L’hypermédicalisation est-elle forcément une violence obstétricale ?

Paris, le samedi 9 septembre 2017 – La question de ce que l’on appelle les violences obstétricales n’est pas récente. Depuis quelques années déjà, le JIM a recensé plusieurs polémiques, nourries sur différents blogs, évoquant des situations de potentielle maltraitance du corps médical lors de l’accouchement. Si ces notions recouvrent des faits très divers, le dénominateur commun est généralement l’absence de consentement et à tout le moins de prise en considération de la patiente pour la réalisation de certains gestes, qui plus est potentiellement douloureux et invasifs.

Un emballement sans précédent

Si les réseaux sociaux et les revues spécialisées se sont, après certaines associations, emparés du sujet depuis des années, cet été a vu émerger ces interrogations dans la presse grand public au lendemain des déclarations de Marlène Schiappa à l’occasion d’une audition devant le Sénat. Militante féministe qui intervient sur ces sujets depuis plusieurs années, Marie-Hélène Lahaye évoque ainsi sur son blog ce qu’elle considère comme un « été historique ». « Tout a commencé le jeudi 20 juillet avec l’annonce de Marlène Schiappa, la Secrétaire d’Etat aux Droits des Femmes, d’un rapport sur ces violences commandité auprès du Haut Conseil à l’Egalité, ce qui a déclenché l’ire des représentants des gynécologues obstétriciens. Cette annonce a marqué le coup d’envoi d’un emballement médiatique autour des violences obstétricales, qui fait une large part aux témoignages de femmes et aux analyses des militantes et associations de lutte contre ces maltraitances. (…) Le momentum historique dans la médiatisation a été atteint le 4 août, lorsque les violences obstétricales ont pour la première fois été abordées dans une séquence d’un journal télévisé, en l’occurence sur BFMTV. (…) On aurait pu penser qu’au coeur de la chaleur estivale, cet emballement médiatique ne serait qu’un feu de paille. C’est sans compter sur Libération qui vient de faire, ce 16 août, sa Une sur les violences obstétricales, suivie de quatre pages de dossier (…) contenant, entre autres, l’excellente interview de l’historienne Nathalie Sage Pranchère qui rappelle le caractère patriarcal de la domination médicale sur le corps des femmes : Il y a une perte de contrôle de son propre corps ».

Formatage pour violences consenties

Pour Marie-Hélène Lahaye, cette couverture médiatique sans précédent est une première victoire. Elle offre aux yeux de la juriste un contrepoint à la façon dont pendant des années, les médias destinés plutôt aux femmes et les différents manuels consacrés à la grossesse ont tenu un discours semblant les encourager à « accepter » des actes qui par certains sont considérés comme des "violences". « Depuis que je tiens mon blog, j’ai l’idée d’écrire un billet sur le formatage à l’acceptation des violences obstétricales que constitue l’écrasante majorité des livres pour femmes enceintes. En effet, très peu d’entre eux expliquent aux futures mères leurs droits, notamment le droit à l’information et celui de refuser tout acte médical. Très peu s’appuient sur la littérature scientifique et sur les recommandations médicales pour critiquer les actes auquels les femmes risquent d’être exposées pendant leur accouchement. A l’exception notable de l’ouvrage Une naissance heureuse d’Isabelle Brabant, la plupart de ces publications se bornent à préparer les femmes à accepter sans broncher le protocole hospitalier qui sera appliqué sur leur corps au moment où elles mettront leur enfant au monde, et à trouver normal toutes les intrusions dans leur chair, si inutiles ou même nuisibles,  douloureuses et humiliantes soient-elles » remarque Marie-Hélène Lahaye.

