Ne plus méconnaître la souffrance des mères dont l’enfant est « placé »

Le placement d’un enfant représente non seulement un important problème de société, mais aussi un facteur aggravant pour la stabilité familiale (déjà compromise par les dysfonctionnements ayant précisément entraîné ce placement), et en particulier pour la santé mentale des mères concernées.

Conduite à l’Université du Manitoba (à Winnipeg, au Canada), une étude de cohorte rétrospective sur ce thème (encore peu abordé) compare l’évolution psychique de 1 143 mères frappées par le décès d’un enfant (âgé de moins de 18 ans) à celle de 5 792 mères auxquelles la garde d’un enfant (également mineur) a été retirée par la justice, pour confier l’intéressé aux services sociaux. Cette publication et un autre article (rédigé par Kathleen S. Kenny qui exerce à l’Université de Caroline du Nord (à Chapel Hill, aux États-Unis) rappellent que cette souffrance maternelle (liée à la séparation mère-enfant lors du placement) constitue un « type méconnu de traumatisme institutionnel » pouvant conduire au « développement d’un stress post-traumatique ou d’autres troubles mentaux, en particulier d’ordre anxieux ou dépressif. »

Une souffrance encore plus intense que pour la mort d’un enfant

Ces mères expliquent comment « les services sociaux et les soignants méconnaissent le traumatisme et la détresse maternelle liés à l’enlèvement de leur enfant. » Très éprouvées par ce placement, elles évoquent aussi un sentiment de « stigmatisation » aux conséquences diverses, en particulier pour « leur vie professionnelle et la qualité de leurs relations aux autres, avec un risque de marginalisation sociale. » Ce problème est d’autant plus grave que l’une des principales causes de placement est « la carence de soins », « liée elle-même étroitement au contexte socio-économique », et que l’indigence touche de façon significative « les minorités raciales », lesquelles sont donc « confrontées plus souvent aux services de protection infantile, ont leurs enfants placés, et ont moins de chances de voir leur famille réunifiée » après un placement.

L’étude réalisée au Manitoba montre que, paradoxalement, la souffrance maternelle est encore plus intense en cas de placement que lors d’un décès : RRA (risque relatif ajusté) = 1,90 [1,82–1,98] pour la dépression ; RRA=2,51 [2,40–2,63] pour l’anxiété ; RRA=8,54 [7,49–9,74] pour l’addiction à une drogue ; RRA=3,01 [2,91–3,12] pour la consultation d’un médecin pour une maladie mentale ; RRA=4,95 [4,85–5,06] pour le recours à un médicament psychotrope (avec intervalle de confiance à 95 % dans tous les cas).

Oyakodon

Les auteurs estiment qu’un « soutien plus important » (psychologique ou/et médical) devrait donc être accordé aux mères subissant la perte de la garde de leur enfant, après l’intervention des services de protection de l’enfance. Et chaque fois que possible, l’objectif devrait être la réunification de la famille. Au Japon, ces retrouvailles mère-enfant ont inspiré de façon poétique (mais un peu macabre, diront les végétaliens qui ne consomment ni viande ni œufs) un plat dénommé oyakodon (ce qui signifie à peu près « rapprochement parent-enfant ») associant des œufs et du poulet. Et ce thème de l’oyakodon a inspiré en retour le chanteur Paul Simon, pour son titre Mother and Child Reunion[1] qui fut, en 1972, l’un des premiers disques de reggae réalisés par un artiste non jamaïcain...

[1] https://www.youtube.com/watch?v=VJmiIekAZXQ

Dr Alain Cohen

Références
Kenny KS: Mental health harm to mothers when a child is taken by child protective services: Health equity considerations. Can J Psychiatry 2018; 63 : 304–307.
Wall-Wieler E et coll.: Maternal mental health after custody loss and death of a child: A retrospective cohort study using linkable administrative data. Can J Psychiatry 2018; 63: 322–328.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (12)

  • Un enfant est t-il "placé" par hasard ?

    Le 30 juin 2018

    La bonne question consisterait à se demander pourquoi un enfant mineur est retiré à sa mère, et non de s'apitoyer sur le sort de ces "pauvres mamans", qui n'avaient qu'à réfléchir aux conséquences de leurs actes.

    La "réunification de la famille" n'est qu'un mythe bien américain (à la Walt Disney); restituer un enfant à une mère ou un père toxiques et dangereux est un crime.

    Dr YD

  • L'infaillibilité judiciaire est le vrai mythe!

    Le 30 juin 2018

    Je conteste formellement la présentation faite par le Dr YD. La réunification de la famille n'a rien d'un mythe, c'est au contraire l'objectif escompté dans tout placement : à terme, au plus tard à la majorité, l'action du juge des enfants s'éteint (comme son nom l'indique), car le sujet concerné n'est plus un mineur. Il vaut mieux, alors, que ce retour soit bien préparé. D'autre part, s'il est vrai que certains parents sont "toxiques", voire criminels, et qu'il n'est alors pas question de réintroduire un enfant dans cet environnement dangereux, il existe aussi des situations où la Justice se trompe et retire des enfants par erreur. On peut citer le cas d'une maladie comme celle des os de verre, confondue (dans ses conséquences) avec un contexte de maltraitance, ou le phénomène de l'aliénation parentale où la Justice (ou plus précisément certains de ses acteurs en pleine méprise) croient à tort devoir protéger, mais sine materia. Si vous aviez été personnellement confronté à ce type de situation, cher confrère, vous n'auriez plus la même appréciation monolithique et intransigeante sur la question ! Vous n'avez jamais entendu parler d'Outreau, ou du film Présumé coupable ?... https://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9sum%C3%A9_Coupable_(film,_2011)

    Dr Alain Cohen

  • Pas une solution à la pauvreté

    Le 01 juillet 2018

    Il faut donc attendre une étude américaine pour réaliser que la séparation d'un enfant avec sa mère peut être une cause de traumatisme !
    Il existe de nombreuses études françaises sur le placement familial. On sait que certains parents sont toxiques. Il n'empêche que la séparation peut, pour un enfant, être un traumatisme. La séparation ne doit jamais être une solution à la pauvreté sociale et économique. L'Etat a le devoir d'aider et de protéger les familles les plus vulnérables. Le retour après un placement doit être préparé des deux côtés et le lien parent/enfant doit être maintenu et travaillé pendant la séparation, selon les causes qui l'ont amené.

    Dr Fanny Cohen

Voir toutes les réactions (12)

Réagir à cet article