La piste clofoctol. Interview du Pr Xavier Nassif

Lille, le lundi 13 septembre 2021 - Fin septembre 2020, à l’heure où les vaccins contre la Covid-19 étaient encore dans les limbes, la presse (dont le JIM) faisait ses choux gras de la découverte d’un mystérieux « médicament miracle » à l’Institut Pasteur de Lille (IPL). Quelques semaines plus tard, l’IPL levait le voile et révélait le nom de cette molécule : le clofoctol, anciennement commercialisé sous le nom d’Octoféne. Un an plus tard, lenteur administrative oblige, l’IPL parvenait enfin à recruter son premier patient dans le cadre d’une étude clinique de phase 3. L’occasion pour le JIM de faire le point sur cet essai thérapeutique très attendu d’un médicament peu onéreux et qui pourrait sans doute être rapidement disponible si cet essai était positif avec le Pr Xavier Nassif, patron de l’IPL.

JIM.fr : Qu’est-ce que le clofoctol ?

Pr Xavier Nassif : C’est un antibiotique dirigé contre les Gram+ du groupe streptocoque. Il est toujours commercialisé en Italie où il est prescrit dans la prophylaxie des infections pulmonaires. En France il a été utilisé, pendant 20 à 30 ans dans les naso-pharyngites essentiellement chez l’enfant. 

JIM.fr : Pourquoi le clofoctol a-t-il été retiré du marché français en 2005 ?

Pr Xavier Nassif : Est-ce que le clofoctol n’était pas très efficace ? C’est possible ! Surtout, comme les naso-pharyngites sont des maladies qui guérissent le plus souvent toutes seules et que dans le cas d’une angine à germe identifié on donne plutôt un antibiotique « patenté », le clofoctol n’était pas d’un grand intérêt médical.

Ce médicament n’a pas été retiré pour raison de toxicité 

Aussi, il a commencé par ne plus être remboursé au début des années 2000 et enfin le laboratoire a cessé de le commercialiser. Mais en aucun cas il n’y a eu de signal de sécurité, comme nous l’a d’ailleurs confirmé l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament).

JIM.fr : Comment en êtes-vous venus à vous intéresser au clofoctol et à le tester dans la Covid ?

Pr Xavier Nassif : C’est simple : c’est du repositionnement. Il y a une start up sur le campus de Pasteur qui s’appelle Apteeus qui dispose de 2000 médicaments en poudre, qu’elle a testés sur le SARS-CoV-2. Je vous rappelle que le repositionnement a été la base de toutes les premières recherches d’inhibiteur de la réplication du SARS-Cov-2. On s’est donc aperçu que le clofoctol inhibait la croissance du virus in vitro en culture de cellule. Cette inhibition a également été démontrée chez la souris in vivo. Je souligne que notre essai étudiant le rôle du clofoctol chez l’homme en tant qu’inhibiteur de la réplication du SARS-Cov2 est le premier chez l’homme.

JIM.fr : La forme galénique du produit (suppositoire) est-elle un obstacle pour son évaluation et le cas échéant pour sa large diffusion internationale ?

Pr Xavier Nassif : En effet, ce n’est pas génial ! C’est sûr que ça va contrarier certains patients.  Le problème est qu’il n’existe pas de forme par voie orale Si nous mettions au point cette forme per os, il faudrait repartir sur un essai de phase I…

JIM.fr : Quel serait le mécanisme d’action de cette molécule sur le virus et à quel stade de la maladie le clofoctol pourrait-il être efficace ?

Pr Xavier Nassif : Tout ce que nous connaissons : c’est une action cytoplasmique en inhibant la réplication durant la phase intra-cellulaire. Il n’intervient pas sur l’entrée du virus dans les cellules. Nous n’en savons pas plus ! Nous pensons donc que l’indication de ce médicament est au tout début de la maladie le plus tôt possible après la contamination.

JIM.fr : Comment expliquer le retard pris par l’expérimentation de cette molécule déjà présentée comme potentiellement efficace aux autorités sanitaires en mai 2020 ?

