Trois insuffisants cardiaques sur quatre ont plus de 75 ans et, après
80 ans, 10 % des personnes âgées ont une insuffisance cardiaque (IC).
À côté de ces données démographiques, lIC
des personnes âgées pose une série de problèmes difficiles
sur le plan thérapeutique dont le premier est lié à labsence
détude dintervention, ciblée spécifiquement sur
ces malades qui ont atteint ou dépassé 80 ans. Nous sommes donc
obligés de raisonner à partir des résultats obtenus chez
des personnes plus jeunes qui, pour la plupart, navaient pas dautre
pathologie.
Chez les malades âgés, la situation clinique est
différente en raison des pathologies associées (comorbidités)
qui sont nombreuses. Dans une étude américaine portant sur plus
de 80 000 insuffisants cardiaques âgés vivant en maison de retraite,
Gambassi a relevé la fréquence des comorbidités : 27 % de
ces malades avaient 1 à 3 pathologies associées, 41 % en avaient
4 à 5 et 32 % plus de 5. Le poids de ces chiffres souligne limportance
du choix des thérapeutiques en raison des risques liés au vieillissement
de lorganisme (fonctions hépatique, rénale, etc.) et aux interactions
médicamenteuses entre les traitements
prescrits pour linsuffisance
cardiaque et pour les comorbidités.
Le prescripteur est donc écartelé
entre deux positions extrêmes et inconciliables :
limiter au strict
minimum le nombre des traitements pour éviter les effets indésirables
des médicaments ;
assurer une prise en charge la plus adaptée
et la plus efficace en sappuyant sur les données des études
les plus récentes.
Cest dans cet esprit quil faut «
revisiter » le traitement de lIC des personnes âgées.
Mesures
hygiéno-diététiques
Simple en apparence,
leur mise en pratique est parfois difficile.
Régime
désodé
La discussion tourne autour de deux pôles
opposés : dune part, la nécessité de réduire
au minimum la consommation de sel chez linsuffisant cardiaque et, dautre
part, lincapacité du rein âgé à réabsorber
au niveau du tubule une proportion suffisante de sodium en cas de régime
fortement désodé, ce qui entraîne un risque dhyponatrémie.
Pour ces deux raisons, il faut conseiller un régime peu salé avec
4 à 5 g de sel par jour. Mais il nest pas facile dexpliquer
à quoi correspond cette prescription.
Faire une cuisine strictement
sans sel amènerait à exclure beaucoup daliments préparés
qui sont largement utilisés par les personnes âgées, pour
ensuite leur demander de « resaler » avec une quantité de sel
pesée de manière précise ! Peu de personnes âgées
sont capables de suivre ces recommandations. La solution passe par la prescription
dune « cuisine peu salée » avec interdiction de resaler
les aliments à table. Les habitudes alimentaires étant profondément
ancrées, il est souvent difficile dobtenir un régime adapté.
Les
sels de « régime » sont à déconseiller en raison
de leur teneur en potassium. Quant à une éventuelle surveillance
biologique par le dosage de la natriurèse des 24 heures, elle nécessite
un recueil des urines des 24 heures qui est souvent impossible.
Surveillance
du poids
Cest une mesure simple et efficace : il suffit
de demander à la personne de se peser régulièrement un jour
sur deux ou trois, le matin au lever après avoir vidé sa vessie
et avant de prendre le petit déjeuner.
Un gain de poids correspond à
une rétention deau et de sel qui nécessite un renforcement
du traitement diurétique, et une perte de poids à un excès
de diurétique qui conduit à une réduction de la posologie.
Quelle autre mesure aussi simple et efficace pourrait être proposée
? Pourtant, la surveillance du poids reste très insuffisante faute, bien
souvent, davoir donné des explications adaptées aux malades.
Activité
physique
Contrairement à ce que le grand public croit
savoir, linsuffisant cardiaque même âgé ne doit pas «
se reposer » en restant des journées entières dans un fauteuil
! Le déconditionnement physique est responsable dun relatif gaspillage
doxygène par les muscles périphériques. Il nest
évidemment pas question de demander à ces personnes de suivre un
entraînement physique mais, plus simplement, il faut leur conseiller de
se lever, de marcher tous les jours en fonction de leurs possibilités et
déviter de rester inactifs.
Toutes ces mesures doivent faire
lobjet dun enseignement qui demande du temps et des efforts pédagogiques.
