Cancer colorectal, le facteur nutrition

Le cancer colorectal (CCR) est le 3e cancer, par ordre de fréquence, aux USA, dans les 2 sexes. L’inflammation joue un rôle important dans son développement, du fait notamment de l’insulinorésistance et l’hyperinsulinisme induits. Plusieurs études ont montré que la prise d’anti-inflammatoires, tels que l’aspirine, pouvait réduire le risque de survenue d’un CCR. Quant au rôle de l’alimentation, il est complexe mais un régime alimentaire à fort potentiel inflammatoire pourrait avoir un impact sur la génèse des CCR.

Toujours la Nurses’s Health Study et la Health Professionals Follow-up Study

Pour mieux appréhender l’association possible entre régime alimentaire et risque de CCR, F T Tabung et ses confrères ont utilisé un score empirique dénommé EDIP, basé sur 18 types d’aliments, à potentiel inflammatoire variable reflété par l’évolution, lors de leur ingestion, des taux des principaux biomarqueurs inflammatoires, en tenant compte de la consommation d’alcool et du poids corporel. Deux cohortes ont été étudiées, la Nurses’s Health Study (NHS, n = 74 246 femmes) et la Health Professionals Follow-up Study (HPFS, n = 46 804 hommes), le suivi allant jusqu’ à 26 ans. L’association régime alimentaire pro inflammatoire-risque de CCR a été évaluée tous les 4 ans, à partir de l’analyse d’un questionnaire semi-quantitatif.

Étaient exclus de l’enquête les sujets avec un antécédent de cancer (en dehors des cancers de la peau non mélanocytaires) et ceux dont les auto-questionnaires étaient revenus incomplets ou très peu plausibles. Le total des participants s’élève ainsi à 121 050. Préalablement, les aliments avaient été classés en divers types selon leur impact sur 3 marqueurs plasmatiques inflammatoires : l’Interleukine 6 (IL6), la C Réactive Protéine (CRP) et le récepteur 2 du Tumor Necrosis Factor TNF-R). Le score global EDIP correspondait à l’addition des impacts de chacun. Sa validation avait été préalablement effectuée auprès de 2 632 participants à la HPFS et de 1 002 femmes issues de la NHS ; l’EDIP avait été aussi favorablement comparé à un autre score se basant sur les concentrations de CRP, de TNF-RS1B et d’adiponectine.

Des aliments qui font monter les marqueurs de l’inflammation

Les aliments les plus « inflammatoires » sont les viandes préparées industriellement, les viandes rouges, les abats, les poissons (hormis ceux à chair rouge sombre), les légumes, sauf ceux à feuilles vertes ou jaune foncée, les graines raffinées, les boissons énergisantes, telles les cocas et autres boissons sucrées ou fruitées, les tomates.

A contrario, la bière, le vin, le thé, les carottes, les salades, les pizzas ont une relation inverse avec la concentration des marqueurs sériques inflammatoires. Le score EDIP a été ajusté en fonction de la prise énergétique globale. Des modèles de régression type Cox ont été employés pour quantifier le Hazard Ratio (HR) entre valeur du score EDIP et risque de CCR. Par ailleurs, plusieurs modèles multivariables ont permis un ajustement sur d’autres facteurs pouvant influer sur le risque de cancer : histoire familiale, alcoolisme, activité physique, tabagisme, prise régulière d’aspirine ou d’anti-inflammatoires non stéroïdiens, diabète, indice de masse corporelle (IMC).

Un risque plus élevé avec les régimes pro-inflammatoires…mais aussi avec l’alcool

