Exclusif : plus de la moitié des professionnels jugent négatif le rôle des réseaux sociaux pour l’information médicale

Paris, le mardi 6 février 2018 – L’avènement et la démocratisation d’internet ont eu une influence certaine sur les relations médecin/malade. L’accès plus facile à l’information conduit en effet les patients à se montrer plus "actifs" dans la prise en charge de leur pathologie, du diagnostic à son traitement. S’il présente des avantages, notamment en termes d’adhésion aux stratégies mises en place, il est également source de controverses potentielles, en particulier quand les informations ne sont pas vérifiées ou quand elles servent de base à des revendications non justifiées et trop vindicatives. Dans ce contexte, les réseaux sociaux constituent une strate supplémentaire et quelque peu différente : ici les avis des autres internautes se révèlent tout aussi importants qu’une documentation recherchée sur des sites non interactifs. L’influence des témoignages et du ressenti des "pairs", de ceux souffrant des mêmes pathologies, semble dépasser de plus en plus souvent l’expertise du médecin.

Quand les réseaux sociaux affolent la pharmacovigilance

Si les réseaux sociaux ne datent pas exactement d’hier, leur capacité à décupler un signal de pharmacovigilance a pu être observée de manière frappante cette année en France. Deux exemples marquants ont été largement évoqués dans ces colonnes : les affaires Lévothyrox et Mirena. Dans les deux cas, ce sont les discussions de patients sur les réseaux sociaux et plus particulièrement sur Facebook qui paraissent systématiquement avoir précédé l’explosion de signalements d’effets indésirables auprès des institutions responsables. Ainsi, concernant le stérilet Mirena, c’est la médiatisation du groupe de discussion ouvert sur Facebook affirmant réunir les « victimes du stérilet hormonal » qui a précédé l’augmentation spectaculaire du nombre de déclarations : seules 510 avaient été transmises en 20 ans, quand 2 714 ont été enregistrées entre mai 2017 et le 4 août, soit concomitamment au succès du fil de discussion, ce qui suggère très fortement un effet de contagion. Dans l’affaire Lévothyrox, on retrouve une temporalité semblable.

Une influence majoritairement considérée comme néfaste

Les hausses de signalements que l’on constate à la faveur des mouvements enregistrés sur les réseaux sociaux sont telles qu’elles ne peuvent pas entièrement être mises sur le compte de la fin du tabou ou de la révélation de mots tus par méconnaissance des mécanismes de déclaration. Il est très probable que l’influence des réseaux sociaux créée une sur-déclaration. Elle tend à transformer des témoignages individuels et subjectifs en données objectives, auxquelles certains estiment devoir adhérer, par crainte d’être exclus (du groupe des "victimes reconnues"). Ce mécanisme vicié inquiète profondément les professionnels de santé. Aussi, bien que les réseaux sociaux puissent également être le terrain de mouvements de solidarité et d’entraides entre malades, bien qu’ils puissent être des vecteurs incontournables pour la transmission de données essentielles pour les patients, les professionnels de santé sont 51 % à juger négatif leur rôle pour l’information médicale, selon un sondage réalisé sur le site JIM.fr du 12 décembre au 22 janvier. Seuls 6 % estiment que ces réseaux ont une place positive et indispensable, tandis que 39 % considèrent qu’ils sont pour l’information en santé nécessaires mais ambigus. Enfin, 3 % des répondeurs n’ont pas souhaiter se prononcer.

Une caisse de résonance de la méfiance

La forte participation de nos lecteurs (plus de 500 réponses) et leur avis tranché suggèrent une constatation quasiment quotidienne des méfaits des réseaux sociaux en matière d’information des patients et probablement également pour ce qui est de la qualité de la relation médecin/malade. Beaucoup de professionnels de santé évoquent en effet régulièrement comment désormais une part non négligeable de leur consultation doit être consacrée au décryptage des données lues et échangées sur Facebook.

Dans une interview accordée au Monde en septembre dernier, la sociologue Virginie Tournay, directrice de recherche au CNRS et rattachée au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) avait tenté d’analyser le phénomène, à travers l’exemple du Lévothyrox. « Dans l’affaire du Lévothyrox, les réseaux sociaux modifient quelque chose de fondamental dans la construction de la confiance des publics » remarquait-elle avant d’ajouter : « Les réseaux sociaux constituent une caisse de résonance de la méfiance ».

