« Folie identitaire » : un groupe de soignants « racisés » divise la sphère médicale et la lutte anti raciste

Paris, le mardi 4 août 2020 - Depuis de nombreuses années, le monde de la santé a été traversée par une nécessaire prise de conscience vis-à-vis de l’existence et de la persistance de réflexes potentiellement discriminants qui ciblent et émanent des professionnels de santé et des patients. Sensibilisation et sanctions sont aujourd’hui les deux bras armés d’une évolution certaine vers un effacement progressif (mais encore loin d’être total) des réflexes implicites ou explicites de jugement liés à la couleur ou à l’origine. Régulièrement, des histoires accablantes redisent la nécessité d’une vigilance toujours sans faille. Ainsi, l’affaire Naomi Musenga a rappelé récemment comment chez certains acteurs pouvait persister l’idée d’une « exagération » de leurs symptômes par une catégorie de la population (tendance parfois appelée « syndrome méditerranéen »), réflexe interprétatif raciste qui peut conduire à des défauts de prise en charge (même si ce n’est peut-être pas nécessairement ce qui a été en jeu strictement dans le cas de Naomi Musenga).

Folie identitaire

Cependant, pour répondre aux situations limites et qui doivent être dénoncées qui demeurent, certains ont fait le choix de constituer des groupes de professionnels de santé noirs ou « racisés ». Ainsi, Globule noir est né en 2016. Ce collectif s’était d’abord donné pour objectif de dénoncer et de lutter contre le « racisme ordinaire » en milieu hospitalier. Dans ce cadre, cette organisation a participé à de nombreuses formations et manifestations, qui ont permis de mettre en évidence ces petits réflexes que certains pourraient considérer comme anodins mais qui décèlent une discrimination réelle. Plus récemment, Globule Noir a accepté apparemment à la demande de patients de constituer des listes de professionnels de santé noirs. C’est ainsi que l’on a par exemple pu voir circuler sur Twitter une série de noms de « gynécologues noires ». Cette pratique a suscité l’indignation de nombreux internautes. Un infirmier, membre de l’organisation politique le Printemps Républicain, résolument hostile au courant « indigéniste », a ainsi signalé ces messages appelant à l’intervention du ministère de la Santé et des instances ordinales. L’alerte de Vincent Lautard et sa dénonciation d’une « discrimination professionnelle basée sur la couleur de peau » a été très vite relayée par le secrétaire national du Parti socialiste, Olivier Faure et la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA). « La folie identitaire conduit à cela : choisir son médecin en fonction de la couleur de son épiderme et publier des listes de médecins noirs. Nous demandons à Olivier Veran de se saisir de cette question pour défendre l’honneur d’une profession et celle de la République ! » a tweeté hier l’organisation. Alors que le fichage ethnique est puni de 5 ans de prison et de 300 000 € d’amende, l’association a dans la journée suspendu ses comptes Twitter et Facebook.

La fin ne justifie pas les moyens

Pourtant, Globule Noir est également parallèlement solidement soutenu. Ainsi, le Syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG) a manifesté sa « stupeur » et sa « colère » face à la fermeture du compte « Globule Noir ». Saluant le travail conduit par ce collectif pour lutter contre le racisme « par le biais de formations, groupes d’entraides, recueil de témoignages », le syndicat estime que la Licra a fait le choix de « fermer les yeux sur le racisme systémique et niant ses effets, pourtant mis en évidence par de nombreuses études de sciences sociales ». Il est en réalité peu probable que la Licra veuille nier l’existence d’un racisme (même si des discussions pourraient dans le monde médical comme ailleurs concernaient l’emploi du terme « systémique ») dans le milieu sanitaire. C’est évidemment la méthode qui est ici dénoncée, tendant à vouloir légitimer, sous couvert de lutte contre le racisme, une forme « d’apartheid » pour reprendre l’expression d’Olivier Faure. Bien sûr sur Twitter, certains signalent que l’échange familial ou amical de numéros de téléphone de praticiens, en fonction des positions affichées de ces derniers (par exemple favorables ou non favorables à l’avortement ou à la PMA pour les couples de femme), de leur orientation sexuelle ou encore de leur ethnie n’est pas rare.

