé ont indiqué ne pas disposer d’une formation adaptée en la matière, tandis que 12 % ont jugé être aptes à la détection de ces violences, quand 3 % ont préféré ne pas se prononcer, estimant peut-être que leurs connaissances théoriques pourraient se révéler fragiles face à l’expérience de la pratique. Si cette prise de conscience peut s’avérer encourageante, le petit nombre de répondeurs (246) par rapport aux autres enquêtes du JIM (plus de 500 pour les précédentes enquêtes) fait planer un petit bémol. Faut-il y voir une réticence à avouer ses limites ? Ou plus regrettable encore un sentiment largement répandu chez les professionnels de santé que le sujet ne les concernerait pas dans leur pratique quotidienne. Pourtant, la prévalence des violences sexuelles implique une large mobilisation des professionnels de santé.

Sondage réalisé sur JIM.fr du 22 juin au 6 juillet

Ca ira mieux demain ?

L’avenir verra-t-elle l’émergence d’une génération de professionnels de santé et notamment de médecins mieux formés et plus engagés ? Jusqu’alors, la formation des étudiants en médecine concernant les violences sexuelles demeuraient réduites à la portion congrue. Une enquête menée par l’Agence nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) en 2013 avait ainsi révélé que 80 % des étudiants indiquaient n’avoir jamais reçu aucune formation sur ce thème et les réponses à de nombreuses questions confirmaient la méconnaissance de ce phénomène, en dépit d’une exposition relativement fréquente au cours de leurs stages. Forte de ce constat, la mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF) a élaboré avec le concours de nombreux acteurs (dont l’ANEMF) un ensemble de « supports de formation pour le nouvel item 10 – Violences sexuelles du programme de l’ECNi 2016 » (1), comme l’avait annoncé en décembre dernier l’association étudiante. Voilà qui pourrait permettre une plus grande sensibilisation des praticiens de demain.

 

(1) http://www.anemf.org/images/documents/pps/poly-item-10.pdf

Aurélie Haroche

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