Suicide d’infirmières : un nouveau drame à l’AP-HP

Paris, le mardi 7 mars 2017 – Alors que les cortèges rassemblant des agents de la fonction publique hospitalière allaient s’ébranler hier après-midi, était confirmé le suicide d’une infirmière, retrouvée inanimée sur son lieu de travail à l’hôpital Cochin. L’émotion fut telle qu’immédiatement fut prise la décision par certains participants de rejoindre, en fin de parcours, l’établissement parisien. La multiplication des suicides observés chez les infirmières ces derniers mois constituent en effet le premier moteur de leur mobilisation. Ces drames, même si leur caractère multifactoriel n’est pas oublié, sont en effet le symbole ultime de la dégradation des conditions de travail, du sentiment prégnant de la perte du sens de leur activité et de l’épuisement de ces professionnelles.

Le choix du lieu n’est pas anodin

Les faits sont d’autant plus marquants, quand, comme dans le cas du drame survenu hier, le suicide est commis sur le lieu de travail. Comme le remarquait Sud Santé à propos le mois dernier de l’autolyse d’un infirmier de l’Hôpital européen Georges Pompidou (HEGP), quels que soient les facteurs déclenchant, le choix du lieu n’est pas anodin. « C’est bien dans son hôpital, sur son lieu de travail qu’il décide de mettre fin à sa vie.  Ce n’est pas rien, cela signe à minima le fait qu’il n’y a pas trouvé le soutien dont il avait besoin », observait l’organisation. Hier, une femme d’une quarantaine d’années, infirmière de formation, travaillant au sein du département de l’information médicale (DIM) a ainsi été retrouvée inanimée dans son bureau de l’hôpital Cochin. Ses collègues ont tenté de la réanimer, en vain. Cet agent officiait depuis plus de 20 ans au sein de l’Assistance publique/hôpitaux de Paris (AP-HP) comme l’a indiqué cette dernière et avait été affectée au sein du

DIM il y a six ans.

Des difficultés connues

Il est toujours difficile de déterminer le poids des conditions de travail dans un passage à l’acte. Cependant, fait remarquable ici, l’AP-HP elle-même reconnait que ce « drame survient dans un service dans lequel des difficultés fonctionnelles et relationnelles avait été identifiées. Cela avait conduit à une enquête administrative menée par la DRH, à l’initiative de la direction du groupe hospitalier Paris Centre (…) et à une expertise du CHSCT » précise l’AP-HP. Olivier Youinou, secrétaire pour le syndicat Sud Santé a confirmé et complété ces informations auprès de l’Express. Les dérives en cause concernaient apparemment notamment la gestion du personnel. Si des recommandations ont bien été faites par la direction, elles n’auraient pas été parfaitement suivies, contrairement à ce que suggère l’AP-HP qui évoque une situation moins « aiguë ». « Certaines préconisations ont été énoncées, comme une réduction de la politique managériale accusée de maltraitance avec les agents, ou favoriser les départs des agents qui le demandaient, mais la direction n’en a pas tenu compte. Elle nie ses responsabilités » affirme le responsable syndical. L’agent qui s’est donné la mort aurait participé activement à la dénonciation des difficultés au sein du service. Après un long arrêt maladie, elle a réintégré son unité la semaine dernière et constaté la persistance de problèmes, avant de mettre fin à ses jours. Un enchaînement des faits qui rappellera à certains le tragique parcours du Professeur Jean-Louis Mégnien à l’HEGP.

L’organisation du temps de travail et les dérives managériales en question

Ce nouveau drame est cependant l’occasion d’observer une évolution dans la façon de réagir de l’AP-HP, désormais plus directe. Elle ne se contente plus en effet de convoquer les instances concernées (une réunion du CHSCT est prévue dès aujourd’hui) ou d’adresser ses condoléances aux proches, elle prend les devants pour évoquer les dysfonctionnements organisationnels qui auraient pu concourir au suicide de l’agent. De même, le ministère de la Santé s’est manifesté de manière plus rapide qu’après les premiers suicides rapportés par les syndicats et la presse au printemps et l’été dernier. Cette "sollicitude" ne devrait pas empêcher tant l’AP-HP que le ministère de la Santé d’être l’objet de nouvelles accusations et critiques. En effet, ce passage à l’acte apparaît comme la confirmation de dérives managériales fréquentes au sein de l’AP-HP et au-delà dans de nombreux hôpitaux. Par ailleurs, beaucoup établissent un rapport entre les suicides qui frappent l’institution parisienne et la nouvelle organisation du temps de travail. Ainsi, il y a un mois, le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) écrivait : « Notre syndicat ne peut que faire le lien avec la souffrance au travail qui découle du plan de désorganisation du temps de travail imposé par la Direction générale de l’AP-HP en septembre dernier, malgré une mobilisation du personnel pendant 18 mois. L’alternance imposée 15 jours du matin suivis de 15 jours d’après-midi, ne peut que se faire aux dépens de la vie privée. De même que la réduction du temps de chevauchement entre les équipes (12 mn pour 30 patients) perturbe les transmissions et augmente le risque d’erreur » écrivait le syndicat. Ce dernier insistait encore sur ce point en considérant que « Les politiques doivent faire le lien avec les suicides des soignants, et la hausse de la mortalité des patients (+7 %) et des erreurs de soins (+48 % en 4 ans) car on nous pousse à l’erreur avec de telles conditions de travail ».

Un nouvel appel est donc lancé une fois encore à Marisol Touraine dont les annones concernant la souffrance des soignants en décembre dernier sont considérées comme notoirement insuffisantes.

Aurélie Haroche

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