« Faire médecine », un risque de burnout

Déjà en 1903, rappelle une équipe franco-canadienne dans European Psychiatry, le problème du suicide parmi les médecins était suffisamment inquiétant pour susciter la publication d’une étude confirmant que « le taux de suicides chez les médecins (aux USA) dépassait le taux moyen de suicides dans la population générale. » Plus d’un siècle après, ce constat demeure « un important sujet de santé publique », puisqu’une méta-analyse de 2004 rapporte une nette augmentation des taux de suicides parmi les médecins, comparativement à la population générale : Odds Ratio OR = 1,41 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,21–1,65 pour les médecins de sexe masculin, et OR = 2,27 [1,90–2,73] pour les médecins de sexe féminin.

Dans ce contexte confirmant que « les cordonniers sont parfois les plus mal chaussés », une revue systématique et une méta-analyse ont été consacrées au problème du burnout chez les étudiants en médecine, en partant de l’hypothèse que ces futurs médecins connaissent, avant même la fin des études médicales, une « détresse psychologique » et risquent ensuite d’éprouver un état de « plus grande vulnérabilité psychique » au terme de leur parcours universitaire, quand ils doivent affronter l’entrée dans la profession.

Avant même l’internat

Cette méta-analyse s’appuie sur 24 études concernant « 17 431 étudiants en médecine, à travers le monde », parmi lesquels « 8 060 souffraient de burnout », une proportion considérable, estimée à environ 44 % [33,4%–55%]. Si la prévalence de ce phénomène de burnout n’est que « légèrement différente » selon les différentes régions du monde, elle se révèle toutefois « plus élevée en Océanie et au Moyen Orient » que dans d’autres pays. Les résultats de cette étude montrent ainsi que « près d’un étudiant en médecine sur deux » peut souffrir de burnout, même avant d’entreprendre son « résidanat », ce qui confirme pour les auteurs « le haut niveau de détresse psychologique dans la population médicale. » Le caractère stressant, voire « inhumain » des études médicales (inhérent à leur aspect de compétitivité extrême) est probablement en cause. Mais un biais intrinsèque n’est pas exclu, évoquant l’aporie de la poule et l’œuf : on entreprend peut-être aussi (parfois ? souvent ? toujours ?) des études médicales, précisément, par attrait préalable (conscient ou non) pour certains thèmes (anxiété, dépression, souffrance physique ou psychique…) et parce que ces préoccupations morbides préexistaient déjà, de façon plus ou moins latente, avant de « faire médecine. »

Quoi qu’il en soit, ce sujet retient largement l’attention des chercheurs, comme le prouve une autre étude conduite en Irlande, et concernant cette fois le niveau du burnout chez les professionnels de la santé mentale[1]. Au-delà de ces constats épidémiologiques, l’intérêt principal de telles études est bien sûr d’inciter à « encourager le développement de stratégies préventives » pour des populations qui pour être professionnelles n’en restent pas moins, aussi, humaines…
 
[1] Karen O’Connor & coll.: Burnout in mental health professionals: A systematic review and meta-analysis of prevalence and determinants. European Psychiatry; 2018 (53): 74–99.
 

Dr Alain Cohen

Référence
Frajerman A et coll.: Burnout in medical students before residency: A systematic review and meta-analysis. European Psychiatry, 2019 (55): 36–42.

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Vos réactions (1)

  • Cessons de faire croire à chacun que tout est possible!

    Le 12 février 2019

    Cet article n'oublie pas les causes personnelles au Burn Out. Déjà après 68 Edgar Faure, Ministre des Universités,avait demandé aux Enseignants de 1ère année de Psychiatrie d'évaluer la santé mentale des étudiants et d'arrêter ceux qu'ils considéraient fragiles. L'armée a aussi, à la suite des Américains sélectionné ses soldats. Enfin, nous commençons à penser que certains étudiants peuvent avoir des motifs à s'engager dans les études médicales avec des raisons personnelles "limites". Quant au diagnostic de "Burn Out"", ce travail montre, une fois encore, l'inanité de ce diagnostic que je qualifierais de laxiste. Cessons de faire croire à chacun que tout est possible!

    Dr Lucien Duclaud

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