Près d’un tiers des étudiants en médecine souffriraient de troubles dépressifs

Paris, le mardi 13 juin 2017 – Deux tendances ont concouru au lancement d’une grande enquête sur la santé mentale des étudiants en médecine par quatre organisations (l’ANEMF, l’ISNAR-IMG, l’ISNCAA et l’ISNI*). L’année 2016 a tout d’abord été endeuillée par plusieurs suicides de carabins et certains de ces passages à l’acte ont pu être influencés par des conditions de travail difficiles. Par ailleurs, probablement en lien avec le premier phénomène, les langues se sont déliées. Des témoignages de plus en plus nombreux ont été présentés évoquant la détresse des futurs praticiens et professionnels de santé, qui ont même été réunis dans un livre publié récemment sous le titre Omerta à l’hôpital (dont l’auteur Valérie Auslender nous a accordé une interview).

Une enquête inédite en France par son ampleur

Les chiffres pour évaluer la qualité de la santé mentale des étudiants en médecine sont rares ou parcellaires. Aussi, quatre organisations d’étudiants et d’internes en médecine ont souhaité lancer une vaste étude sur internet, via un questionnaire. La mobilisation a été importante : 21 768 personnes ont participé entre le 31 janvier et le 1er avril 2017. Jamais une aussi vaste enquête sur ce sujet n’avait été conduite en France (même si quelques doutes persistent sur la possibilité de rares doublons). Parmi les répondeurs, 20 % sont inscrits en deuxième et troisième année, 40 % sont des externes et 30 % des internes. La méthode utilisée pour évaluer la santé mentale des étudiants est l’échelle de Snaith et Zigmond.

Des chiffres cohérents et préoccupants

Les résultats révèlent une situation inquiétante. L’anxiété apparaît généralisée : elle concernerait 66,2 % des futurs praticiens. Les troubles dépressifs toucheraient pour leur part 27,7 % des carabins. Ces derniers sont par ailleurs 23,7 % à indiquer avoir déjà été assaillis par des pensées suicidaires, dont 5,8 % dans le mois ayant précédé la réponse au questionnaire. « On ne s’attendait pas à des chiffres aussi alarmants » commente, citée par Les Echos, Leslie Grichy, vice présidente de l’ISNI, qui a mis en place une cellule d’écoute à Paris. Néanmoins, les résultats se révèlent « cohérents avec d’autres études récentes comme celle parue en 2016 dans le Journal of the American Medical Association » relève Patrick Hardy coordinateur de la spécialité d’internat psychiatre en Ile de France, dans Le Monde. Cette étude estimait que 27,2 % des étudiants étaient concernés par un risque de dépression.

Hier et aujourd’hui

Les raisons expliquant ces prévalences nettement supérieures à celles de la population générale sont multiples. La spécificité d’études longues, exigeantes et imposant un haut niveau de responsabilité doit être rappelée. Par ailleurs, plus encore que dans d’autres domaines, les troubles de santé mentale représentent un tabou.

Avouer ses faiblesses, quand on attend de vous efficacité et maîtrise est souvent très délicat. A ce tableau inchangé depuis des siècles pourraient s’ajouter aujourd’hui des tensions concernant les effectifs. « Nous sommes une population à risques, car les conditions de travail sont difficiles. Mais la situation s'est détériorée pour des raisons financières : dans le service de psychiatrie où je travaille, il n'y a qu'une infirmière pour 27 patients, contre deux ou trois il y a dix ans », témoigne Leslie Grichy. Par ailleurs, le rapport avec les aînés a pu évoluer. Si les brimades et les violences psychologiques ne datent sans doute pas d’hier (10,8 % disent en être "souvent" voire "très souvent" victimes), les nouveaux modes de fonctionnement de l’hôpital ont diminué les temps d’échange entre praticiens et étudiants. Ces moments « ont disparu du fait d’une logique de management faisant disparaître les temps morts non productifs » remarque Max-André Doppia à la tête de la commission Smart (pour santé du médecin anesthésiste-réanimateur au travail) à l’origine d’une campagne au printemps incitant les médecins à prendre davantage soin de leur santé.