Des chiffres inexacts de tous les côtés

Aussi militante soit-elle sur le sujet et toujours sans concession avec l’idée pourtant capitale selon laquelle dans la très grande majorité des cas les actes des médecins ont pour objectif premier la santé des patientes, Marie-Hélène Lahaye ne pouvait cependant pas passer sous silence le fait que les chiffres cités par Marlène Schiappa lors de son audition concernant le taux d’épisiotomie en France étaient inexacts. « Marlène Schiappa a commis l’erreur de donner des chiffres non officiels sur le taux d’épisiotomie, en relayant l’enquête qu’elle a menée au sein de son association. Sur les 983 mères qu’elle a interrogées en 2013, 75 % d’entre elles disent avoir subi une épisiotomie. Les chiffres officiels montrent que le taux d’épisiotomie moyen était de 27 % en 2010, et de 44 % chez les femmes qui ont accouché pour la première fois cette année-là », reconnaît-elle. Néanmoins, elle se félicite tout d’abord que Marlène Schiappa ait été la première à évoquer officiellement ces questions et surtout dans le billet suivant elle ironise à propos du président du Syndicat national des gynécologues obstétriciens français (SYNGOF). « Vous noterez dans cet article les propos du président du SYNGOF, Bertrand de Rochambeau, qui cite des chiffres infondés. En effet, nulle part dans la littérature scientifique il n’est fait mention d’un taux souffrance néonatale qui serait multipliée par 10 à domicile. Ce chiffre est une pure invention. (…) Quand le président du SYNGOF appelle à la démission une Secrétaire d’Etat parce qu’elle a cité des chiffres relatifs à l’épisiotomie provenant d’une enquête au sein de son association et pas ceux de l’INSERM, la moindre des choses serait que ce même président donne des chiffres corrects sur un domaine directement lié à sa profession » relève-t-elle.

Même exceptionnelles, les violences obstétricales doivent être combattues

D’autres se montrent moins léger sur cette erreur de chiffres, bien qu’également convaincus de la nécessité de s’intéresser à la question des violences obstétricales. « Elle a commis la réelle maladresse de se référer à un chiffre issu du réseau "Maman travaille" choix pas tout à fait innocent puisqu’elle en est la fondatrice. Marlene Schappia aurait pu, dû, se tourner vers les  statistiques provenant de l’enquête périnatale de 2010 (les chiffres de la dernière enquête, réalisée au printemps 2016, ne seront disponibles que fin 2017) : le 75 %  d’épisiotomie  annoncé se transforme alors en  44.4 %  pour un premier accouchement  et 14.2 % pour les suivants. Elle aurait pu noter aussi que ces chiffres ont été respectivement divisés par 2 et 3 en 14 ans (cf p 80 de ce rapport de la DREES). Chiffres en réel progrès donc, mais encore trop élevés puisque certaines maternité sont en dessous de 5 % » rétablit la sage-femme auteur du blog 10 lunes. Néanmoins cette dernière reconnaît la nécessité d’une enquête sur ce point, notamment pour déterminer la véracité des affirmations de Marlène Schiappa sur les catégories de femmes qui seraient davantage la cible de "maltraitances" gynécologiques. D’une manière générale, elle est convaincue : « la violence obstétricale n’est pas un fantasme. Le questionnement ne concerne pas sa réalité mais son ampleur. D’aucuns évoquent un phénomène général, je voudrais pencher pour l’exception ; mais même si cela ne concernait qu’une toute petite minorité de femmes et de soignants, cela n’en resterait pas moins inacceptable ».

De la violence à la question de l’hypermédicalisation…

Cependant, cette sage-femme relève dans ses posts que le débat sur les violences pourrait glisser vers la question de la sur-médicalisation de la naissance. Faut-il considérer cette dernière comme une « violence » ou comme une évolution indispensable pour la sécurité des mères et des enfants ? Ceux qui refusent de reconnaître l’existence de possibles maltraitances (même rares) mettent souvent en garde contre les dangers d’un retour en arrière.  C’est le cas du docteur Odile Buisson, Membre de la Société francophone de médecine sexuelle (SFMS). « Pour faire bonne mesure, Odile Buisson tente d’apeurer les foules en évoquant le déremboursement de la péridurale. Un délire total » s’insurge ainsi l’auteur du blog 10 lunes. Pourtant, les deux débats sont intrinsèquement liés comme le relèvent certaines réflexions de ce blog : « Personne ne serait assez naïf pour en revenir aux lois de mère nature. Par contre nous sommes nombreux à souhaiter que les "modes de prise en charge" soient redéfinis pour mieux respecter la "normalité" de la naissance. Ce travail est en marche. Il y a eu les recommandations du collège des sages-femmes sur l’utilisation de l’ocytocine. Et nous attendons dans les prochains mois des recommandations de la Haute Autorité de Santé sur l’accouchement physiologique. Il semble que le balancier reparte – enfin ! – dans le bon sens alors que les années 2000 avaient vu exploser l’hypermédicalisation de la naissance » indique-t-elle.

Escalade de la violence verbale ?

