Exclusif : les professionnels de santé plébiscitent le recours aux cliniques privées pour soulager les urgences

Paris, le mardi 17 juillet 2018 – Depuis le début de l’année, les alertes concernant le débordement des services d’urgences publics se multiplient. Avec l’été, les difficultés pourraient s’accroître encore davantage dans certaines structures : des fermetures ont déjà dû être décidées avant même le 14 juillet et les plus importants départs en vacances. D’abord annoncées pour le mois de juin, puis finalement repoussées jusqu’à l’automne, des mesures majeures doivent être annoncées par le gouvernement pour faire face à cette situation et plus globalement au malaise de l’hôpital public. Qui dit "public" doit-il cependant signifier l’exclusion des structures privées ? Si les responsables de ces dernières craignent que cette logique continue à être privilégiée, elles s’emploient à rappeler que leur potentiel peut représenter un atout décisif face à la crise actuelle.

Sondage réalisé sur JIM du 14 juin au 10 juillet 2018

Une hostilité minoritaire

Depuis toujours et plus encore depuis Marisol Touraine et les freins qu’elle a semblé vouloir imposer à la participation des établissements privés aux missions de service public, la coordination public/privé n’est pas toujours aisée. Cependant, ce défaut pourrait être plus certainement le fait d’obstacles institutionnels que d’une réelle hostilité des individus. Un franc désir de coopération paraît en effet exister aujourd’hui, si l’on en croit les résultats d’un sondage réalisé sur notre site du 14 juin au 9 juillet. Il apparaît ainsi que 77 % des professionnels de santé seraient favorables à une plus grande implication des établissements privés dans la prise en charge des urgences, quand seuls 18 % s’y déclarent opposés et que 5 % sans doute soucieux de mieux préciser les modalités qui organiseraient cette collaboration accrue préfèrent ne pas se prononcer. Ces résultats témoignent que les clivages qui existent certainement entre secteurs publics et secteurs privés n’imprègnent qu’une minorité de professionnels de santé et que les arguments en faveur d’une participation plus marquée des urgences l’emportent très certainement aux yeux des professionnels que les bémols.

Des temps d’attente considérablement réduits

Ces avantages sont de fait multiples. Outre la gratuité pour tous les actes réalisés en urgence (souvent méconnue des patients), les temps d’attente sont considérablement réduits dans les cliniques privées. Les études réalisées par le ministère de la Santé confirment toutes que ces structures prennent plus rapidement en charge les patients : le temps moyen d’attente est de 1h45 dans les urgences privées et de 3 heures dans les urgences publiques. Cette différence s’explique notamment par une fréquentation moindre et par un nombre de cas graves moins importants, mais aussi par des organisations parfois plus performantes. Promettant un délai de prise en charge réduit, les urgences privées disposent par ailleurs généralement d’équipements complets et disponibles pour effectuer les examens nécessaires.

Des ARS réticentes

Si elle est en progression, la participation des cliniques à la permanence des soins n’a pas encore atteint son maximum : 17 % des urgences étaient assurées par le privé en 2015 (contre 13 % en 2007). Ces restrictions s’expliquent par le poids de la défiance de certains responsables. Cette dernière remonte à de nombreuses années et n’est nullement masquée. Elle se fonde, entre autres, sur la crainte d’une dérive des dépenses. « Il y a lieu de rester vigilant sur le risque inflationniste du mode de prise en charge à l’acte dans les urgences du secteur privé lucratif » expliquait ainsi en 2003 dans un rapport l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile de France. D’une manière générale, les agréments par les ARS se font au compte-goutte. « Beaucoup de cliniques demandent à avoir un agrément pour les urgences qui leur est refusé pour deux types de raisons. Les implantations sur chaque territoire sont toujours données en priorité à des établissements publics, en raison du poids de l'histoire. Et l'on considère que, lorsqu'un territoire est pourvu en dotations publiques, il n'est pas nécessaire d'ajouter du privé, ce qui est une erreur. Si nous étions autorisés à prendre en charge les urgences, cela créerait un désengorgement des services publics » détaillait au printemps le patron de la Fédération de l’hospitalisation privée, Lamine Garbi.

