Raoult et la saga de l’hydroxychloroquine : les racines d’une passion

Paris, le samedi 30 mai 2020 – L’ampleur de certains paradoxes est telle qu’elle peut désarmer même les plus aguerris, qu’elle peut dissuader ces derniers de vouloir combattre pour faire émerger la raison. Un tel niveau n’est pas loin d’être atteint avec la saga de l’hydroxychloroquine et l’incroyable professeur Didier Raoult.

L’essayiste et professeur de philosophie Raphaël Enthoven résumait ainsi cette semaine sur Twitter : « Il y a deux contradictions insurmontables chez les partisans de #Raoult (…) Comment peuvent-ils avoir collectivement minoré l’ampleur de la crise (à l'image de Saint-#Raoult) avant d’expliquer que l’urgence impose de prendre de l’#hydroxychloroquine sans être certain que ça marche ? Comment peuvent-ils croire (quoi qu’il arrive) les « conclusions » d’une étude qui porte sur 24 patients, et douter (jusque dans ses moindres recoins) d’une étude qui porte sur 96 000 ? ». Une telle démonstration suggère que toute tentative de faire évoluer la position des défenseurs de Didier Raoult est vaine.

Sauver les désemparés

Aussi, à défaut de convaincre, certains (comme nous) souhaiteraient comprendre. Pourquoi un tel succès, pourquoi un tel engouement autour de la personne de Didier Raoult ? Nous avons déjà évoqué les terreaux de cette adhésion, qui tient parfois du mysticisme. Dans un contexte de menace pour la vie et de vulnérabilité, l’espoir suscité par un traitement présenté comme fiable, rapidement accessible et sans risque est une faiblesse humaine facilement compréhensible. « Avec les antagonismes autour de Raoult on est dans des domaines qui relèvent du sentiment de vulnérabilité, de la croyance, de l'intime, du symbole et de l'identification. Raoult est arrivé à un moment où beaucoup se sentaient désemparés face à une menace contre laquelle personne et en particulier la science n'avait de réponse » remarque le Dr Claudina Michal-Teitelbaum.

Une confiance plus que jamais grippée

Le praticien rappelle un élément souvent évoqué dans ces colonnes pour expliquer l’aura dont bénéficient certains discours non scientifiques : la perte de crédibilité des autorités scientifiques. Avec cette épidémie que beaucoup avaient initialement minimisé, la défiance n’a pu que s’accroître. « Il existe deux systèmes d'évaluation concurrents : le système officiel, un peu discrédité par l'agressivité injustifiée et paradoxale (je t'aime pas /je t'aime) du gouvernement au départ, et le système Raoult. Dans un contexte où l'OMS et les médecins se sont trompés au début (c'est une "grippette"), ce qui est normal mais laisse des traces, et où les politiques en France ont donné pour la première fois le sentiment que l'Etat ne pouvait pas tout... C'est une vraie concurrence », analyse Philippe Moreau Chevrolet professeur de communication politique à Sciences PO. « Après les différents scandales sanitaires qui ont émaillé ces dernières décennies, les autorités souffrent aujourd’hui d’un large discrédit. On le voit pour la vaccination. Mais également pour les différentes campagnes de santé publique parfois avortées avant de voir le jour… Et la gestion à l’aveuglette de la pandémie de Covid-19 ne rajoute pas de bons points » renchérit le Dr Laurent Alexandre dans un texte publié sur le site European Scientist.

Le post-modernisme dans le sang

Ce contexte favorable à la popularité de théories expéditives sur le traitement de la Covid-19 n’explique cependant pas totalement pourquoi plus que d’autres, alors que de nombreuses thérapies fantaisistes ont été vantées, le professeur Raoult a connu un tel succès. D’abord on peut noter que la notion de "défiance" vis-à-vis d’une certaine science fait partie, d’une manière sans doute un peu paradoxale, des fondements théoriques du spécialiste. « Curieusement, le Professeur Raoult dénonce dans son ouvrage (1) les ″idéologies du moment″, ″l’arrogance et l’aveuglement″ des personnes s’accrochant de façon dogmatique et non rationnelle à des ″théories d’une autre époque″ (…) Sa défense d’une ″science postmoderne″ échappant, d’après lui bien entendu, à ces idéologies du moment, est en parfait accord, comme nous l’avons vu,  avec ses travaux qui ne cadrent pas du tout avec les critères d’approches rationnelles et objectives et où le manque de rigueur est patent. Son goût pour communiquer ses résultats au grand public avant publication est en parfait accord avec ce que défend, par ailleurs, Aurélien Barrau lorsqu’il écrit : Il est ″tout à fait acceptable, voire souhaitable … que des hypothèses incertaines soient divulguées dans la presse″. Sa défense est de la même veine post-moderne. Lorsqu’il se prononce ″contre la méthode″ dans deux tribunes, citées par le philosophe Cédric Paternotte, et reprenant donc les écrits de Feyerabend, il se place bien contre ″la méthode scientifique et les mathématiques″, en l’occurrence les essais contrôlés randomisés, méthode pratiquée sous la houlette de ″groupes pharmaceutiques et de méthodologistes″, ″dogmatique et détachée du concret  [lui-même] préférant  privilégier la méthode observationnelle pure" » nous rappelle François Vazeille, directeur émérite de recherche du CNRS et membre fondateur de la collaboration mondiale ATLAS, également sur le site de l’European Scientist qui a consacré une série au « cas » Raoult.

