Pygmalion à l’Élysée ?

Par le Dr Alain Cohen


« Pygmalion. Immense bol d’air frais et d’optimisme qui nous dit, à chacun d’entre nous, que nous pouvons. Individuellement. Pygmalion, pour nous rappeler que la gloire et les honneurs échoient à ceux qui essaient et pas à ceux qui se terrent ». (M-A D, Cercle Constellation)[1]

Fillon, Hamon, Macron, Mélenchon : à l’évidence, les probabilités penchaient pour que le nom du huitième Président de la Vème République française se terminât par ɔ̃ (symbole phonétique du son « on »). Mais nous soulignons ici que le nom du vainqueur rime aussi avec "effet Pygmalion".

Le mythe de l’amour maître-élève

À côté des diagnostics officiels, compilés dans les nosographies comme la classification internationale des maladies (CIM) ou, en psychiatrie, le célèbre Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), on rencontre aussi des situations marquées par des références officieuses à certains personnages orientant le discours médical. « Paris brûle-t-il ? » aurait ainsi demandé Hitler au gouverneur militaire du ‘‘Grand Paris’’, Dietrich von Choltitz, lequel s’empressa de désobéir au Führer pour préserver la capitale de la France d’une destruction massive. Mais que ce mot fût réel ou apocryphe, la Ville-Lumière dut sans doute en grande partie son salut à l’attrait manifeste qu’elle exerçait sur le général allemand. Rappelant celle de certains touristes « écrasés par la beauté » de certains sites, et connue sous le nom de "syndrome de Stendhal[2] ", cette fascination constitue une situation exemplaire où une problématique psychologique ou médicale s’enracine dans la littérature. Très populaires (comme le fameux complexe d’Œdipe) ou plus confidentiels (comme le syndrome d’Erostrate que nous avons évoqué sur JIM en 2015), ces rapports entre médecine et littérature puisent aux sources (et aux ressources) de la mythologie (Électre[3], Icare, Narcisse, Philémon et Baucis[4]…) ou d’œuvres littéraires (Madame Bovary, Peter Pan, Pickwick…).

C’est dans cette riche lignée littéraire que s’inscrit l’effet dit « Pygmalion » faisant allusion à la légende antique de Pygmalion et Galatée, narrée par Ovide dans les Métamorphoses : à Chypre où il s’était pourtant voué au célibat, le sculpteur Pygmalion s’éprend passionnément de Galatée, la statue d’ivoire qu’il réalise. Proche du mentor (qui emprunte lui-même son nom à Mentor, l’ami d’Ulysse chargé d’éduquer son fils Télémaque pendant sa longue absence, pour cause d’Iliade et d’Odyssée), le pygmalion « forme et instruit » dans une relation privilégiée où les psychanalystes voient les marques ardentes du transfert et du contre-transfert. Cette légende de Pygmalion a inspiré notamment George Bernard Shaw pour une pièce de théâtre homonyme, adaptée en comédie musicale et au cinéma (My Fair Lady), sur le thème du maître amoureux de son élève. Appelé aussi "effet Rosenthal et Jacobson", cet effet Pygmalion[1] s’apparente à une prophétie auto-réalisatrice où la réussite du sujet augmente avec le « degré de croyance en sa réussite venant d’une autorité ou de son environnement ».

Dans la mesure où il s’agit là d’un attachement maître-élève, on en rapproche parfois une autre situation rencontrée aussi en pédagogie, "l’effet Matthieu", en référence à l’Évangile selon Matthieu énonçant : « À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait » (25:29). C’est un principe souvent invoqué pour expliquer les cercles vicieux ou les cercles vertueux dans l’éducation. Par exemple, des études établissent que le temps consacré à lire par l’enfant est un déterminant essentiel du niveau de lecture. Or, ce dernier influence positivement le premier en retour par le biais du développement de l’intérêt pour la lecture. Par conséquent, l’écart entre les niveaux de lecture se creuse facilement entre les jeunes qui lisent et ceux qui ne lisent pas. « Les premiers peuvent être confrontés à 5 millions de mots par an, les seconds à moins de 10 000. Le rôle des milieux familiaux et scolaires est alors fondamental, comme déclencheurs possibles de la lecture précoce des enfants ».  En d’autres termes, le moteur commun aux effets Pygmalion et Matthieu est l’exemplarité qu’un jeune tire de ses parents ou de ses enseignants et, surtout, l’incidence des attentes (positives ou négatives) d’un proche (parent, maître, être aimé) sur la réussite (ou l’échec) d’un sujet.

