Décréter la fin de la Covid : une irresponsabilité politique ?

Paris, le samedi 24 septembre 2022 – Les propos prononcés dimanche 18 septembre par le Président des Etats-Unis, Joe Biden concernant la Covid ont été largement commentés.

Celui qui s’était démarqué de son rival Donald Trump en observant une attitude bien moins désinvolte vis-à-vis de SARS-CoV-2, symboliquement signalée par un port constant du masque, a remarqué il y a quelques jours : « Si vous regardez autour de vous, personne ne porte de masque, et tout le monde a l’air en plutôt bonne forme », a-t-il observé avant d’ajouter : « C’est terminé, fini ».

La fin de la pandémie, pas de SARS-CoV-2


Aux États-Unis, ces déclarations ont suscité une certaine émotion, sinon une réelle circonspection. En effet, deux semaines auparavant, le même Joe Biden avait demandé au Congrès qu’il accepte de voter une rallonge budgétaire de 22 milliards de dollars au nom de la lutte contre la Covid.

Surtout, décréter la fin de l’épidémie implique des conséquences si nombreuses et importantes qu’elle ne peut se résumer en une prise de parole improvisée comme a semblé être celle du président des États-Unis. En tout état de cause, ces propos de Joe Biden, qui font écho à ceux du patron de l’OMS, qui a cependant agi avec plus de prudence en notant que jamais « nous n’avons été dans une meilleure position pour mettre fin à la pandémie », rappellent que la fin de l’épidémie ne sonnera pas la disparition de SARS-CoV-2.

Si dans les premiers temps de la crise, certaines hypothèses suggéraient que le virus pourrait « disparaître », les deux années qui se sont écoulées ont totalement écarté une telle perspective. Cependant, même s’il semble donc acté que SARS-CoV-2 fera désormais partie des virus avec lesquels nous avons et aurons quotidiennement à composer, préjuger de l’absence d’un nouveau variant qui pourrait avoir des répercussions majeures est impossible.

Un nouveau cycle, mais dans l’indifférence


Par ailleurs, en l’absence même d’un nouveau variant plus virulent (ou plutôt d’un nouveau variant dont la virulence ne serait pas neutralisée par la vaccination) sur le plan épidémiologique, certains signaux en Europe semblent contredire la possibilité de siffler la fin de la partie. Certes, aujourd’hui, dans le monde, le nombre de décès liés à la Covid n’a jamais été aussi bas (11 118 décès la semaine du 5 septembre), mais dans certains pays d’Europe, comme la France, l’incidence de l’infection repart à la hausse.

« Les contaminations remontent, vont dépasser 30 000 personnes par jour dès que nous serons entrés dans l’automne. Cela a commencé chez les enfants, en majorité non vaccinés et sans aucun moyen de protection à l’école, puis diffuse vers les classes d’âge plus élevées, parents, grands-parents. Les entrées en soins critiques vont suivre, puis les décès, en majorité des personnes âgées ou fragilisées par d’autres pathologies. Un nouveau cycle, mais la société a mûri, elle a appris à s’en foutre » résume lapidaire le Dr Christian Lehman dans sa chronique publiée par Libération.

Face à cette indifférence, il rappelle : « Le Covid n’est pas une grippe. On n’a jamais vu, hormis l’épisode de la grippe espagnole en 1919, la grippe saisonnière tuer en France plus de 150 000 personnes en deux ans et demi. Comme le note Eric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg, le virus a tué depuis mars 2020 seize fois plus de patients de moins de 40 ans, trente-deux fois plus de patients de 41 à 79 ans, 16 fois plus de patients de plus de 80 ans que la grippe. Et l’arrivée d’omicron, considéré par beaucoup de « rassuristes » comme un «rhume» qui ne nécessiterait aucune précaution particulière, n’a pas changé la donne, même si dans une population largement vaccinée les symptômes de la phase aiguë ont été grandement atténués pour beaucoup d’entre nous. Sur les neuf premiers mois de l’année le Covid aura tué plus de 30 000 personnes. Là aussi c’est plus qu’un rhume ou qu’une grippe saisonnière ».

Il évoque encore les séquelles de la Covid, qui sont bien plus fréquentes que celles de la grippe.

