Publication du Lancet sur l’hydroxychloroquine : la revue émet une mise en garde

Paris, le mercredi 3 juin 2020 – Depuis la publication le 22 mai d’une étude ayant analysé les dossiers de 96 000 patients infectés par SARS-Cov-2 hospitalisés sur toute la planète, suggérant une toxicité cardiaque accrue de l’hydroxychloroquine chez ces malades et l’absence d’efficacité du traitement, de nombreuses critiques ont été émises sur ces travaux. Hier, ces interrogations ont trouvé un écho majeur avec la publication par le Lancet d’un avertissement. Dans ce texte court, la revue note : « Des questions scientifiques importantes ont été soulevées à propos des données rapportées par Mehra et al (…). Bien qu’un audit indépendant concernant la provenance et la validité des données de Surgisphere soit en cours avec des résultats attendus très prochainement nous publions cet avis de préoccupation pour alerter les lecteurs quant à l’existence de questions scientifiques sérieuses ».

Multiplication des alertes

Cette mise en garde du Lancet fait suite à plusieurs initiatives de ces derniers jours dont la publication d’une lettre ouverte signée de 120 chercheurs s’inquiétant de certains éléments troublants et demandant de pouvoir disposer des données brutes, tandis qu’hier le New England Journal of Medecine diffusait à son tour un avis préoccupant concernant des travaux publiés par la même équipe dans ses colonnes le 1er mai et reposant également sur des données Surgisphere.

Une entreprise mystérieuse

L’entreprise Surgisphere est au centre des suspicions et interrogations, allant parfois jusqu’à alimenter quelques théories fantaisistes. L’entreprise a été fondée en 2007 par le chirurgien Sapan Desai et est basée dans l’Illinois. Son objectif décrit sur son site est d’utiliser « la puissance de l’analyse de données » pour faciliter la recherche clinique et ainsi accélérer les progrès scientifiques. Concrètement, Surgisphere fonctionne grâce au logiciel de « machine learning » QuarzClinical. Ce dernier est mis à disposition des établissements de santé pour leur permettre « de mieux analyser leurs données afin d’améliorer leurs performances. En contrepartie, les institutions de santé qui utilisent le logiciel donnent leur accord pour que leurs données, une fois anonymisées, puissent être incluses dans la base de données de Surgisphere. Nous ne recevons aucune information qui puisse identifier les patients » explique Sapan Desai dans une interview accordée à Sciences et Avenir. Ce mode de fonctionnement explique le flou dénoncé par certains autour de l’inclusion parfois non consciente des établissements cités dans l’étude et explique les interrogations soulevées sur les modalités éthiques du recueil des données. Au-delà, certains observateurs se montrent dubitatifs : comment Surgisphere a-t-elle pu établir des relations avec un aussi grand nombre d’établissements hospitaliers, alors que sa notoriété apparaît modeste ? Ainsi, le site internet de Surgisphere ne met en effet en avant que les deux seules études publiées dans le New England Journal of Medicine et le Lancet auxquelles s’ajoutent quelques études de cas, qui n’ont pas été l’objet de publications dans des revues.

La qualité des données en question

Ces questionnements sur Sugisphere sont nés des "limites" relevées dans l’étude très scrutée sur la toxicité cardiaque de l’hydroxychloroquine prescrite dans le SARS-CoV-2. Plusieurs scientifiques ont ainsi été surpris de l’homogénéité des données : des taux quasiment identiques de comorbidités sont retrouvés dans tous les établissements et dans tous les pays. Sapan Desai explique : « Après la publication, nous nous sommes aperçus que la table en question (…) présentait des données appariées, déjà ajustées pour les covariables autres que les traitements étudiés (…). Suite aux remarques (…) nous avons modifié l’article en remplaçant cette table (…) par une table avec des données brutes donc non ajustées ». Au-delà de cette critique générale, des erreurs factuelles ont été décelées, qui pourraient être révélatrices de la fragilité globale des données. Ainsi, 73 décès étaient comptabilisés dans l’étude pour la zone continentale australienne, alors que le pays n’avait enregistré le 10 mars que 68 décès ! Cette distorsion a été expliquée par les équipes de Surgisphere : un hôpital a été par erreur enregistré comme « appartenant à la zone continentale d’Australasie. En examinant les données de chacun des hôpitaux du registre, nous avons noté que la population de cet hôpital » était uniquement  asiatique relève Sapan Desai. Si compte tenu du volume de données traitées, de telles erreurs paraissent être inévitables, le fait que celle-ci soit liée au processus d’enregistrement des hôpitaux, qui « s’autodésignent » dans la base, procédure qui ne semble pas être l’objet de vérifications ultérieures, interroge sur la qualité du travail.

Pas vraiment une fausse fin de partie ?

Cependant, les efforts d’explications de Sapan Desai et de Surgisphere témoignent d’un esprit de transparence. D’ailleurs, après un premier moment de réticence, l’entreprise a indiqué accepter la transmission de ses données à des chercheurs extérieurs afin de procéder à une analyse approfondie. Les résultats de cette dernière sont très attendus. Les afficionados de Raoult ne manquent évidemment pas de voir dans les limites de cette étude du Lancet la confirmation de l’efficacité de l’hydroxychloroquine et plus encore de l’existence d’une sourde entreprise de déstabilisation du spécialiste marseillais. Pourtant, les restrictions des données du Lancet n’enlèvent rien aux résultats négatifs mis en évidence par plusieurs autres équipes et aux défauts significatifs des travaux présentés par le professeur Didier Raoult. Cependant, le revirement auquel on assiste aujourd’hui concernant l’étude du Lancet qui n’est peut-être pas le parfait point final que certains avaient voulu voir est une leçon concernant la précipitation avec laquelle les autorités françaises et celles de certains autres pays (mais pas tous) ont choisi de mettre fin à la prescription d’hydroxychloroquine, en faisant fi des possibles limites des travaux auxquels elles se référaient ; de la même manière que leur adhésion à ce traitement en se basant principalement sur la conviction affichée par quelques praticiens avait pu apparaître en décalage total avec les données scientifiques.