Attraction et défiance

La situation, pourtant, est paradoxale (ce qui ne transparaît pas totalement dans l’inquiétude marquée des professionnels de santé). En effet, les enquêtes montrent (heureusement !) qu’en dépit de la force du web et de Facebook (et autres), les praticiens restent les premières sources d’information des patients en ce qui concerne la prise en charge de leur maladie. C’était notamment la conclusion principale de la vaste étude Accenture menée entre décembre 2014 et janvier 2015 auprès de 10 000 patients dans cinq pays. Par ailleurs, si les réseaux sociaux sont omniprésents, ils ne jouissent pas d’un haut niveau de confiance. Ainsi, l’enquête annuelle réalisée par l’institut Kantar pour le quotidien La Croix concernant la crédibilité accordée aux médias avait révélé en 2016 que si les réseaux sociaux sont une source d’information qui progresse en vue d’approfondir un sujet, 73 % des personnes interrogées déclarent ne pas avoir confiance dans les données qui y circulent.

De plus en plus d’amis qui ne nous veulent pas que du bien

Néanmoins, les réseaux sociaux contribuent à amplifier un phénomène ancestral : la référence au proche, à l’ami. Ainsi, on constate sur le web l’importance du partage. Selon une enquête réalisée par Médiamétrie en 2016, 84 % des internautes indiquent préférer lire des articles partagés par leurs « amis » et 49 % privilégient les contenus vidéos postés par leurs proches ; alors que 47 % plébiscitent d’une manière générale la lecture d’articles et 32 % le visionnage de vidéos. Ces chiffres marquent combien le sentiment d’une proximité d’intérêts est important ; sentiment probablement exacerbé en cas de maladie commune. Si toujours les professionnels de santé ont été confrontés à l’influence exercée sur leurs malades par l’opinion de leurs proches, le phénomène est aujourd’hui bien plus difficile à combattre en raison d’une explosion du nombre d’"amis" et de "référents" grâce aux réseaux sociaux.


Sondage réalisé sur JIM du 12 décembre 2017 au 23 janvier 2018

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (8)

  • Contre productif

    Le 11 février 2018

    Comment ne pas être d'accord avec l'emballement provoqué par quelques témoignages d'effets négatifs réels qu'il aurait fallu régler entre médecin et patient ! C'est d'ailleurs contre productif, car maintenant on se pose la question de la véracité des plaintes.

    Pour une alerte utile, les réseaux sociaux en transmettent de nombreuses qui perturbent le fonctionnement correct du rapport médecin/patient. Dans le public, personne ne sait plus à quel saint se vouer et où est la vérité !

    Françoise Baudry

  • Nous sommes affolés

    Le 11 février 2018

    Quand les réseaux sociaux affolent ...
    grande phrase à la mode que tous les journalistes sans grande inspiration ou talent utilisent.
    Réseaux sociaux : d'où vient ce terme ?
    Affoler : regarder la définition sur le dictionnaire:
    cela voudrait dire que dans la rue tous les gens courent dans tous les sens en regardant les messages.
    Quand aux informations sur le net c'est parfois aussi stupide que certaines affirmations de médecins qui ne disent que ces aneries, et médecins de tous niveaux.
    Avec notre ministre nous avons un bel exemple.

    Dr Jean-Claude Plessier

  • Encore la censure

    Le 11 février 2018

    Il n'y aurait probablement pas eu autant de victimes de l'amiante si les réseaux sociaux avaient existé. On connaissait parfaitement la toxicité de cette substance quand j'ai fait mes études vers 1970. On en parlait dans les cours de médecine du travail mais l'académie de médecine ne se manifestait que pour minimiser. Il a fallu attendre encore 20 ans pour qu'on agisse.
    Je n'ai plus confiance.

    L'ordre attaque Belpomme. L'ordre ne croit pas à la nocivité de l'aluminium.
    Il se peut que les réseaux sociaux véhiculent des fausses informations mais ils en véhiculent aussi des vraies.
    Il faut faire le tri certes mais le peuple est-il trop bête pour le faire ?

    Dr Joël Delannoy

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