Pr Xavier Nassif : Nous avons conçu l’essai il y a un an et en janvier avons déposé les demandes d’expérimentation sur l’homme. L’autorisation ne nous a été fournie qu’en juin !  Nous avons alors recruté les médecins investigateurs. Or, à ce moment-là de l’épidémie, en juillet 2021, la campagne vaccinale était déjà bien avancée et c’était la fin de la troisième vague, nous avons donc dû attendre encore un peu pour pouvoir débuter et nous recrutons actuellement nos premiers patients. Bien sûr si au lieu de 6 mois pour nous valider notre essai, il s’était écoulé deux ou trois mois nous aurions pu le mener durant la troisième vague et nous aurions déjà répondu à la question de l’efficacité de cette molécule…Mais nos agences de régulation sont ce qu’elles sont et elles correspondent à notre culture française actuelle. En France on aime bien ceinture et bretelles ! C’est-à-dire que nous craignons de prendre des risques et les agences sont très à cheval sur les détails.

JIM.fr : Quel est le protocole de cette étude ?

Pr Xavier Nassif : Il s’agit d’une étude randomisée en double aveugle contre placebo. Les patients inclus doivent être âgés de plus de 50 ans et ne pas avoir été vaccinés. De préférence, leur test positif doit dater de moins de 3 jours et bien sûr, ces patients doivent accepter de rentrer dans une étude pendant une vingtaine de jours. Le traitement sera administré sous forme de suppositoire deux fois par jour pendant 5 jours. Les critères de jugement sont : la saturation en oxygène, les hospitalisations et la clinique bien sûr.  

Lecteurs du JIM : aidez l’IPL !

Nous cherchons à recruter au minimum 300 patients voir 600 - 700, c’est le nombre dont nous avons besoin pour avoir une puissance statistique suffisante.  Ce nombre de patients à inclure est d’ailleurs notre souci car ce schéma d’étude correspond plutôt à la situation d’il y a un an ! En effet, maintenant près de 90 % des plus de 50 ans sont vaccinés. Mais je reste optimiste et nous avons fait une campagne de communication locale ces derniers jours pour attirer à nous des personnes susceptibles de participer et nous allons également étendre nos travaux aux Antilles.

J’appelle d’ailleurs les lecteurs du JIM, qui exerceraient dans les Hauts-de-France ou aux Antilles d’adresser des patients à la trentaine de médecins investigateurs qui collaborent à ce travail.

Ceux de nos lecteurs qui seraient désireux de participer à cette étude peuvent contacter l'institut par email : medecin.therapide@pasteur-lille.fr

Propos recueillis par Frédéric Haroche le 9 septembre 2021

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Vos réactions (15)

  • Ceinture et bretelles

    Le 13 septembre 2021

    Monsieur le Professeur, sauf votre respect, nous ne pouvons que nous réjouir du cadre mis en place par les Agences de manière générale.
    La mise en œuvre rapide - et très bien encadrée - des vaccins a suscité suffisamment de désinformations de tous genres, pour que nous ne soyons pas dans les clous lorsque les chercheurs proposeront et un essai et peut-être une AMM.
    Aurait-on pu anticiper que la galénique serait un facteur défavorable dès le début ?

    Dr JM Servais

  • Redorer le blason financier de molécules anciennes

    Le 13 septembre 2021

    Sincèrement j'ai bien peur que la piste du Clofoctol subisse le même sort que celle de l'HCQ et de l'IVM. Tombés dans le domaine public ils ne rapportent quasiment rien au laboratoire inventeur. Il est grand temps avec les exemples actuels de revoir la barrière des 20 ans et de pouvoir redorer le blason financier de molécules anciennes qui font leur preuve sur de nouvelles indications, au lieu de déclarer subitement qu'elles deviennent toxiques. Le Remdesivir l'est véritablement mais il a été recommandé car il restait la propriété exclusive de Giléad.

    Dr Patrick Mongeard

  • C'est ça, c'est ça...

    Le 13 septembre 2021

    Je veux pas casser l'ambiance, mais, déjà qu'on a trimbalé le clofoctol dans les méandres du précautionnisme pendant les épisodes précédents, là on exige un recrutement de non vaccinés en nombre conséquent, mission impossible.
    Tout fonctionne comme si on dressait, pour les meilleurs motifs, une barrière infranchissable.
    Je ne sais bien entendu, rien de l'action effective du produit, mais si grands sont les obstacles que, s'ils existaient associés à une grande innocuité, nul ne pourrait jamais le savoir.

    Il faudrait quand même se poser la question du pourquoi de cette discordante, ceci hors de tout complotisme. Pourquoi cette impossibilité ?

    Dr Gilles Bouquerel

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