Un engourdissement prévisible


Dans un tel contexte, les déclarations politiques tendant à décréter la fin de l’épidémie sont jugées comme particulièrement délétères par certains spécialistes, parce qu’elles empêchent le maintien de la vigilance de la population. L’attitude de cette dernière vis-à-vis de la Covid actuellement n’a rien de surprenant. D’abord, la Covid est objectivement une menace moins aiguë grâce à la vaccination.

Par ailleurs, nous avons déjà évoqué dans ces colonnes différents travaux de psychologie ayant mis en évidence comment les risques les plus fréquents ou familiers sont perçus comme moins importants. Aujourd’hui, après deux ans d’informations quotidiennes la concernant, la Covid est devenue un « risque familier ». De la même manière, nous avions signalé le phénomène « d’engourdissement psychologique » créé par la répétition (nous en sommes à la huitième vague) des mêmes cycles.

Par ailleurs, de nombreuses autres préoccupations étreignent quotidiennement les Français, qu’elles soient personnelles ou planétaires. Or, si la Covid a pu répondre au printemps 2020 à ce que Jean Baudrillard a pu appeler le « désir d’évènement », elle a été remplacée par d’autres « évènements », telle la guerre en Ukraine.

Le gouvernement doit être contre nature


Cependant, le rôle des pouvoirs publics face à ces phénomènes naturels est de maintenir la vigilance des populations. Non pas certainement en usant de mesures liberticides (parfois d’ailleurs impropres à atteindre pleinement les objectifs fixés de diminution de la circulation du virus ou de sa dangerosité), mais en garantissant l’existence de mesures capables de protéger la population.

Or, les constats de certains observateurs sont que les pouvoirs publics semblent plutôt préférer accompagner l’attitude du plus grand nombre, plutôt que de jouer les rôles de sentinelles, de vigie. Ainsi, Christian Lehman s’agace à propos des vaccins : « La nouvelle génération de vaccins ARNm cible non seulement la souche originelle du Covid mais aussi la souche omicron, que ce soit, pour l’un d’entre eux, le variant BA.1 apparu vers janvier 2022, ou le variant BA.5 plus récent et encore largement en circulation. Les études semblent montrer une meilleure réponse immunitaire avec ces vaccins qu’avec le vaccin originel, mais à l’heure actuelle nous n’avons aucune visibilité sur la stratégie vaccinale que la France adoptera… si le gouvernement considère qu’une stratégie vaccinale est rendue nécessaire par la demande populaire ».

De fait, les recommandations publiées cette semaine par la Haute autorité de Santé se caractérisent par le flou : on en comprend qu’il n’a pas été décidé clairement le lancement d’une campagne de rappel vaccinal active reposant uniquement sur les nouveaux vaccins bivalents ciblant BA.5, ce qui semble pourtant, si l’on se base sur les données disponibles (même si elles sont partielles) l’option la plus à même de renforcer la protection des populations et d’affronter les vagues à venir. Christian Lehman ironise : « Ce qu’il faut bien saisir, c’est que depuis plusieurs mois, le gouvernement avait basé sa lutte contre le virus sur une stratégie du «tout vaccinal», sans investir sur la qualité de l’air en lieu clos, et en abandonnant avec soulagement les mesures barrières à l’approche des élections. Et depuis le printemps 2022, cette stratégie s’est muée en « tout vaccinal sans vaccination», l’accès au vaccin étant théoriquement garanti, mais extrêmement complexe après la fermeture des centres qui coûtaient probablement « un pognon de dingue ». Les patients de moins de 60 ans désirant un rappel pour se protéger, ou parce qu’ils sont porteurs de pathologies lourdes, ou parce qu’ils côtoient des proches particulièrement fragiles, peuvent se voir refouler en l’absence de directive claire. De même, de nombreux parents me confient galérer pour faire vacciner leurs enfants de 5 à 11 ans ».

Rien appris


Cette attaque du Dr Christian Lehman laisse planer un doute : et si le défaut d’anticipation que l’on a maintes fois reproché à la France au cours des deux dernières années n’avait nullement été corrigé. « Le problème c’est que nous ne sommes pas dotés en France des moyens pour assurer une surveillance. La pandémie est peut-être derrière nous, si on parle des hospitalisations, mais ce n’est pas encore le cas si on regarde la circulation du virus, ou même les Covid longs. Et pourtant, les projets de recherche pour assurer un nouveau suivi épidémiologique ne sont pas financés. Nous tournons la page, sans avoir retenu les leçons du chapitre que nous venons de terminer » remarque dans le Figaro l’épidémiologiste Mircea Sofonea.