Dans les réseaux dédiés, une infirmière consultante
est chargée de cette formation pendant lhospitalisation et durant
le suivi au domicile. Les résultats observés confirment lefficacité
de cette mesure. Le médecin traitant a, bien sûr, toutes les compétences
pour donner toutes les explications nécessaires, mais lexpérience
montre quil na pas suffisamment de temps à consacrer à
cette démarche.
Stratégie
médicamenteuse
Elle repose sur deux éléments
:
la classification NYHA ;
la distinction entre linsuffisance
cardiaque systolique et diastolique.
Quel stade
NYHA ?
La classification NYHA distingue 4 classes en fonction
des niveaux deffort qui provoquent une dyspnée.
La classe I correspond
à labsence de symptôme alors que la classe IV décrit
un malade dyspnéique
au moindre mouvement. Cette classification est
mal adaptée aux personnes âgées qui se déplacent peu
ou pas mais elle est universellement utilisée tant elle est simple !
Échocardiogramme
: insuffisance systolique ou diastolique ?
Quant au distinguo
entre IC systolique et diastolique, il repose systématiquement sur léchocardiogramme
(figure 1).
Cet examen est devenu indispensable et les recommandations des
Sociétés savantes sont unanimes sur ce sujet. LIC est dite
systolique lorsque la fraction déjection est < 45 % et diastolique
lorsquelle est >=45 %.
Sans
oublier le bon sens clinique
À partir de la classification
NYHA et des données de léchocardiogramme, la stratégie
des traitements de lIC est maintenant bien précisée chez les
malades dont lâge est < 75 ans. Au-delà de cet âge,
et bien que le problème soit fréquent, aucune étude dintervention
na été publiée. Les recommandations qui vont suivre
reposent donc sur des extrapolations à partir des résultats
observés chez des malades plus jeunes et du bon sens clinique.
Insuffisance
cardiaque systolique
Laltération de la
fonction systolique est définie par une fraction déjection
< 45 %. À partir des signes fonctionnels, 4 stades peuvent être
théoriquement distingués. Bien entendu, les pathologies articulaires,
musculaires, respiratoires, neurologiques ou métaboliques, qui sont fréquentes
chez les personnes âgées, peuvent réduire la capacité
deffort de ces malades. Mais la classification NYHA est suffisamment simple
pour continuer à être largement utilisée.
Stade
I
Les malades nont pas de symptomatologie fonctionnelle
mais ont une fraction déjection < 45 % qui est dépistée
dans un contexte de maladie cardiaque. Plus la fraction
déjection
est basse, plus le risque de manifestations cliniques augmente.
Deux traitements
ont fait la preuve de leur efficacité à ce stade : les bêtabloquants
en post-infarctus et les inhibiteurs de lenzyme de conversion (IEC) pour
les autres étiologies.
Ces traitements ralentissent lévolution
et, à terme, améliorent le pronostic vital.
Faut-il encore que
ces malades aient un échocardiogramme et que la démarche thérapeutique
soit initiée à ce stade chez une personne âgée.
Stade
II
Les malades ont un essoufflement qui est déclenché
par des efforts importants comme une marche sur un terrain en pente, ou contre
le vent, ou encore lascension descaliers.
Selon quil existe
ou non des signes démateux avec des râles crépitants
à lauscultation pulmonaire ou des dèmes des membres
inférieurs dorigine cardiaque, deux tableaux cliniques doivent être
séparés.
Stade II sans dème :
le
traitement est initié selon les mêmes modalités quau
stade I. Mais, en cas de persistance de la dyspnée deffort, un diurétique
doit être ajouté. Auparavant, il faudra revoir les éventuels
problèmes associés susceptibles dêtre en cause. En cas
de problème ischémique, les dérivés nitrés
sont indiqués.
Stade II avec dèmes : les
diurétiques sont prescrits demblée en association avec un
IEC. En cas dhypokaliémie persistante, un diurétique épargnant
le potassium est ajouté. Si lIEC est mal toléré, il
est remplacé par un inhibiteur des récepteurs de langiotensine
II (sartans). Il convient de ne pas associer cette dernière classe avec
les IEC et les bêtabloquants.
Stade III
La
capacité deffort est réduite à un point tel que le
malade ne peut plus se déplacer que sur de courtes distances (10 à
20 mètres) et quil est essoufflé par lhabillage ou le
déshabillage, le lever ou le coucher et, à un degré de plus,
par la prise daliments. Mais avant de préciser la place de nouveaux
traitements, deux questions doivent être posées.
Les traitements sont-ils pris correctement ? Certaines personnes âgées
oublient de les prendre et dautres les arrêtent en pensant quelles
nen ont plus besoin. Cette question doit donc être posée systématiquement.
