La mort de Yasser Arafat : un scénario de James Bond ?

C’est une grande banalité que d’affirmer que le bon médecin doit parfois se comporter comme un détective pour parvenir à un diagnostic. Si le plus souvent il ne s’agit que d’une métaphore, face à certaines énigmes médicales ou médico-historiques les méthodes qu’il faut utiliser sont bien les plus sophistiquées de la police scientifique.

C’est ce que nous rappelle cette courte publication, présentée sobrement comme un « cas clinique » par le Lancet, sur les causes possibles de la mort de Yasser Arafat.

On se souvient que le leader palestinien est mort à 75 ans le 11 novembre 2004 à l’hôpital militaire Percy à Clamart. Malgré plus de 10 jours d’hospitalisation et de multiples explorations aucun diagnostic précis n’avait pu être porté par l’aréopage de praticiens très expérimentés rassemblé autour du patient.

Le dossier médical en ligne

"Grâce" à la publication sur le site de la fondation Arafat du dossier médical de l’hôpital Percy on sait maintenant que la maladie avait débuté le 12 octobre par des troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhées, douleurs abdominales). L’état général du patient s’était rapidement dégradé avec apparition d’une thombocytopénie sans signes d'atteinte médullaire. A l’admission à Percy le 29 octobre on notait des signes biologiques d’atteinte hépatique et rénale et une coagulation intra-vasculaire disséminée. Rapidement sont apparus une insuffisance rénale aiguë, un ictère cholestatique et un coma justifiant le transfert en réanimation où le malade décéda d’une hémorragie cérébrale. Ni les techniques d’imagerie, ni les examens biologiques, ni les recherches d’une néoplasie, d’une cause vasculaire, d’un agent infectieux ou d’un toxique qui auraient pu expliquer le tableau clinique n’avaient donné de résultats probants.

De ce fait, en l’absence de diagnostic, de nombreuses rumeurs se sont propagées dans les jours qui ont suivi le décès allant d’une infection par le VIH à un empoisonnement.

A la suite du décès à Londres en 2006 d’un ancien agent du FSB russe empoisonné par du Polonium 210 (210Po), la thèse d’un empoisonnement au 210Po a pris de la vraisemblance, malgré l’absence de certains signes (pas de myélo-suppression et pas de chute de cheveux). En février 2012, la veuve de Yasser Arafat faisait parvenir à une équipe suisse de médecins légistes et de spécialistes des radiations ionisantes certains des effets personnels du patient portés lors de son hospitalisation pour y détecter du 210Po.

Deux ou trois choses qu'il faut savoir sur le polonium 210

Découvert en 1898 par Marie Curie (d'où son nom) le polonium a plusieurs isotopes notamment le 210Po dont le nombre de masse est 210. Il est présent à l'état naturel à l'état de traces et peut être obtenu artificiellement en bombardant du bismuth 209 par des neutrons dans un réacteur nucléaire (sa production n'est donc pas à la portée de quelconques terroristes). Un centre nucléaire situé en Russie fournirait 97 % de la production mondiale. 

Le 210Po émet des particules alpha en très grandes quantités et serait 5 000 fois plus radioactif que le radium. La dose létale, par ingestion ou par inhalation, serait d'environ un millionième de gramme.


Des mesures du polonium 210 sur des sous-vêtements 

Ce sont les résultats de ces recherches qui font l’objet de cet article du Lancet.

Pascal Froidevaux et coll. ont tout d’abord vérifié que ces effets avaient bien appartenu à Y Arafat. Ils ont donc amplifié des fragments d’ADN retrouvés sur certains effets personnels et les ont comparés à l’ADN de la fille de Yasser Arafat. Pour les auteurs, ces analyses ont permis de conclure avec une probabilité de 99,999 % que cet ADN était bien celui du père de la jeune femme.

Ils ont ensuite recherché, sans succès, divers poisons à l’état de traces sur ces vêtements et objets personnels.

