Des doutes sur Spoutnik-V

Moscou, le mercredi 12 aout 2020 Le président russe, Vladimir Poutine, a affirmé lors d’une conférence de presse exceptionnelle tenue mardi 11 août, que la Russie avait développé le « premier » vaccin contre le nouveau coronavirus. Ce dernier a été baptisé « Spoutnik-V » (V comme vaccin), en référence au premier engin spatial mis en orbite en 1957 par l’Union soviétique.

Dans le film « l’Etoffe des Héros » de 1983, l’annonce du lancement du satellite soviétique était accueillie avec stupeur par les autorités américaines. Aujourd’hui, c’est la même sidération qui parcoure la communauté scientifique internationale. Un étonnement accompagné de quelques doutes et interrogations.

« Il s’appelle Spoutnik ! »

La course aux vaccins est devenue un enjeu de communication et de fierté pour la Russie. Vladimir Poutine n’a pas hésité à préciser que ce vaccin « développait une forte immunité » et avait passé « tous les tests nécessaires » allant même jusqu’à affirmer que celui-ci avait été administré (à deux reprises) à l’une de ses filles avec de bons résultats humoraux et pas d’effets secondaires en dehors d’une fièvre à 38° transitoire.

Le ministère de la santé russe a précisé que « des essais cliniques sur plusieurs milliers de personnes allaient continuer », mais que d’ores et déjà la double inoculation du vaccin « permet de susciter une immunité longue » d’une durée de deux ans (?).  Une vaccination prioritaire est envisagée pour le personnel médical et les enseignants, avant d’envisager une vaccination de la population à partir du 1er janvier 2021.

Et pourtant, jusqu’ici, la Russie n’avait publié aucune étude détaillée des résultats de ses essais permettant d’établir l’efficacité des produits en cours de développement comme cela a été le cas pour d’autres candidats vaccins. 

Scepticisme en Europe et dans le Monde

Très rapidement, les autorités sanitaires européennes ont exposé leurs doutes sur cette annonce très politique. « Il n’y a pas de données connues concernant la qualité, l’efficacité et la sécurité du vaccin russe », a notamment précisé le Ministère de la Santé en Allemagne,

De son coté, l’OMS en appelle à la plus grande prudence. « Nous sommes en étroit contact avec les Russes et les discussions se poursuivent. La pré-qualification de tout vaccin passe par des procédés rigoureux », a pointé Tarik Jasarevic, le porte-parole de l'OMS, lors d'une visio-conférence de presse. La semaine dernière l'OMS s'était montrée dubitative lorsque les russes avaient affirmé que leur vaccin était « presque prêt ». L’Organisation avait rappelé que tout produit pharmaceutique devait « être soumis à tous les différents essais et tests avant d'être homologués pour leur déploiement ».

Quel type de vaccin pour la Russie ?

Sur le plan scientifique, la méthode utilisée par la Russie semble se rapprocher de la technique choisie par l’université d’Oxford. Un vaccin qui utilise comme support un autre virus recombinant inoffensif porteur d’une protéine du SARS-CoV-2 pour immuniser contre lui. Une stratégie qui pose d’ailleurs question. Mi-juillet, les services de renseignement britanniques avaient accusé la Russie d’avoir tenté de pirater leurs centres de recherches. Une accusation également portée par le Canada et les Etats-Unis.

Souvenons-nous toutefois, que s’il est devenu habituel de se méfier de toutes les informations diffusées par le Kremlin, la qualité des instituts de recherche russes ne peut être mise en doute.

Riposte américaine

La réaction américaine ne se fait pas attendre. Le président Donald Trump a annoncé mardi qu’un contrat de 1,5 milliard de dollars avait été conclu pour la livraison de 100 millions de doses du vaccin expérimental de la biotech américaine Moderna (vaccin basé pour la première fois sur l’utilisation d’un ARN messager).  

L’entreprise, mène l’un des trois projets occidentaux à avoir commencé la phase finale des essais cliniques sur des milliers de volontaires, en juillet. Des résultats préliminaires sur un petit nombre de sujets, ont montré que son vaccin entrainait une réponse immunitaire jugée satisfaisante (voir les liens ci-dessous).

Qui aura le fin mot ?

Au niveau européen, la France, l'Allemagne, l'Italie et les Pays-Bas ont lancé en juin l'Alliance européenne pour le vaccin contre le Covid-19. Cette alliance a signé un accord le 13 juin avec le laboratoire Astra-Zeneca pour la fourniture de 400 000 millions de doses d'un vaccin baptisé AZD1222 actuellement en test clinique par l'Université d'Oxford sur plusieurs milliers de patients au Royaume-Uni, au Brésil et aux Etats-Unis.

Parallèlement, plusieurs projets chinois sont en cours d’expérimentations, notamment celui de CanSinoBIO. Le 22 mai dernier, ce laboratoire a annoncé des résultats encourageants. Il s’agit d’un vaccin recombinant à adénovirus de type 5 (Ad5), en obtenant un « début d’immunité » chez l’humain.

La métaphore « Spoutnik » pourrait donc trouver ici ses limites. Si la Russie a remporté la première victoire dans la conquête spatiale, l’histoire se souvient surtout que c’est l’Amérique qui a gagné la course à la Lune.

C.H.

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Vos réactions (10)

  • Spoutnik versus Apollo 11

    Le 12 août 2020

    Excellent article, suffisamment documenté et plaisant à lire!

    Dr Bernard Pellegrin

  • Covid-19 / Spoutnik-V

    Le 12 août 2020

    Vous me faite franchement rigoler en utilisant le terme métaphore pour Spoutnik-V ...Laika et Gagarine étaient aussi des métaphores ? Vers Mars, sachez que le 19 Juillet ce sont les Emirats Arabe Unis qui ont fait leur lancement, suivi le 23 Juillet par la Chine et ensuite par la NASA. Les avancées technologiques sont aujourd'hui au niveau mondial et ...la Russie a par le passé suffisamment fait ses preuves pour etre aujourd'hui crédible avec son Spoutnik-V.

    Dr Gérard Crespeau

  • Spoutnik

    Le 12 août 2020

    Avant de désigner un satellite, le sens premier de спутник (sputnik) en russe est "compagnon de route".

    Dr Michel de Guibert

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