Cependant, ce qui est évidemment permis dans un cadre privé et si le libre choix du praticien par son patient (hors urgence) doit être garanti, une action publique, qui plus est sans certitude du recueil du consentement des personnes citées, dans une optique délibérément affichée de discrimination en fonction de la couleur de la peau est bien plus certainement critiquable et discutable éthiquement et juridiquement.

Deux philosophies opposées

D’une manière générale, depuis plusieurs années, le milieu antiraciste est profondément divisé entre deux courants. Le premier, héritage de l’idéal humaniste universaliste traditionnel, veut lutter contre les discriminations et les stigmatisations en prônant l’égalité réelle et l’unité. Une telle conception n’exclut pas l’adoption de politiques positives pour corriger des années d’exclusion des populations minoritaires et ostracisées. Cependant, elle s’oppose à toute forme de séparatisme et à une essentialisation des personnes en fonction de leur couleur. Parallèlement, probablement notamment en se fondant sur les limites, voire parfois les échecs de cette philosophie inclusive, des groupes antiracistes prônant au contraire un communautarisme gagnent de plus en plus de place en France. Schématiquement, leur discours repose sur la constatation de l’impossibilité pour les groupes minoritaires et longtemps opprimés de s’émanciper de ce qu’ils peuvent appeler la « domination blanche ». Aussi préconisent-ils la construction de modèles qui tiennent spécifiquement compte de la couleur de la peau ou de l’origine ethnique et non plus seulement des qualités intrinsèques de la personne pour structurer l’accès à de multiples services et notamment à celui de la santé. La dimension extrême de cette logique tend à promouvoir des groupes communautaires fermés où ceux qui sont appelés les « racisés » ne « souffrent » plus de l’intervention des « non racisés », voire de l’influence de leur pensée et mode de vie parfois jugés néfastes ou invisibilisant. Ce dualisme très fort crée aujourd’hui et depuis de nombreuses années des tensions importantes au sein des associations de lutte antiraciste et au-delà d’organisations humanitaires. Le monde de la santé est comme on le voit nécessairement touché.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (20)

  • Je n'ai jamais vu de racisme dans ma pratique

    Le 04 août 2020

    Dans ma pratique hospitalière, puis libérale, je n'ai jamais vu de racisme. tous les malades sont traités de la même façon quelle que soit la couleur de leur peau ou leur religion. De même pour les soignants. Il y a cependant un problème quand les femmes musulmanes refusent d'être soignées par des hommes.Personnellement, homme j'ai traité sans difficultés des femmes musulmanes même voilées.Mais ce n'est pas le cas de tous.

    Dr Philippe Peu-Duvallon

  • A day at the races

    Le 05 août 2020

    Sacrées races, moins elles existent scientifiquement, plus elles vous empoignent la tête. L'aspect extérieur, la couleur de peau, le nom vous assignent une place, un rôle, une histoire, un destin. Plus on les fuit, plus il vous attrapent.

    Alors que veux tu, passer muscade entre les gouttes de pluie, éviter les raffles, mais seulement si tu ne le peux, dame, tout le monde n'est pas un vieux cochon rose comme moi, et alors que faire ?

    Alors je n'en veux pas aux soignants racisés, même s'ils me chauffent parfois, ils finiront par savoir que notre viande à tous est rougeoyante. Qu'ils s'entre-soutiennent, pourquoi pas, qu'ils s'entre-pleurent est déjà plus risqué. J'espère que les soignants racisés ne me feront pas un traitement spécial, sinon, la prochaine fois que je meurs, j'ai peur, garanti.

    Dr Gilles Bouquerel

  • Noir c’est black

    Le 05 août 2020

    Je suis blanc, caucasien donc je n’ai pas le droit de dire que la dérive communitariste, "racisée"  est une ineptie philosophique et sociale ...
    donc je ne le dirai pas...

    Dr Jean-Marc Dernis

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