Appel aux pouvoirs publics

Face à ce constat, les étudiants ont formulé différentes propositions. Multiples, elles vont de la valorisation des activités extra-universitaires, à l’amélioration du dépistage et du suivi, en passant par le renforcement de l’accompagnement (54,7 % des étudiants en médecine n’ont jamais été l’objet d’une visite médicale universitaire ou du travail !) et le recensement des structures dédiées à l’écoute des étudiants (qui sont nombreuses) « afin d’en faire la promotion auprès des populations concernées ». La création de bureaux d’interface entre étudiants et professeurs est également suggérée. Les étudiants souhaitent en outre la création d’un registre des suicides et une amélioration du recueil des données.

Bien que les autorités ne soient pas demeurées étrangères à ces questions avec le lancement l’année dernière de stratégies concernant la qualité de vie au travail des professionnels de santé, les étudiants ont clairement interpellé les pouvoirs publics, et notamment le nouveau ministre, pour qu’un véritable plan de santé mentale des jeunes médecins soit mis en place.

Plus de 60 heures hebdomadaires pour un tiers des internes !

Parallèlement, un appel au respect des lois concernant le temps de travail et du repos de sécurité a par ailleurs de nouveau été lancé. Il apparaît en effet que 74 % des externes, internes et chefs de clinique assistants et apparentés se disent souvent voire très souvent fatigués. Si l’on se concentre uniquement sur les internes, on constate que le temps de travail de 26 % d'entre eux seulement ne dépasse pas le plafond légal des 48 heures hebdomadaires, tandis qu’un tiers travaille plus de 60 heures. Les réponses d’Agnès Buzyn sur ces sujets sont désormais impatiemment attendues.

 

* ANEMF (Association Nationale des Etudiants en Médecine de France)
ISNI (Inter Syndicat National des Internes)
ISNAR-IMG (InterSyndicale Nationale Autonome Représentative des Internes de Médecine Générale)
ISNCCA (L'Inter Syndicat National des Chefs de Clinique et Assistants)

Aurélie Haroche

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Vos réactions (7)

  • La vocation apaisait tous ces maux

    Le 18 juin 2017

    Avant, il n'y avait pas de repos de sécurité. Les carabins entraient dans la carrière par vocation. La vocation apaisait beaucoup tous ces maux. Pourtant ce n'était pas forcément les premiers de la classe ...

    Dr Maxime Neveu

  • Vocation, oui, sacerdoce, non !

    Le 18 juin 2017

    J'étais kiné et j'ai choisi médecine en toute connaissance de cause, et c'est vraiment pour moi une vocation. Travailler beaucoup ne me dérange pas. Souvent je ne prends pas tous mes congés (souvent j'oublie que j'ai des jours à prendre, je m'en rends compte que les derniers jours avant de partir, tant pis). Je place toujours mon patient au centre de mon exercice. Mais y a des limites à pas dépasser.

    Quand je n'ai aucun chef, je dis bien aucun, tout l'après-midi, et ce très régulièrement, ça me fait chier. Quand un de mes chefs arrive le matin à 11h, prend une pause déjeuner de 2h, et part à 16h, sachant qu'en plus il n'est pas là pratiquement tous les vendredis, alors qu'il est censé être à temps plein et que personne dans la direction ne dit rien, ça me fait chier.

    Je me retrouve sans arrêt à faire le boulot de mes chefs parce qu'ils ne sont pas là! Mais je ne suis pas PH et mon salaire ne me permet pas de payer mon loyer, mes charges, mes impôts et j'en passe. Merde à la fin! Vocation oui, sacerdoce non. Sans compter que le fait que j'ai été kiné avant ne plait pas compte tenu de ma spécialité (psy), ce qui m'a valu beaucoup d'ennuis tout mon internat. Donc quand j'entends dire qu'avant il n'y avait pas de repos de sécurité et que tout se passait bien, ça me fait sourire ou ça m'énerve, selon mon humeur du jour.

    Je crois aussi qu'on ne se préoccupait pas beaucoup des conséquences sur l'état de santé des médecins et des éventuelles erreurs médicales dûes à la fatigue. Faut arrêter d'idéaliser le passé. Le c'était mieux avant, ça a ses limites.

    Sophie Gallet

  • Les pôvres

    Le 18 juin 2017

    C'est vrai qu'avant tout était tellement plus facile quand on était seul de garde pour la moitié d'un hôpital sans repos de sécurité, sans SAMU, bref vraiment seul. Tellement qu'on avait même pas le temps de pleurnicher.
    C'est vrai qu'on avait pas non plus été élevés comme des enfants rois. C'est peut-être ça qui nous donnait la force de faire notre travail.
    Et en y réfléchissant c'est peut-être pas le pire travail qui soit.

    Dr Louis-Pierre Jenoudet

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