Attaquer les médias (en les monopolisant) : succès assuré

Plus prosaïquement, l’habile utilisation des médias par le professeur Raoult n’est probablement pas étrangère à cet engouement. « Ce qui frappe, (…), c'est son attitude par rapport aux médias. Il instaure d'emblée un rapport de force, qu'il maintient pendant l'interview, avec des piqûres de rappel (je n'ai pas besoin de vous parler, je fais de l'audience, vous êtes incompétent, les médias nuisent etc). C'est étonnant parce que ça détonne effectivement dans le domaine médical. On retrouve cette attitude et cette technique de "prise de pouvoir" sur l'interview, assez primitive, plutôt chez des politiques : Bayrou 2007, la famille Le Pen, certains macronistes, certains LR... Primitive ne veut pas dire bête : cette méthode marche. Elle prévient des questions difficiles, mais surtout elle "parle" au public. Il n'y a pas, comme Bayrou l'a démontré en 2007, ou Mélenchon d'ailleurs, de brevet plus simple d'"anti-establishment" que d'attaquer la presse. Quand Bayrou engueule Claire Chazal, après voir flanqué une baffe à un gamin qui lui faisait les poches, il se révèle plus sûrement aux yeux du public qu'en publiant une cinquième biographie d'Henri IV (Paris vaut bien une baffe, figurée ou littérale). Donc Raoult utilise ce dispositif. Et ça plaît. L'interview devient un match et d'une certaine façon, il se "passe" quelque chose. Par Pujadas, c'est en réalité tout l'appareil de pouvoir politico-médical que Raoult affronte, comme un héros affronte un monstre » décrypte Philippe Moreau Chevrolet. On remarquera d’ailleurs que les médias ainsi attaqués témoignent une nouvelle fois d’un certain masochiste en ouvrant très complaisamment leurs colonnes au praticien, qui d’ailleurs ne les boude jamais.

Dans la mouvance des Gilets jaunes

Parallèlement à cette posture face aux médias classiques, Didier Raoult a su avec habileté occuper le terrain des réseaux sociaux ; ses vidéos postées sur Youtube et ses messages sur Twitter sont emblématiques de cette maîtrise qui se révèle également encore assez rare dans le milieu médical. Or, cette place des réseaux sociaux est constitutive de la dialectique anti-système. « S’il n’y a plus d’autorité, car elle est discréditée et contestée, face à l’absence d’autres relais décisionnels, le grand public se tourne vers les réseaux sociaux qui exacerbent l’horizontalité de l’expertise. Qui polarisent et cristallisent les positions entre une doxa opposée au reste. Ce qui n’est pas correct est forcément complotiste. Le débat est simple. Ce terreau est tout à fait propice à l’émergence de  figures identitaires telles que celle du Pr. Raoult. On a finalement plus confiance à un gars avec des cheveux longs qu’on aurait pu croiser davantage au PMU du coin que dans les couloirs de Ségur. Il cristallise autour de lui toute cette rancœur qu’on a pu observer chez les Gilets Jaunes. Il entraîne de fait dans son sillage, certainement malgré lui, toute la mouvance du rejet de l’ordre établi, de Mélenchon à Marine Le Pen. Et ce, en sa défaveur » observe le journaliste Vincent Fromentin sur son blog La lettre de Galilée.

Il n’est pas le seul à opérer ce rapprochement avec le mouvement des Gilets Jaunes. « On voit donc se dessiner un pôle populiste pro-Raoult, rassemblant le RN et LFI face à un pôle anti-populiste et anti-Raoult chez la bourgeoisie verte et la bourgeoisie macroniste. 80 % des sympathisants Gilets jaunes selon l’IFOP sont pro-Raoult.  C’est pourquoi le Président Macron est allé à Marseille voir Didier Raoult  tellement adulé par les Gilets Jaunes qu’il est capable de les faire redescendre dans la rue. Le président est l’otage de la « Gilet-Jaunisation » de la médecine qui généralise le complotisme, fait paniquer l’opinion, la fait rechercher un sauveur et la rend folle » assène ainsi sans nuance Laurent Alexandre.

