Un œdème plantaire bilatéral

A. ROGER, C. SIN, E. MAHÉ,

Service de dermatologie, Centre hospitalier Victor Dupouy, Argenteuil

Un garçon de 2 ans, sans antécédent notable, est adressé en consultation pour avis sur un œdème inflammatoire douloureux des deux pieds, associé à une éruption papuleuse et à un érythème des extrémités. Il a été initialement traité par amoxicilline-acide clavulanique (Augmentin®) et antiseptiques locaux, sans efficacité.

Observation

À l’examen, on notait une desquamation superficielle érythémateuse des orteils et des cordons sous-cutanés serpigineux de la plante et de la face latérale des deux pieds (figures 1 et 2). Il n’y avait pas d’adénopathie périphérique. L’interrogatoire a retrouvé un séjour au Bénin, avec marche pieds nus, 15 jours avant la consultation.

Diagnostic et prise en charge

L’aspect sémiologique, l’évolution en deux temps et la notion de contage nous ont permis de retenir le diagnostic de larva migrans cutanée ankylostomienne (LMCa). L’enfant a été traité par préparation magistrale : 2 g d’albendazole (Zentel®) et 40 g de crème à base de crotamiton (Eurax®), deux applications par jour, pendant cinq jours, associée à des antihistaminiques et de l’acide fusidique (Fucidine®) pommade. L’évolution a été rapidement favorable, avec régression complète du prurit et des lésions cutanées.

Commentaires

La LMCa est une ankylostomiase du chien (Ankylostoma caninum, la plus fréquente) ou du chat (A. braziliense) transmise à l’homme par les larves nématodes. Elle est acquise par contact avec un sol souillé par les déjections animales, habituellement dans les pays tropicaux, mais c’est également la principale dermatose observée en France au retour de voyage en pays tropicaux. Certains cas autochtones ont également été décrits en Europe (Allemagne, Angleterre, Écosse et France), avec notamment 4 cas rapportés en Bretagne sur ces cinq dernières années, faisant suspecter un éventuel foyer endémique dans cette région. Les déjections d’animaux contiennent de très nombreux œufs et ceux-ci donnent naissance à des larves, qui survivent sur le sol dans certaines conditions (terrain sablonneux, humidité, ombre, etc.). Elles peuvent ainsi pénétrer dans l’épiderme, par voie transcutanée lors d’un contact avec la terre souillée. Néanmoins, la migration n’est que sous-cutanée : elles ne franchissent pas le derme, car il s’agit d’une impasse parasitaire chez l’homme.

Le diagnostic de LMCa est clinique : la pénétration de la larve entraîne un prurit, un érythème, une éruption papuleuse, survenant dans les heures qui suivent la pénétration. Peu de temps après apparaît un cordon sous-cutané, érythémateux et prurigineux. Son trajet est linéaire ou classiquement serpigineux, et surtout localisé au point de pénétration des larves (pieds ou fesses le plus souvent). Typiquement, le sillon avance de quelques centimètres par jour. Le prurit est constant, limité aux zones touchées. La LMCa peut parfois se manifester par une folliculite prurigineuse avec papules et pustules folliculaires, où on retrouve à l’histologie une larve d’ankylostome enroulée dans le canal pilosébacé. Il n’y a aucun examen complémentaire utile au diagnostic : l’hyperéosinophilie sanguine est inconstante et la biopsie cutanée est inutile. La lésion cutanée survenant après le passage de la larve, celle-ci n’est pas retrouvée sur l’analyse histologique. L’évolution est bénigne et spontanément résolutive en 2 à 8 semaines, par mort in situ de la larve. Cependant, le risque de complications lié au prurit (impétiginisation, lichénification, etc.) et celui lié aux réactions allergiques justifient le traitement.

Diagnostic différentiel

Le diagnostic différentiel est celui des autres parasitoses responsables de lésions sous-cutanées mobiles.

L’anamnèse aide fortement au diagnostic :

– dermatite rampante de la gnathostomiase, parasite du cheval. L’atteinte se fait par contact direct avec l’animal. Après tuméfaction au niveau du point de pénétration, la larve migre sur tout le corps et se manifeste par un érythème linéaire prurigineux et mobile ;
– larva currens de l’anguillulose où le sillon avance plus vite, de quelques centimètres par heure. Celui-ci siège plus volontiers sur la partie inférieure du corps (région périanale). Il est plus fréquemment associé à une hyperéosinophilie et la recherche de larves est positive dans les selles.

Prise en charge thérapeutique

Le traitement de référence est l’ivermectine (Stromectol®), administré en une dose unique de 200 mg/kg per os. Il est simple d’utilisation, efficace et bien toléré. En cas de rechute ou en cas de folliculite ankylostomienne, une nouvelle administration peut avoir lieu à J7 et J14, et permet souvent la guérison des patients. Une autre alternative est le traitement local, par pommade à base de thiabendazole (Mintezol®), pendant 5 à 10 jours. L’albendazole (Zentel®) par voie générale, en dose unique ou pendant 3 jours est efficace, mais les rechutes sont fréquentes. Il faut également proposer un antihistaminique et ne pas oublier de traiter les complications, telles que l’impétiginisation. Cependant, ni l’ivermectine ni l’albendazole n’ont l’AMM dans cette indication. La forme topique du thiabendazole n’est actuellement pas commercialisée en France. Il faut donc avoir recours à des préparations magistrales à base de 10-15 % de thiabendazole dans un excipient gras, ou à une prescription hospitalière. La prévention de la LMCa repose sur le nettoyage des plages et leur interdiction aux chiens. Dans les pays tropicaux, il est recommandé de ne pas marcher pieds nus et de ne pas s’allonger directement sur le sable.

Pour en savoir plus

• Ropars N et al. Larva migrans cutanée ankylostomienne acquise en Bretagne : une zone d’endémie méconnue ? Ann Dermatol Venereol 2015 ; 142(4) : 285-6.
• Criado PR, Silva CS. Cutaneous larva migrans: a bad souvenir from the vacation. Dermatol Online J 2012 ; 18(6) : 11.
• Kaur S et al. Creeping eruption on the Move: a case series from Northern India. Indian J Dermatol 2015 ; 60(4) : 422.
• Eichelmann K, Tomecki KJ, Martinez JD. Tropical dermatology: cutaneous larva migrans, gnathostomiasis, cutaneous amebiasis and trombiculiasi. Semin Cutan Med Surg 2014 ; 33(3) : 133-5. • Brenner MA, Patel MB. Cutaneous larva migrans: the creeping eruption. Cutis 2003 ; 72(2) : 111-5.

Copyright © Len medical, Pediatrie pratique, novembre 2015

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