Quelle est la cause de laggravation ? Devant une aggravation récente
et avant de renforcer le traitement, il faut rechercher un facteur extracardiaque
ou cardiaque qui a pu provoquer laggravation et qui peut être évité
ou traité (encadré). La décompensation peut être déclenchée
par un passage en fibrillation auriculaire, une embolie pulmonaire, une poussée
hypertensive, une infection, une anémie, etc. La liste est longue et lenquête
doit être rigoureuse pour apporter la réponse thérapeutique
adaptée de manière concomitante à
ladaptation du
traitement de linsuffisance cardiaque.
Au stade III, le traitement de
fond est le même, mais il est renforcé. Les traitements reposent
sur :
une adaptation posologique des traitements par diurétiques
et IEC en recherchant la posologie maximale, qui nentraîne pas deffets
indésirables ;
la prescription de digoxine, qui napporte
pas de bénéfice à un stade plus précoce ;
lassociation de spironolactone (15 à 50 mg/j) et/ou de bêtabloquants.
Ces
trois traitements nentraînent quune faible amélioration
de la symptomatologie fonctionnelle. En revanche, ils réduisent le nombre
des hospitalisations et améliorent lespérance de vie de ces
malades. Cependant, leurs effets indésirables sont fréquents dans
la population âgée (lire dans notre prochain numéro).
Stade
IV
La symptomatologie fonctionnelle est déclenchée
par le moindre effort. Il faut alors séparer deux situations.
La décompensation est secondaire à une cause potentiellement
curable. Après une prise en charge adaptée, le malade se retrouve
en stade III ou II. Les solutions thérapeutiques sont celles qui ont déjà
été envisagées. Mais, le problème qui reste à
résoudre est celui de la prévention dune nouvelle rechute.
Il sagit dune phase terminale. Il est illusoire de chercher
une nouvelle solution thérapeutique. Le traitement doit sorienter
vers des traitements symptomatiques de la douleur
physique et morale et de
lanxiété sous-tendue par la perception dune fin rapprochée.
Plus que les antidépresseurs qui peuvent avoir une action délétère
sur la fonction cardiaque, les morphiniques sont indiqués en raison dune
action sédative et dune baisse des pressions pulmonaires que les
diurétiques ne permettaient plus dobtenir malgré des posologies
élevées.
Insuffisance cardiaque
diastolique
Plus de 50 % des insuffisances cardiaques âgés
ont une fonction systolique normale avec une fraction déjection >=45
%. Cependant, aucune étude dintervention concernant les
traitements
de ce type dIC na été réalisée chez les
malades dâge moyen, et à plus forte raison chez les malades
âgés. Le distinguo nétait pas fait dans les études
anciennes et, trop souvent encore, le traitement est institué sans tenir
compte de ce problème. Pour autant, des précautions doivent être
prises.
La question des diurétiques
La
première précaution concerne la prise de diurétiques au long
cours. En cas de dysfonction diastolique, le ventricule gauche a besoin de pressions
de remplissage relativement élevées pour se remplir pendant la diastole
(relation de Starling) (figure 2). Un traitement diurétique prolongé
au décours dun épisode congestif peut entraîner une
hypovolémie qui diminue le débit cardiaque et provoquer lapparition
dun tableau dinsuffisance cardiaque « asthénique »
: le malade se sent fatigué, incapable de bouger mais il nest pas
essoufflé. À lexamen, il est pâle, la tension artérielle
est basse, mais il nexiste aucun signe clinique dIC. Il convient donc,
au décours dun épisode congestif, de réduire, voire
darrêter, les diurétiques.

Fig
2 : Effets indésirables du traitement diurétique prolongé.
À
distance, il faut aussi rester vigilant : la survenue de facteurs de décompensation
cardiaque tels quun épisode infectieux avec de la fièvre,
un trouble du rythme ou une poussée hypertensive peut se compliquer à
tout moment dun nouvel épisode dinsuffisance cardiaque, ce
risque justifiant la reprise temporaire des diurétiques.
Les
autres traitements
Quant aux autres traitements, il nexiste
pas déléments permettant de privilégier les IEC, les
sartans ou les bêtabloquants. Il est cependant vraisemblable que cette affection
nécessite un traitement de fond, ce qui autorise même en labsence
de preuve à utiliser les IEC ou plus rarement les bêtabloquants en
cas dinsuffisance cardiaque diastolique chez une personne âgée.
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LEN Médical, Gérontologie Pratique, Avril 2004
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