Sur l’ensemble de la période étudiée, allant de 24 à 26 ans, les participants dont le régime alimentaire s’est avéré le plus pro inflammatoire ont eu, également, une activité physique moindre, un IMC plus haut et étaient plus souvent diabétiques. Ils avaient un moindre recours aux poly vitamines, une consommation plus faible en fibres, calcium et graines entières. Il a été dénombré 2 699 cas de CCR (1 441 chez les femmes et 1 258 chez les hommes), pour 2 571 831 personnes-années (PA) de suivi. Les participants dont le score EDIP était situé dans le quintile le plus bas ont eu un taux d’incidence de CCR de 113/ 100 000 PA chez l’homme et de 80 chez la femme. A l’opposé, pour ceux situés dans le quintile le plus élevé, l’incidence a été notablement plus forte, à 151/100 000 pour les hommes et 92 pour les femmes, soit une augmentation respective de 38 et 12 cas de CCR/ 100 000 PA. En analyse multivariée, les scores les plus élevés ont été associés à une augmentation d’incidence de 44 % chez l’homme (HR : 1,44 ; intervalle de confiance à 95 % [IC] : 1,19- 1,74 ; p < 0,001) et de 22 % chez la femme (HR : 1,22 ; IC : 1,02- 1,45 ; p = 0,07), soit un HR, les deux sexes confondus à 1,32 (IC : 1,12- 1,55 ; p<0,001). Tant chez l’homme que chez la femme, cette association se vérifie quel que soit le site anatomique de la tumeur colique (en dehors d’une localisation rectale chez la femme).  Il a aussi été mis en évidence une association plus étroite en cas d’obésité chez l’homme (HR : 1,48 ; IC : 1 ,12- 1,94 ; p=0,001) et, a contrario, avec le degré de minceur chez la femme (HR : 1,31 ; IC : 0,99- 1,74 ; p= 0,1). Dans les 2 sexes, la prise excessive d’alcool s’associe à un risque plus élevé de CCR. Comparant les 2 quintiles extrêmes, le risque augmenta de 62 % dans le sexe masculin (HR : 1,62 ; IC : 1,05- 2,49 ; p= 0,02) et de 33 % dans le sexe féminin (HR : 1,33 ; IC : 0,97- 1,81 ; p = 0,01) chez les consommateurs vs les non consommateurs de boissons alcoolisées.

Des différences entre les deux sexes

Cette large étude prospective, basée sur le score EDIP, illustre les relations entre régime alimentaire potentiellement inflammatoire et risque de développement d’un CCR. Il a permis de mettre en lumière 2 points fondamentaux. Tout d’abord, il confirme qu’un régime à fort potentiel inflammatoire, avec un score EDIP élevé, est associée à un risque accru de CCR, ceci dans les 2 sexes et quelle que soit la localisation anatomique (hormis le rectum chez la femme). En second lieu, il apparaît que le risque est, chez l’homme, d’autant plus grand qu’il existe un surpoids ou une obésité et, chez la femme, au contraire, une minceur excessive, particulièrement chez les non consommateurs d’alcool. Plusieurs études, s’aidant d’index comparables, ont retrouvé des résultats similaires. En outre, bien que hommes et femmes partagent des facteurs oncogénétiques communs, ce travail laisse apparaître quelques différences entre les sexes, possiblement liées au rapport œstrogène sur testostérone qui, élevé chez la femme pourrait avoir un effet protecteur et, chez l’homme, au contraire, être délétère. La force majeure de cette publication tient en l’utilisation du score EDIP qui est bien corrélé avec le taux de différents marqueurs inflammatoires, et avec le risque de CCR. Elle tient aussi au fait que nombre de facteurs résiduels confondants avait été pris en compte, diminuant le risque de biais et que les données ont été recueillies de façon itérative le long d’un suivi prolongé plus de 20 ans. A l’inverse, il a pu se glisser des erreurs dans l’auto report des questionnaires alimentaires ou encore du style de vie. La sécrétion d’insuline ou le degré d’insulino résistance n’ont pas été analysés. Il a pu enfin se trouver des variables confondantes méconnues.

En conclusion, cette vaste étude prospective témoigne de l’effet d’un régime alimentaire pro inflammatoire sur le développement des CCR. Elle suggère que l’inflammation liée au mode d’alimentation pourrait intervenir dans l’oncogenèse. Des stratégies visant à diminuer le rôle nocif de tels régimes pourraient donc avoir des effets bénéfiques, notamment chez les hommes obèses ou en surpoids, les femmes maigres et les gros consommateurs d’alcool des 2 sexes.

Dr Pierre Margent

Référence
Tabung F et coll. : Dietary Inflammatory Potential and Risk of Colorectal Cancer in Men and Women. JAMA Oncol., 2018 ; publication avancée en ligne le 18 janvier. doi: 10.1001/jamaoncol.2017.4844.

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Vos réactions (4)

  • EDIP "Empirique"

    Le 07 février 2018

    Viande transformée+céréales raffinées+tomates : associés à plus d'inflammation.
    Pizza : associée à moins d'inflammation.
    C'est donc le fromage cramé qui protège et annule le reste ?
    Franchement, c'est quoi ce score EDIP. "Empirique": il porte bien son nom ! Basé sur des résultats de recueil par questionnaire, on sait ce que ça vaut...

    Dr Bruno Chabanas

  • Enfin

    Le 08 février 2018

    Pizzas, bière, salade, enfin une étude qui me convient.

    Dr B. Lamy

  • Place de l'aspirine ?

    Le 08 février 2018

    Question: alors la prise d'aspirine c'est bon ou c'est pas bon. Contradictions dans l'article qui le rendent peu crédible.

    A Mouchel

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