Plus d’antidépresseurs car plus de dépressions peut-être…

Se demandant si l’accroissement des prescriptions d’antidépresseurs observé chez les adolescents peut s’expliquer par une augmentation concomitante des diagnostics de troubles dépressifs chez les intéressés ou par d’autres facteurs (usage d’antidépresseurs dans d’autres indications, ou pratiques de prescriptions plus « libérales » pour cette classe de produits ?), une équipe de Norvège a réalisé une étude sur les adolescents de ce pays âgés de 13 à 17 ans. Les auteurs ont réparti la population concernée en trois groupes :

– les sujets chez lesquels le diagnostic de « troubles dépressifs » a été posé par un médecin de « soins primaires » (primary health care), c’est-à-dire un omnipraticien ;
– les sujets chez lesquels le diagnostic de « troubles dépressifs » a été posé par un médecin de « seconde ligne », (secondary health care), autrement dit un spécialiste, autrement dit un psychiatre ;
– les sujets ayant reçu un traitement antidépresseur, recensé dans le registre norvégien des prescriptions (prescription database). Ce registre national des prescriptions a ainsi montré que 1,1 % de l’ensemble des jeunes hommes de Norvège de 17 ans et 3 % de toutes les jeunes filles du même âge « ont reçu une ordonnance pour un antidépresseur en 2016. »

Permettant d’observer que les données du second et du troisième groupe sont « liées entre elles », cette recherche montre une augmentation de l’incidence globale des troubles dépressifs de +0,41 % à +0,69 % chez les adolescents, entre 2010 et 2015, dans le groupe des diagnostics auprès d’une structure plus spécialisée.

Constatée surtout chez les filles, cette augmentation passe environ de +0,73 % en 2010 à +1,24 % en 2013 en diagnostic de première ligne (et de +0,59 % à +1,15 % en diagnostic de seconde ligne), sans nouvelle majoration entre 2013 et 2015.

Prescription d’antidépresseurs chez une jeune fille sur 4

Environ « une jeune fille sur 4 » avec un diagnostic de troubles dépressifs reçoit une prescription de médicament antidépresseur, et cette proportion demeure « stable au cours du temps » ; 9,6 % des jeunes filles déprimées sont ainsi traitées dès l’âge de 13 ans, et 29,5 % le sont à l’âge de 17 ans. Parmi ces jeunes filles recevant un antidépresseur, la proportion de celles pour lesquelles un tel traitement antidépresseur est indiqué est passée de 61,1 % à 66 %. D’autre part, la proportion des épisodes « modérés ou graves » des troubles dépressifs majeurs dans cette population est restée « stable mais élevée » (72,9 % en 2014).

En définitive, les auteurs estiment que « le seul facteur susceptible d’expliquer la tendance à l’utilisation croissante des antidépresseurs » chez les adolescentes est bien, en parallèle, « l’incidence croissante des troubles dépressifs. » Mais les praticiens (norvégiens) ne semblent pas avoir la main trop lourde, en matière de prescriptions, puisque « la plupart des adolescents avec un diagnostic de dépression ne reçoivent pas de traitement médicamenteux antidépresseur. » On constate aussi que la plupart des adolescents traités pour dépression sont « adressés à un psychiatre », lequel confirme en général ce diagnostic. Cette étude comporte toutefois une limitation importante : le manque d’informations sur le recours éventuel à une approche non pharmacologique (psychothérapie), seule ou associée aux antidépresseurs.  

Dr Alain Cohen

Référence
Skurveit S et coll.: Increase in diagnosis of depressive disorders contributes to the increase in antidepressant use in adolescents. Acta Psychiatrica Scandinavica, 2018:137; 413–421.

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Vos réactions (4)

  • La question des BZD

    Le 04 décembre 2018

    Il est dommage que les auteurs de cette étude n'aient pas indiqué si ces adolescents recevaient des tranquillisants dont on sait qu'ils entraînent de la dépression.

    La France étant le 1er consommateur du monde par personne de benzos, peut-être faut-il se demander s'il n'y a pas là une explication à de nombreux suicides.

    Mais toucher aux sacro-saintes benzodiazépines est un péché mortel. Et pourtant, la dépendance des Français à ces drogues entraîne des catastrophes incalculables !

    J'avais dans mon service une unité de désintoxication des benzos. Il était beaucoup plus difficile et plus long de sevrer ces patients que des patients alcooliques

    Dr Guy Roche, ancien interniste



    Docteur Guy ROCHE ancien interniste

  • Plus de dépressions diagnostiquées

    Le 05 décembre 2018

    Etude interessante quoique difficile à extrapoler à la France. Néanmoins cela remet les pendules à l'heure après tant d'accusations contre la prescription inconsidérée d'antidépresseurs par les médecins généralistes. Cette étude montre que l'incidence de ces pathologies augmente et que seulement 1 personne sur 4 reçoit un psychotrope. CQFD.

    Dr Pierre-André Coulon

  • Incidence croissante de diagnostics

    Le 05 décembre 2018

    Dire qu'un nombre de diagnostics augmente ne signifie pas que l'incidence du syndrome croît.
    C'est un abus de langage de dire que les adolescents sont de plus en plus victimes de dépression, ou victimes de dépressions de plus en plus graves. Ce qu'on peut dire est qu'on les catalogue de plus en plus comme "dépressifs".
    Ainsi l'augmentation des prescriptions de psychotropes n'est aucunement justifiée ; jusqu'à preuve du contraire elle traduit seulement l'augmentation des diagnostics portés par les médecins. Rien ne garantit qu'il ne s'agit pas, comme souvent, de surdiagnostic entraînant du surtraitement.

    Pour comparer l'incidence réelle d'un syndrome, il faudrait disposer de moyens très objectifs de diagnostic, absolument identiques sur toute la durée d'observation, et utilisés d'une manière constante par des praticiens tout-à-fait similaires. On est loin de disposer de telles données en épidémiologie.

    Dr Pierre Rimbaud

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