Où le « trouble du deuil prolongé » entre dans le DSM-5

D’illustres auteurs (comme Platon et Montaigne) estiment que « philosopher, c’est apprendre à mourir », mais André Comte-Sponville prend le contre-pied de cette affirmation : « Philosopher c’est apprendre à vivre, non à mourir. Pourquoi apprendrait-on à mourir, d’ailleurs, on est sûr d’y arriver, puisque c’est le seul examen, comme disait un vieux professeur, que personne n’ait jamais raté ? »

Ce caractère universel de la mort sous-tend son ambiguïté intrinsèque entre aspect quasi physiologique et pathologique, perceptible dans les réactions face à la mort d’un proche, quand le « travail de deuil » dérape. « Après le décès, la plupart des gens éprouvent une tristesse et un chagrin aigus, mais seule une minorité développe des symptômes persistants entraînant une détresse et une incapacité suffisantes pour justifier un diagnostic de deuil pathologique » rappellent deux universitaires des Pays-Bas. Comme ce problème n’était pas suffisamment pris en compte par les catégories diagnostiques existantes, cette omission a récemment justifié son inclusion, à titre de nouveau diagnostic distinct, sous le nom de « trouble du deuil prolongé » (prolonged grief disorder), dans les deux principaux outils de référence au monde, la Classification internationale des maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé (la CIM-11)[1] et l’édition révisée du DSM-5 (le DSM-5-TR publié par l’American Psychiatric Association)[2].

Une intense douleur émotionnelle plus de 6 mois après le décès

Traitant du trouble du deuil prolongé dans le cadre du DSM-5-TR, les auteurs précisent que ce diagnostic est évoqué lors d’une « intense douleur émotionnelle provoquant une détresse plus de six mois après le deuil » et se manifestant avec une intensité pénible et invalidante au-delà de 12 mois.

Pour préciser les caractéristiques des sujets susceptibles de souffrir d’un trouble du deuil prolongé, les auteurs ont analysé les « données autodéclarées » de 306 adultes ayant répondu à des questionnaires, lors de la première année de deuil puis un an plus tard. L’étude évalue notamment « l’invariance » de la mesure des symptômes du trouble de deuil prolongé au cours du temps et les associations de ce nouveau cadre nosographique avec des variables sociodémographiques.

Les auteurs observent que des symptômes importants de trouble de deuil prolongé au cours de la première année « prédisent un deuil envahissant plus tard dans le temps » et que la prise en compte d’une forte peine précoce (early elevated grief) peut contribuer à empêcher son passage à la chronicité.  Dans cette étude, environ 10 % des sujets (31 sur 306) correspondent aux critères de « trouble du deuil prolongé probable » et l’analyse statistique soutient l’invariance de la mesure longitudinale des symptômes du trouble de deuil prolongé.

Les variables prédisant au mieux un trouble de deuil prolongé sont un niveau d’éducation plus faible, la perte d’un enfant et une mort due à une cause non naturelle ou violente. Et sans surprise, les personnes répondant aux critères de trouble de deuil prolongé avant le premier anniversaire du décès risquent d’éprouver ce même trouble au-delà de cette date. On peut confronter cette conception « DSM-dépendante » du deuil pathologique à celle du psychiatre français Patrick Landman (président de l’association Stop DSM, interrogé sur France-Culture)[3].

[1] https://icd.who.int/fr

[2] https://www.appi.org/getattachment/e7d9691a-7086-4307-9d36-64bf2bf4c895/APA-Publishing-DSM-5-TR-Core-Titles-Brochure.pdf

[3] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-question-du-jour/qu-est-ce-que-le-trouble-du-deuil-prolonge-7409108

Dr Alain Cohen

Références
Boelen PA et coll.: Prolonged grief disorder in DSM-5-TR: Early predictors and
longitudinal measurement invariance. Australian & New Zealand Journal of Psychiatry 2022; 56(06): 667–674.

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (1)

  • Porter le deuil, quelle durée ?

    Le 04 juillet 2022

    "Le deuil, qui est une marque extérieure de la douleur - dont il a tiré son nom-, le deuil a des règles, qui doivent être très sévèrement observées. Tous les peuples civilisés l'ont porté, le portent, d'une manière différente c'est possible, mais inspirés par la même pensée de témoigner, ostensiblement, de leur affliction.
    Autrefois, le deuil était très long, chez nous.
    Le deuil de veuve, le plus long de tous, dure deux ans. Le grand deuil austère toute une année: robe de laine unie ou couverte de crêpe anglais, chapeau à long voile tombant sur le visage, châle en pointe, bas noirs fil ou laine, gants pareils ; à la maison, un bonnet ou coiffe de veuve (les cheveux doivent être couverts); les bijoux sont interdits même ceux de bois durci.
    Pendant les six premiers mois de la seconde période, le crêpe est remplacé par la gaze, le mérinos par des étoffes moins sévères : grenadine unie, voile, lainages légers; les garnitures sont encore simples; on prend des gants de soie ou de peau; au lieu du châle, une jaquette, un mantelet de même étoffe que la robe; bijoux de jais.
    Les derniers six mois admettent les divisions suivantes : la dentelle noire, la soie, les ruches, les broderies de jais, pendant trois mois; les étoffes blanches et noires, les dentelles blanches, pendant six semaines; puis, jusqu'à la complète expiration, le gris, le prune, le pensée, le lilas (il faut bien observer la gradation des nuances); dans les derniers quinze jours, des fleurs: scabieuses, violettes, pensées, pervenches; des bijoux : perles et améthystes.
    Le deuil terminé, il y aura encore une légère transition avant de s'habiller comme tout le monde: on commence par des nuances discrètes, neutres ou foncées, les hyacinthes et les diamants sortent des écrins, et on peut placer dans ses cheveux le chrysanthème (de toutes couleurs). "

    Apparemment, de l'autre côté de l'Atlantique, les impératifs économiques (commerciaux ?) l'emportent sur les sentiments et dirigent les mœurs... et la nosologie mentale.
    Désolant.
    Dr Charles Kariger

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