Marie-Hélène Lahaye va plus loin, établissant un lien parfait entre l’hypermédicalisation et la violence, alors que les deux phénomènes sont souvent bien distincts (il peut exister une hypermédicalisation sans violence et des violences sans hypermédicalisation). « Depuis les années 1970-1980, des mouvements ont émergé pour contester l’hyper-médicalisation de l’accouchement. Ils plaidaient alors pour une humanisation des naissances, en opposition aux machines qui avaient pris une place importante dans les salles d’accouchement (échographie, monitoring, etc). Ce terme, auquel tout le monde pouvait adhérer puisqu’il ne visait pas les médecins, n’a pas abouti à des changements importants. Au début des années 2000 est apparu le terme plus fort de maltraitance, notamment dans les expressions de maltraitance du soin ou de maltraitance dans la relation de soin. Si ces expressions sont plus précises pour viser les mauvais traitements que subissent les femmes, elles restent vagues tant en ce qui concerne le contexte de l’accouchement que l’auteur de ceux-ci. En effet, la maltraitance du soin désigne le soin (et non le soignant) comme responsable des atteintes aux patients. Quant à l’expression maltraitance dans la relation de soin, elle est utilisée par les médecins pour suggérer que la maltraitance est réciproque entre le soignant et le patient, ou que le soignant en subit également, ce qui permet de la relativiser » détaille-t-elle semblant confirmer que certains groupes activistes ont été à la recherche de termes suffisamment marquants pour créer un électrochoc. Impropres à souligner le rôle du soignant dans la "maltraitance" ou le caractère négatif du phénomène, mais surtout à faire bouger les lignes, les expressions précédentes ont donc été remplacées par "violences obstétricales" . Mais ce terme s’applique-t-il nécessairement toujours à l’hypermédicalisation ? «  La violence renvoie à l’idée d’une force brutale, intense et souvent destructrice, ainsi qu’à la contrainte, physique ou morale, exercée sur une personne en vue de l’inciter à réaliser un acte déterminé » observe justement Marie-Hélène Lahaye. Un monitoring superfétatoire mais auquel la femme adhère en connaissance de cause dans le cadre d’une grossesse sans complication qui pourrait être assimilé à une hypermédicalisation et un toucher vaginal sans consentement et sans préparation peuvent-ils dès lors, compte tenu de cette définition, être rangés derrière la même idée de "violences" ?

Où l’on voit que derrière des témoignages et même des querelles récurrentes entre perception des patients et des médecins se cachent des enjeux plus complexes sur la question de l’hypermédicalisation de la naissance et sur l’englobement volontaire derrière des termes chocs (à des fins sans doute de médiatisation) de phénomènes différents.

Sans oublier qu'au delà de cette question de la naissance, les mêmes types de débats pourraient concerner toute la pratique médicale moderne (qu'elle concerne les femmes ou les hommes)  qui implique bien souvent, pour être efficace, d'avoir recours à des examens ou des traitements pénibles...sans aucune intention de maltraitance.

Pour poursuivre la réflexion, vous pouvez consulter

- les blogs deMarie-Hélène Lahaye : http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/

- et de 10 lunes : http://10lunes.com/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (9)

  • La quadrature du cercle

    Le 09 septembre 2017

    La reconnaissance de certaines conduites "paternalistes" et de "violences" au sens de non information est reellement en marche. La plupart des professionnels de la naissance font des efforts dans ce sens depuis plusieurs années. Il est probable que ça ne va pas assez vite dans l'esprit de certains ou certaines, mais ça suit son rythme.

    Ce n'est pas une raison pour utiliser des termes aussi durs que ceux qu'on entend aujourd'hui envers les médecins obstétriciens, et seulement à propos des médecins d'ailleurs la plupart du temps. Fort curieusement, on n'accuse pas aussi directement les sages femmes, qui, pourtant, font exactement le meme métier dans les hopitaux, et pratiquent la majorité des épisiotomies dont on parle... (en effet les medecins ne font que 20 à 30 % des accouchements voie basse, dans le secteur public en tout cas).

    Encore une fois, nous sommes parfaitement conscient de la brutalité d'une episiotomie ou d'un toucher vaginal, à la fois dans le corps et dans l'affect d'une femme, et, contrairement à ce que sous entend le terme "violence obstétricale" il n'est pas question de le faire avec une volonté de nuire ou d'exercer une puissance médicale quelconque, mais bien dans le cadre d'un examen ou d'un acte certes désagréable voire douloureux, mais necessaire à la naissance dans de bonnes conditions pour l'enfant et en laissant le moins de séquelles chez la mère.