S’il est peu probable que l’hydroxychloroquine soit dans le monde d’après l’objet de cours approfondis dans les facultés de médecine au chapitre infections saisonnières respiratoires, il est plus certain qu’il soit au cœur des enseignements de sciences politiques au chapitre des erreurs à ne pas commettre. Concernant le processus de publication des résultats scientifiques, cette affaire témoigne une nouvelle fois des bouleversements entraînés par la crise sanitaire, qui a fortement fragilisé la fiabilité des revues scientifiques. On peut en effet craindre que la procédure de relecture par les pairs de cet article ait été considérablement allégée pour permettre au Lancet de bénéficier de cette étude spectaculaire : mais à quel prix pour l’intégrité de la recherche ?

Aurélie Haroche

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Vos réactions (7)

  • Nous avons un problème...

    Le 03 juin 2020

    Cet article du Lancet ne mérite ni le nom d'étude, ni même le nom de méta-analyse, tellement elle est mal faite, et le Lancet commence à reconnaître du bout des lèvres qu'il y a un problème.

    Il y a dans cette compilation de 96 000 cas un biais de sélection énorme : le groupe traité (par chloroquine ou HCQ avec ou sans antibiotique) est non seulement 5 fois moins nombreux que le groupe témoin, mais surtout il contient 2 à 3 fois plus de cas graves nécessitant une assistance respiratoire (oxygène + ventilation mécanique). Donc les deux groupes ne sont pas du tout comparables, et dans le groupe traité les malades sont beaucoup plus gravement atteints que dans le groupe témoin.

    Le groupe traité est constitué de malades qui n'ont pratiquement plus de charge virale et chez qui le traitement n'est donc plus efficace.

    On remarque dans cet article que les traitements sont donnés en moyenne 10 à 12 jours après les premiers symptômes, et non lors de la première consultation en ville, donc beaucoup trop tard, à un moment où ils ne sont plus efficaces, et qu'il s'agit dans tous les cas de patients hospitalisés, alors que depuis 2 mois on sait que l’HCQ ne marche pas sur les complications nécessitant l’hospitalisation et risque en effet d'être plus dangereuse, alors que sa toxicité est quasi nulle chez les patients traités en ambulatoire (après ECG bien entendu).

    Donc la seule conclusion qu'on peut tirer de cet article du Lancet est qu'il ne faut pas donner l'HCQ aux cas hospitalisés, ce que Didier Raoult et son équipe ont toujours dit.
    Dans leur conclusion, les auteurs reconnaissent d'ailleurs que leurs constatations ne s’appliquent pas aux patients traités en ambulatoire, en dehors de l’hôpital, encore faut-il lire l'article jusqu'au bout.

    Ce que n'ont peut-être pas fait l'OMS, le HCSP et Olivier Véran, qui ont réagi impulsivement, sous le coup de l'émotion, car ils devraient interdire la Chloroquine dans les hôpitaux, et l’autoriser au contraire en médecine de ville.

    Cet article a un effet boomerang contre Olivier Véran, qui avait dit qu'il fallait donner la chloroquine/HCQ uniquement aux cas hospitalisés les plus graves !

    C'est stupéfiant de voir que le Lancet a publié un article aussi peu scientifique basé uniquement sur le Big Data, beaucoup moins scientifique que les travaux de Didier Raoult et de son équipe de l'IHU et de l'hôpital de La Timone.

    Le traitement par chloroquine ou HCQ, avec ou sans antibiotique, doit donc être contre-indiqué chez les malades graves (c'est le contraire qui a été fait, contre l'avis de Didier Raoult), mais doit être autorisé au contraire au début de la maladie, non seulement pour prévenir les complications respiratoires (intérêt thérapeutique), mais aussi pour diminuer la charge virale des malades, ce qui a été bien démontré, et donc leur contagiosité (intérêt épidémiologique).

    Dr Jean Wolga

  • Lancet fake science

    Le 03 juin 2020

    Lancet et NEJM ont publié sur le manque de fiabilité des études "scientifiques". Ce qui n'empêche nulleMent la "prestigieuse" revue de publier n'importe quoi sans relecture par son comité. Leur mise au point qui arrive après que l'OMS ait pris une décision immédiate d'interrompre les essais alors qu'elle recommande le remdesivir sans essai et l'interdiction brouillonne par Olivier Véran qui n'a donc pas compétence à lire un article scientifique n'empêchera pas la fuite dès lecteurs et la chute des abonnements !

    Dr Georges Antipoff

  • Les discours performatifs ne sont pas réalité...

    Le 04 juin 2020

    Que chacun apprécie à leur juste mesure, toutes les inepties qui furent pondues, tantôt par certains puis par tant d'autres...

    On le rappelle : la REALITE n'a rien à voir avec ce qui est énoncé ; ce qui est énoncé SE DOIT d'être prouvé... par la REALITE.

    Cette terrible crise sanitaire nous aura bien éclairé sur les discours ou écrits "dits scientifiques", à partir de douteuses certitudes.

    Qu'on se le dise : être médecin, c'est d'abord être au contact des malades et leur famille, et ça c'est REALITE.

    Dr Frédéric Lascoutounax

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