Soupçonnant une absorption orale de 210Po, l'équipe de Lausanne s'est alors concentrée sur la mise en évidence et le dosage de cet isotope du polonium sur diverses pièces vestimentaires sur lesquelles des taches de liquide biologique étaient visibles (ou probables) : sous-vêtements, chapka, brosses à dents, coiffe d’hôpital, survêtements…. Ils ont comparé les résultats obtenus sur 38 effets personnels du patient à ceux de 37 échantillons de référence provenant notamment de vêtements appartenant à des collaborateurs de l’équipe suisse.

Les résultats ont montré que les quantités de 210Po étaient en moyenne plus élevées sur les objets personnels utilisés par Y Arafat durant son hospitalisation que sur les échantillons de référence ou sur des objets personnels du patient non portés durant sa maladie (par exemple 16,1 mBq sur une coiffe d’hôpital tachée de sang contre 3,6 sur le sous vêtement d’un collaborateur de l’équipe). Il faut toutefois signaler que certains dosage du cas et des témoins se recoupent et que certaines pièces vestimentaires achetées dans des supermarchés suisses pour les besoins de l’étude contenaient également des quantités de 210Po élevées (20,1 mBq pour un sous vêtement neuf par exemple).

En s'appuyant sur la demi-vie du 210Po qui est de 138,4 jours (ce qui porte à environ 20 demi-vies le temps écoulé entre le décès et les analyses) Pascal Froidevaux et coll. estiment par le calcul que les quantités de polonium 210 qui auraient pu être présentes sur ces effets personnels lors de la mort de Y Arafat, 8 ans auparavant, étaient compatibles avec une ingestion létale de plusieurs GBq.

Dans l'attente des résultats de l'exhumation

Ces analyses ne démontrent donc pas formellement un empoisonnement au 210Po.  Ne serait-ce que parce qu’on ne peut éliminer une contamination des effets personnels postérieurement à la mort de Y Arafat et parce que les quantités mises en évidence après 20 demi-vies sont nécessairement très faibles et donc parfois proches de celles que l’on peut retrouver « naturellement ». Enfin, pour certains, l'absence d'atteinte de la moelle rend ce diagnostic improbable (ce que contestent par avance les auteurs de ce travail). Il serait donc capital de savoir si des recherches spécifiques de 210Po ont été ou non pratiquées dans les urines du patient lors de l'hospitalisation. 

Quoi qu'il en soit ces éléments constatés par l'équipe suisse ont contribué à décider de l’exhumation du corps (enterré à Ramallah) en novembre dernier. Des analyses radio-toxicologiques sont actuellement en cours sur des prélèvements réalisés sur le corps et dans la tombe.

Seront-elles rendues publiques ? Permettront-elles d’affirmer ou d’infirmer l’hypothèse d’un empoisonnement au 210Po ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. On peut toutefois être presque sûr que, comme celles qui ont conduit à l'identification du corps des Romanov et du cœur de Louis XVII ou tout récemment celle qui a "authentifié" la tête d'Henri IV, cette expertise scientifique sera, elle aussi, contestée.

Il restera si l’empoisonnement était confirmé à en découvrir les responsables.

Ce qui ne sera pas cette fois l’affaire de médecins ou de scientifiques mais d’une enquête policière et judiciaire qui promet d’être inextricable.

Dr Nicolas Chabert

Référence
Froidevaux P et coll.: Improving forensic investigation for polonium poisoning. Lancet 2013; 382: 1308.

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Vos réactions (4)

  • Qui sait ?

    Le 14 octobre 2013

    Et l'arsenic ? On peut encore le trouver dans les ongles.
    JD

  • Une trame véridique

    Le 14 octobre 2013

    Quand l'écheveau sera un peu mieux démêlé sur le plan judiciaire, ce sera assurément une trame véridique pour un polar… Mais est-ce que cela fera avancer la paix entre les frères ennemis ?

    Bernard Morre

  • Arafat

    Le 14 octobre 2013

    J'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'une complication classique d'un calcul biliaire comme une angio-cholite. Mais je n'ai aucun élément de dossier en ma possession et n'ai jamais été de l'illustre aréopage qui l'a soigné. Je le méfie toujours des illustres aréopages.

    Dr Ph Kowal

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