Une capacité pouvant être doublée

Cette réticence des institutions ne peut que rejaillir sur l’organisation des soins. Peu incités à le faire par leurs autorités de tutelle, les établissements publics ont rarement le réflexe d’orienter les patients vers leurs homologues privés. « Les centres de régulation ne nous envoient pas les patients qui les appellent. Leur priorité, leur réflexe c’est l’hôpital public, même s’il est saturé » remarquait Lamine Garbi dans le Parisien il y a quelques semaines. Il ajoutait encore : « Les hôpitaux saturés, qui connaissent leurs délais d’attente, ne renvoient jamais les patients vers nos structures : ce serait pourtant mieux pour tout le monde ». Aujourd’hui, les 130 services d’urgences privés qui ont accueilli 2,3 millions personnes l’année dernière en urgence et qui affirment qu’ils pourraient doubler leur capacité (tandis que nouveaux pôles pourraient ouvrir) espèrent qu’ils ne seront pas oubliés de la réforme qui s’annonce.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • Y-a-t-il quelqu'un aux urgences ?

    Le 17 juillet 2018

    Qui serait contre faire appel aux urgences du privé si celles du public sont défaillantes ? !
    Un exemple vécu... un samedi matin, ma mère est transférée par le SAMU de sa résidence de retraite aux urgences du CHU de St Étienne (Loire). Double embolie pulmonaire...
    Je me rends aux urgences vers 16 h. Je la trouve sur un brancard, comateuse, sans monitoring ni oxygène ! Je vais voir l'interne pour comprendre... "Nous n'avons pas de place, être vous d'accord pour un transfert au CHPL (centre hospitalier privé de la Loire) ?"
    Incroyable ! Et si je n'étais passé que dimanche ? C'était il y a 3 ans... En mars 2018, je découvre dans la presse : « Aux urgences sur des brancards pendant des jours »

    Faute de lits suffisants dans le pôle, il arrive fréquemment que les patients venus d’eux-mêmes, ou sous contrainte pour des soins en psychiatrie, soient laissés des heures durant aux urgences, dans des conditions déplorables. Lors de la visite des contrôleurs, 20 patients en attente de place en psychiatrie, étaient aux urgences. Treize d’entre eux attendaient « sur des brancards dans les couloirs », précise le rapport. Sept patients se trouvaient aux urgences depuis des durées allant « de quinze heures à sept jours (…) Ils n’avaient ni pu se laver, ni se changer, ni avoir accès à leur téléphone », détaille le rapport. »
    De fait, avec ses lacunes, le CHU est le fournisseur de clientèle du privé. C'est l'objectif recherché, non ?

    Yves Brasey

  • L'hospitalo tropisme règne en maitre...

    Le 18 juillet 2018

    A Clermont-Ferrand, la clinique des Chandiots avait développé un secteur ophtalmo très compétent 21 ophtlamos opéraient dans cette clinique. Nous avions installé un service de gardes pour les urgences 24/24. L'autorisation de cette garde nous a été retirée car il fallait qu'un ophtamo de garde dorme à la clinique, ce qui était inutile sur le plan pratique car l'ophtalmo de garde se déplaçait sans difficultés même la nuit. L'ARS a fini par interdire cette garde et les urgences ophtalmos sont parties encombrer les urgences à l'hôpital. Nous n'avons jamais réussi à obtenir une collaboration avec l'hôpital.
    La même impossibilité est survenue lors de l'achat d'un laser eximer. Nous avons proposé un contrat avec l'hôpital en pensant qu'un seul laser pour Clermont-Ferrand était suffisant, et là encore ce fut un échec. Je constate avec amertume que la situation n'a pas évolué. L'hospitalo-tropisme règne en maitre.

    Dr Serpin

  • Faire et défaire...

    Le 18 juillet 2018

    C'est étonnant la capacité des politiques à faire et défaire : il y a quelques années un processus de fermeture des accueils d'urgence dans les cliniques privées a été mis en place, puis la fermeture de cliniques, puis la fermeture de services d'urgences hospitalières etc... Certaines décisions pèsent sur le fonctionnement du système de santé et induisent des défaillances de plus en plus visibles. Malheureusement on fait plus facilement le chiffrage du coût économique de ce système que celui du coût humain : personnels et patients !

    C. Duval

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