    Ah oui, parce que, j'oubliais de le dire, et pardon de le dire, mais l'accouchement lui meme, l'accouchement dont on parle et dont on rêve de nos jours, et bien l'accouchement, avec ou sans médecins, ça reste une boucherie inommable, triomphante certes, mais d'une violence terrible, pour la mère et le père qui est a coté. Alors bon, oui, on essaie de faire des efforts pour ne pas sur médicaliser, pour informer, etc... mais faut pas trop nous taper sur la tête, on essaie aussi de sortir des enfants en bonne santé, sans trop de césariennes (parce que la césarienne, c'est caca aussi, faut pas en faire trop sinon on est mal vu), et sans mettre leur vie en danger par voie basse non plus (parce que ça non plus on ne nous le pardonne pas).

    La quadrature du cercle obstétrical, en quelque sorte.

    Dr E. Orvain

  • L'asservissement du corps féminin

    Le 10 septembre 2017

    Comment est-ce possible de pratiquer des épisiotomies depuis 50/60 ans sans qu'aucune preuve scientifique n'en étaye la pratique. Pourquoi infliger les protocoles médicaux (prescription, hospitalisation, actes chirurgicaux) aux parturientes alors qu'elles ne sont pas malades ! Oui, pourquoi médicaliser l'ensemble des grossesses alors que seule une part est conscernée ? N'est-on pas sensibilisés aux conséquences iatrogènes des actes médicaux. Comment expliquer le nombre toujours croissant de naissances prématurées ? Alors que parallèlement le nombre élevé d'amniocentèse inquiète compte-tenu des risques identifiés importants.

    Les soignants ont-ils la capacité et le rôle de juger des sentiments, émotions et ressentis vécus par les femmes ? D'ailleurs, la douleur de l'accouchement doit-elle être supprimée (péridurale)après avoir été niée par le passé, alors que la douleur infligée par les actes médicaux est, elle, par contre minorée (épisio à vif, recousue à vif, césarienne à vif...).

    Les médecins ont-ils le pouvoir de décider ce qui est de ce qui n'est pas ? La naissance n'est pas une tumeur qu'on évacue du corps, un déchet qu'on élimine, mais bien la naissance donnée par un être humain à un être humain. C'est un processus physiologique de 9 mois qui s'accompagne de répercussion psychologique et sociale pour la future mère, l'enfant à naître, sa famille et son l'environnement social.

    A quand une enquête d'investigation en immersion dans le parcours gynécologique et obstétricale ? Nellie Bly et d'autres comme Rosenham ont montré les limites et les dérives de la psychiatrie. Cette analyse est transposable à la gynécologie et l'obstétrique. Car rien ne filtre des salles d'accouchement, des maternités. Mais les femmes ne sont pas folles !

    Quel est le rapport du corps médical au féminin ? La femme est un tout et non pas un corps coupé du sujet. La femme n'est pas qu'un utérus destiné à enfanter. Le manque de compréhension ne serait-il pas le fait des soignants et non celui des femmes ? On a toujours tendance à identifier chez l'autre ses propres lacunes, ses propos failles.

    D.

  • L'accouchement, une boucherie innommable... ou une source de bonheur

    Le 10 septembre 2017

    Je réagis à la réaction "la quadrature du cercle", et surtout à cette idée d'accouchement, boucherie innommable. Bien sûr, la boucherie innommable peut exister...et parfois des opérations de sauvetage où ne comptent alors plus que la vie et la survie de l'enfant peuvent exister! Dans les conditions possibles et pas toujours idéales!
    Pourquoi en faire une généralité?
    Pourquoi en faire une fatalité?

    Après avoir accompagné des années des naissances en douceur dans la sécurité et l'intimité des foyers, je certifie qu'il est possible de vivre vraiment autrement cet événement! Que l'accouchement peut aussi être source de bonheur, de jouissance et d'une puissance incroyable! Mais que pour cela, il faut changer de posture pour les professionnels et encourager l'autonomie et la liberté des femmes dans ces moments-là, bien sûr celles qui ont une grossesse à bas risque et qui constituent l'immense majorité des femmes. C'est vraiment possible.

    Hélène Goninet

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