Comprenne qui pourra

Or, l’élection récente d’Emmanuel Macron comme Président de la République évoque un nouvel avatar de l’effet Pygmalion, puisqu’il a connu sa future conjointe, fait très inhabituel, alors qu’il était encore adolescent mais elle-même adulte, à l’occasion de cours de théâtre qu’elle donnait dans son lycée d’Amiens. Si le jeune homme de 15 ou 16 ans espérait plutôt devenir comédien ou auteur, la vie l’a dirigé plus tard vers l’arène politique (autre scène théâtrale ?) pour en faire un Président de la République, coaché notamment par sa femme, ancienne enseignante. Or, le destin des relations profs-élèves relève parfois plus de la tragédie que de la comédie. Comme le rappelle Marc Leplongeon sur le site Le Point.fr[5], « Gabrielle Russier, fut une femme enseignante  ‘‘morte de son amour.’’ Le film Mourir d’aimer, réalisé par André Cayatte en 1971, relate son histoire. Condamnée pour détournement de mineur en 1969 après avoir entretenu une relation avec un élève de seconde, et ne supportant plus les reproches qui lui sont faits, elle se suicide. Son jeune amant sera interné dans un asile psychiatrique pendant le reste de son adolescence, avant de refaire sa vie ». S’il faut se féliciter du chemin parcouru en une quarantaine d’années, en constatant que l’enfermement psychiatrique ou/et judiciaire ne constitue plus, en forme de couperet "suicidogène", la réponse stéréotypée de la société à ces situations, il n’en demeure pas moins qu’elles continuent à susciter des interrogations, conscientes ou implicites, sur la "normalité" ou "l’anormalité" de ces attachements maître-élève, généralement interdits, et d’ailleurs parfois menacés par le désenchantement, comme le résume ce trait caustique d’Alfred Jarry dans L’Amour absolu (1899) : « Ô le désespoir de Pygmalion, qui aurait pu créer une statue et qui ne fit qu’une femme ! »

Une présidentielle très freudienne

Paradoxe : alors qu’Emmanuel Macron est à 39 ans le plus jeune Président de la Vème République (passant en cela pour une sorte de Kennedy français), son épouse est la Première Dame la plus âgée depuis Germaine Coty, en 1954 ! Si certains observateurs se félicitent que cette différence d’âge joue, enfin, en faveur d’une femme ayant ainsi épousé un homme de l’âge de son fils (contrairement au cas classique du mariage people où une jeune femme convole avec un mari de l’âge de son père), d’autres commentateurs estiment que, décidément, cette Présidentielle française 2017 fut très "freudienne", puisqu’elle opposa in fine deux adversaires apparemment en délicatesse commune avec la fameuse problématique œdipienne : « Cette élection est loin d’avoir seulement une dimension politique. D’un point de vue symbolique, psychanalytique et psychologique, les deux adversaires du second tour illustrent jusqu’à la caricature le complexe d’Œdipe : l’une (Marine Le Pen) a tué son père et l’autre (Emmanuel Macron) a épousé sa mère » (Slate.fr)[6].

Co-auteure du livre Les Macron[7], Candice Nedelec estime que « le couple ne se vit pas dans la différence d’âge, il la vit dans le regard des autres ». À ce propos, un reproche fréquent adressé au nouveau Président concerne sa jeunesse et son inexpérience de la vie politique (notamment des fonctions électives), jugées a priori incompatibles avec la gravité de sa charge. C’est méconnaître l’opinion paradoxale de George Bernard Shaw : « L’expérience nous apprend que l’homme n’apprend jamais rien de l’expérience ». Et oublier que tout record est fait pour être battu : Emmanuel Macron détrône ainsi (si l’on peut dire) le prince Louis-Napoléon Bonaparte (Président de la Seconde République à 40 ans et 8 mois), mais en théorie, on peut légalement devenir Président dès l’âge de « 18 ans révolus ! » Si notre évocation de l’effet Pygmalion se justifie par le fait que le nouveau Président doit beaucoup à sa femme pour l’avoir mis en selle (ou... en marche !) vers une destinée peu commune, au point qu’il a promis de réserver bientôt à la Première Dame un statut officiel (jusque-là seulement informel en France), il s’agit là d’un Pygmalion inversé où le sculpteur amoureux est une femme et l’œuvre (en l’occurrence Emmanuel-Galatée) est un homme.

Galatée ou Golem ?