Ainsi, par exemple, les retards de notre pays concernant le séquençage rapide des virus n’ont pas tous été comblés.

Ne pas froisser les antivaccins : bis repetita


De la même manière, aux premières heures de la campagne de vaccination, nous avions pu remarquer combien la crainte du pouvoir de nuisance des anti-vaccins avait paralysé le gouvernement. L’histoire a au contraire mis en évidence une très large adhésion au vaccin et un désappointement face à une campagne au début chaotique, plutôt qu’une défiance généralisée.

Pourtant, concernant la vaccination des enfants, le gouvernement semble avoir une nouvelle fois préféré éviter tout affrontement, plutôt que d’adopter une position claire et engagée. Résultat : la France est un des pays où le taux de vaccination des plus jeunes est le plus bas d’Europe.

Tout semble donc conduire à conclure que la fin de la pandémie, qu’elle soit réelle ou non, n’est pas en France la fin de ses lacunes politiques et organisationnelles.

Ces lectures nous conforteront sans doute en partie dans cette idée :

Christian Lehman :
https://www.liberation.fr/societe/sante/le-covid-nest-toujours-pas-une-simple-grippe-20220922_6RXDLVJ4WRAS3LVELYZPROZF2Y/?redirected=1

Science Post : https://sciencepost.fr/covid-19-pourquoi-lindifference-grandit-face-au-nombre-de-deces/
Vincent Bordenave : https://www.lefigaro.fr/sciences/covid-pourquoi-la-crise-est-derriere-nous-20220915

Aurélie Haroche

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Vos réactions (5)

  • Halte au feu !

    Le 24 septembre 2022

    Si l'épidémie n'est pas terminée, la dépression post élection de Me Aurélie Haroche paraît guérie.
    La revoilà sur le front anti-Macron brandissant deux articles anti-gouvernementaux d'une magnifique mauvaise foi qui nourrissent un de ses articles carnassiers et interminables dont elle a le secret. C'est beau comme du Mélenchon. Quoiqu'il fasse et même lorsqu'il ne fait rien ce gouvernement est meurtrier. Dieu que la politique est jolie avec cette militante...
    Dites-nous pour qui voter, madame, on gagnera un temps précieux.

    Dr P Castaing

  • Faut-il ralentir l'épidémie ?

    Le 25 septembre 2022

    En terme psychologique, la demande est unanime : tout le monde souhaite la fin de l'épidémie.
    Toutes les mesures barrières, jusqu'au confinement, n'ont qu'un but : ralentir la transmission, ce qui conduit nécessairement à prolonger l'épidémie. La justification donnée aux confinements, limiter la saturation hospitalière, était à l'époque clairement assortie de son corollaire : prolonger la durée de l'épidémie. On a un peu oublié.
    Cela aurait pu être faux si le vaccin avait une efficacité du niveau du vaccin antitétanique : on gagne du temps jusqu'à la fin de l'épidémie, et on a un bilan positif. On est ici déçu.
    A quoi bon donc continuer ? Autant déclarer l'épidémie terminée et espérer que le raisonnement est valable : plus l'épidémie est intense, plus elle sera courte.

    Dr J-R Werther

  • Et Valneva ?

    Le 26 septembre 2022

    Pourquoi les vaccins Pfizer à ARNm sont-ils toujours en phase 3 avec AMM conditionnelle ? et Valneva en phase 4 avec AMM définitive ? Sommes nous toujours confrontés au Covid 19 ? Le virus n'a-t-il pas muté ? Alors, pourquoi s’obstiner avec le vaccin de Wuhan ? Je m'étonne ! Quant à notre organisation de santé, avons nous évolué ? Sommes nous prêts à une nouvelle poussée épidémique ? ou à autre chose ? Nous sommes-nous posé des questions éthiques ? Avons nous réellement pris du recul au lieu de nous arque-bouter sur des données considérées comme exactes ou définitives ?

    Dr J-P Vasse

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