Le héros des médecins

Bien sûr, comme souvent, il existe une certaine ambiguïté. Le rôle de Didier Raoult au sein de la recherche française à travers la présidence de l’Institut hospitalier universitaire (IHU) de Marseille, sa stature de chercheur international peuvent difficilement attester l’idée d’un personnage totalement anti-système. Le professeur Raoult ne le nie d’ailleurs pas. « C'est, en réalité, l'un des moteurs de sa popularité : il peut alterner rappels de sa légitimité médicale, qui est bien établie, et attaques contre le système » remarque Philippe Moreau-Chevrolet. Cette dualité explique également probablement que son succès dépasse les sphères habituelles de mouvements tels que les Gilets Jaunes. Ainsi, il est remarquable de constater que Didier Raoult a également su captiver un grand nombre de médecins. Sur ce point, Laurent Alexandre constate comment la position de Didier Raoult a pu séduire une partie des praticiens, inquiets d’une certaine perte de leur aura auprès de l’opinion publique. Ces médecins ont en effet pu vivre l’avènement de l’Evidence Base Medicine comme une défiance vis-à-vis de leur savoir médical et de leur fameuse intuition qui hier leur permettaient de s’affirmer comme des recours infaillibles auprès de la population. On relève d’ailleurs à cet égard que le professeur Didier Raoult insiste souvent dans son discours médiatique sur le fait qu’il est un médecin, tout entier dévoué au fait de « soigner » ses patients. C’est ainsi par exemple qu’il a décrit avec précision auprès de David Pujadas l’attention qu’il prenait chaque matin pour étudier le cas de l’ensemble des malades suivis à l’IHU (probablement par contraste avec les autres chefs de service en  infectiologie).  Cette image a probablement eu un écho important non seulement auprès du grand public, qui peut parfois être heurté par une image moderne dévoyée du praticien, perdu derrière son ordinateur et ses algorithmes et auprès des médecins, désireux de ne pas perdre cette relation médecin/malade d’antan. Laurent Alexandre développe : « Pourquoi Didier Raoult a-t-il séduit une fraction des médecins ? Une large partie du corps médical a beaucoup souffert du déclin social des médecins. Le contrôle et l’encadrement des prescriptions par des références médicales opposables, la limitation de la liberté de prescrire, l’obligation de suivre des guidelines de bonnes pratiques ont blessé ma profession. Le discours anti-scientifique de certains mandarins à l’occasion de « la guerre de la chloroquine » a eu un écho très fort. Les slogans poujadistes « Les statistiques sont inutiles, les essais cliniques randomisés contre placebo sont néfastes » ont plu à des médecins narcissiquement blessés par l’encadrement croissant de leur pratique. La perspective de revenir à la médecine de 1970 avant les essais cliniques randomisées en double aveugle contre placebo séduit une partie de mes confrères. Le grand allié du Professeur Raoult, le professeur Christian Pérronne explique qu’on ne soigne pas avec des statistiques mais avec ses tripes » remarque le praticien.

Mysticisme contre divinisation : match nul !

Enfin, le succès du professeur Raoult tient peut-être également en partie à la faiblesse de ses contradicteurs. Laurent Alexandre juge que cette dernière est liée à la crainte de défier l’opinion. « La pression populaire en faveur des intuitions de Didier Raoult est tellement forte que les experts rationnels n’osent plus s’exprimer sur le sujet à part quelques praticiens courageux ». D’autres cependant considèrent que cette volonté de plaire au plus grand nombre n’est peut-être pas seule en cause. Il ne faut en effet pas totalement exclure que les « adversaires » de Raoult connaissent des vices comparables à ceux qu’ils critiquent et notamment une absence de recul vis-à-vis des idées qu’ils défendent, une mystification de leur position. Ainsi, le statisticien Marc Rameaux, invite à considérer les limites des arguments qui sont systématiquement opposés à Raoult, concernant notamment la défiance vis-à-vis des arguments d’autorité ou encore les défauts des études observationnelles. « Ce qui est caricaturé comme un argument d’autorité est une pratique qui a cours depuis des siècles en science et qui continuera d’advenir : la confirmation et le recoupement entre pairs » relève-t-il avant plus loin de dénoncer : « Les personnes qui divinisent les tirages aléatoires et les RCT n’en ont compris le sens que très superficiellement. Elles ont généralement appris la statistique comme une technique formelle, qu’elles peuvent appliquer très rigoureusement dans leur domaine, mais sans en connaître les limites. Bradford Hill est issu du même creuset intellectuel que Pearson et Fisher. Ces pères fondateurs de la statistique moderne connaissaient très bien l’impossibilité d’un tirage aléatoire neutre et les questions épistémologiques sur les rapports entre causalité, corrélation et hasard que la statistique pouvait poser. Opposer l’analyse par tirage aléatoire et le raisonnement causal ou observationnel était pour eux un non-sens : ils ont forgé des outils rigoureux aussi bien pour l’un que pour l’autre » signale-t-il. A cet égard, on peut en effet remarquer que l’utilisation de l’article du Lancet par les pourfendeurs de Raoult n’est peut-être pas toujours un exemple de rigueur. En effet, cette étude présente de multiples biais et limites, mis en évidence par l’analyse de plusieurs scientifiques (tel Florian Zores sur Twitter), ce qui interroge sur une possible sur réaction des autorités, témoignant une fois encore combien la saga de l’hydroxychloroquine est désormais un enjeu bien plus politique que scientifique et médical.