D’autres observateurs sont plus sévères, en forçant le trait de l’aspect "créature" du nouveau Président, « fabriqué » simultanément par son épouse et par les médias (avant même d’être élu, il faisait déjà les couvertures de nombreux magazines, de Closer à Valeurs Actuelles, en passant par Paris-Match ou Marianne). Avec peut-être l’appoint (conscient ou non) de certains caciques politiques voulant se survivre à travers lui, par procuration, malgré la décomposition annoncée de leur parti traditionnel. Ces commentateurs vont jusqu’à comparer Macron au Golem[1], lequel représente « dans la mystique puis la mythologie juive, un être artificiel, généralement humanoïde, fait d’argile, incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur ». Sur le site Agoravox[8], Taïké Eilée explique ainsi comment un « effet de halo a fait triompher un ‘‘golem aware’’ » : « Assimilable à une expérience de psychologie sociale grandeur nature, l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée nous rappelle une vérité fondamentale, difficile à accepter » pour notre ego : « nos jugements et nos décisions ne sont pas, principalement, le fait de notre raison, de notre intellect, mais la résultante automatique d’influences plus profondes, en partie inconscientes, qui passent par nos émotions, en particulier la peur, mais aussi l’enthousiasme ». Qualifié aussi d’effet de notoriété ou de contamination, l’effet de halo en question constitue un « biais cognitif affectant la perception des gens ou des marques ». Concrètement, il influence nos interprétations par une « perception sélective d’informations allant dans le sens d’une première impression ». Malgré une mise en garde paradoxale de Talleyrand (« Méfiez-vous de votre premier mouvement, c’est le bon »), la première impression est alors la bonne : « Une caractéristique jugée positive a tendance à rendre plus positives les autres caractéristiques, même sans les connaître (et inversement pour une caractéristique négative). Ainsi Clifford (en 1975) a pu montrer que des personnes étaient jugées plus intelligentes que d’autres uniquement sur la base de leur attrait physique ».

Jeune et beau, le candidat Macron a bénéficié de cet effet de halo pour séduire les électeurs. Tout en ratissant large : « dire tout et son contraire, parfois d’une phrase à l’autre, via son célèbre « en même temps », ce qui est un moyen habile de harponner tous les électorats qui peuvent avoir le sentiment que l’on répond à leurs attentes »[8]. Et si Brigitte-Pygmalion n’a pas pu donner d’enfant à son mari Emmanuel-Galatée, vu le caractère implacable de l’horloge biologique, on a dit qu’en lui offrant d’emblée une famille déjà constituée (le Président trentenaire note qu’il est déjà sept fois grand-père sans jamais avoir été père !), elle l’aura libéré (...« en même temps ») de ces considérations propres au vulgum pecus pour lui permettre de se consacrer à la quête et à la conquête de cette fille symbolique : Marianne, figure éminemment allégorique de la République française...

 

[1] http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fcercleconstellation.over-blog.com%2F2014%2F06%2Fexpose-l-effet-pygmalion-et-l-effet-golem.html
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_de_Stendhal
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Complexe_d%27%C3%89lectre
[4] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23415164
[5] http://www.lepoint.fr/societe/ces-enseignant-es-qui-tombent-amoureux-ses-de-leurs-eleves-17-09-2012-1507078_23.php
[6] https://www.slate.fr/story/144810/tuee-son-pere-epouser-sa-mere-presidentielle-freudienne
[7] Caroline Derrien & Candice Nedelec : Les Macron (Fayard, 2017)
[8] http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/macron-president-ou-comment-l-192397

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Vos réactions (5)

  • Bravo

    Le 13 mai 2017

    Bel exemple de culture,on en veut plus comme ça.

    Cyril Montesinos

  • Une drôle de moyenne familiale

    Le 13 mai 2017

    In fine: après le sortant sorti qui ne s'est jamais engagé ni marié en semant des enfants à gauche et à gauche, voilà qu'un quart des français ont cliqué sur l'entrant investi par ses grands mères: celle, institutrice, qui l'a élevé, et celle, professeur, qu'il a épousée lui offrant une kyrielle de petits enfants.

    Le grand père saute la case père. On comprend son attachement à l'éducation et son désintérêt pour la médecine : les femmes vivent si bien si longtemps.
    Ne confondons pas les momies et les mamies avec Galatée la statue animée par l'amour.

    Dr Isabelle Gautier

  • Son de cloche

    Le 13 mai 2017

    "Le Président trentenaire note qu’il est déjà sept fois grand-père" : qu'en dit le vrai grand-père des enfants ?

    Dr Anne-Claire Moreau

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