On finira très probablement de s’en convaincre en relisant :
Les comptes Twitter de Raphaël Enhoven : https://twitter.com/Enthoven_R/status/1265220044017078272
Claudina Michal-Teitelbaum :   https://twitter.com/MartinFierro769/status/1265914592317882368
Philippe Moreau-Chevrolet : https://twitter.com/moreauchevrolet/status/1265559516525068289
et Florian Zores : https://twitter.com/FZores.
Les tribunes de Laurent Alexandre : https://www.europeanscientist.com/fr/sante/la-querelle-raoult-serie-les-11-lecons-politiques-du-covid-19/
de François Vazeille : https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/la-querelle-raoult-serie-pandemie-et-post-modernisme/
et de Marc Rameaux : https://www.europeanscientist.com/fr/redactions-choice-fr/la-querelle-raoult-serie-a-la-recherche-de-la-raison-dans-la-controverse-sur-lhydroxychloroquine/.
Le blog de Vincent Fromentin : http://www.lalettredegalilee.fr/faut-il-lyncher-le-professeur-raoult/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (42)

  • Enthoven Vs Raoult

    Le 30 mai 2020

    Je constate que Mr Enthoven a le Pr Raoult dans son collimateur depuis le début de cette crise au nom de la raison, de la statistique....
    Mais que cache un tel acharnement ?
    On sait ce « philosophe », bien introduit dans l’intelligentsia Parisienne.

    Son analyse intéressante toutefois oublie tout ce qui nous a fait réagir nous autres médecins en faveur:

    1 d’une proposition thérapeutique alors qu’il n’en existait aucune autre délivrée par un sachant

    2 l’interdiction immédiate de prescrire un produit au motif de ses possibles complications rythmologiques.

    3 les rumeurs sur l’opposition Lévy Buzyn/Raoult

    4 last but not least, il n’y aurait eu aucune réaction si , en attente de l’essai Discovery on avait laissé en attendant à la communauté médicale la Liberté de prescription azithromycine-chloroquine.

    Alors Mr Enthoven vous ne rallierez que vos partisans et votre belle démonstration, amputée du bon sens, rejoindra dans les poubelles de l’histoire, les détritus haineux que votre bande : politiques, philosophe, journalistes déversent quotidiennement dans les médias contre le Pr Raoult.

    Dr Jean-Michel Rouffilange

  • Bravo, pour votre début de texte, il y en a, déjà, d'autres...

    Le 30 mai 2020

    Ecrire sur un tel sujet, à ce stade, n'est pas simple. Il manque cependant deux points, à votre description. C'est normal, on n'aime pas en France, décrire les équipes et aborder, la partie vie privée. Le résultat c'est toujours uniquement du, soit disant, à la tête de pont.

    Mais, quand les historiens souhaitent entrevoir, un grand patron (chef de service hospitalier), hors du commun, qui a su résister et éviter bien des pièges, on regarde, certes, toute son équipe, car il ne travaille pas seul, mais aussi son entourage. Comme vous êtes une femme, ce me semble à vous de compléter votre texte d'une manière élégante et respectueuse de l'esprit français...

    Comme je suis trop gentil: https://en.wikipedia.org/wiki/Didier_Raoult

    DR Bertrand Carlier


  • Merci

    Le 30 mai 2020

    Première analyse que j'ai eu l'occasion de lire sans esprit partisan ou pressé de conclure.
    L'ensemble des paramètres énoncés est large, le plus large possible.
    Cela situe le problème au voisinage de tous les problèmes de notre époque, dont personne ne donne un regard d'en haut, quand tenter une synthèse devient hasardeux.

    Le doute scientifique est préservé. Les acteurs sont présentés avec leurs caractères particuliers dus à leur historique ou psychologie spécifique. Que le débat continue en dehors des polémiques séductrices, toujours à tort.

    Marie-France Hugot (Kinésithérapeute)

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