De la cigarette électronique à la cigarette tout court…

La cigarette électronique qui est la base du vapotage peut aider certains fumeurs à renoncer au tabagisme : c’est un de ses bienfaits potentiels qu’il n’est pas question de contester et il est vrai que cet objectif peut être atteint, pour le plus grand bien des intéressés. D’un autre côté, il est désormais avéré que certains adultes jeunes ont recours à la cigarette électronique à des fins récréatives, alors qu’ils n’ont jamais fumé par ailleurs. Une question semble alors couler de source : ce vapotage innocent chez des sujets qui n’ont jamais goûté au tabac peut-il favoriser l’installation d’un tabagisme ? Les études publiées émanent le plus souvent des États-Unis et leurs résultats sont controversés, ce qui n’interdit pas de les prendre en compte. Voici ceux d’une étude de cohorte prospective, menée entre mars 2013 et octobre 2014, publiée dans l’American Journal of Medicine. Elle a reposé sur un échantillonnage le plus représentatif possible de la population générale étatsunienne, dans la tranche d’âge retenue, soit 18 à 30 ans. Au niveau national, sur 32 040 393 non-fumeurs de cet âge, 801 010 (2,5 %) sont adeptes de la cigarette électronique.

Les 1 506 jeunes adultes finalement inclus dans cette enquête n’avaient jamais fumé. La variable indépendante testée était le recours régulier à la cigarette électronique. Le critère de jugement était le début d’un tabagisme traditionnel entre l’état basal et le 18ème mois du suivi. Seuls 915 participants (60,8 %) ont rempli le questionnaire final. Aucune différence démographique significative n’a été mise en évidence entre les répondeurs et les non répondeurs à ce questionnaire. Des coefficients de pondération ont été appliqués dans l’analyse des données pour tenir compte à la fois du taux des non répondeurs et du biais lié à la très faible utilisation de la e-cigarette au sein de la population générale.

Plus de six fois plus de risque d’installation d’un tabagisme habituel

Moyennant ces corrections statistiques qui peuvent prêter le flanc à la critique, un tabagisme traditionnel est apparu chez près d’un sujet sur deux (47,7 %) utilisateur à l’état basal de la cigarette électronique, versus 10,2 % en l’absence de cette exposition (p=0,001). Les analyses multivariées réalisées avec ajustement selon un maximum de facteurs de confusion potentiels ont confirmé et quantifié l’association entre l’utilisation de la e- cigarette et le risque d’installation d’un tabagisme classique en tant que variable indépendante, l’odds ratio ajusté étant estimé à 6,8 (intervalle de confiance à 95 %, IC, 1,70-28,30). Les résultats sont restés statistiquement significatifs et leur amplitude n’a pas varié dans les analyses de sensibilité qui ont complété le traitement des données.

Cette enquête n’est pas la seule à suggérer une association possible entre le recours à la cigarette électronique et le risque d’évolution vers un tabagisme chronique chez l’adulte jeune qui n’avait, par ailleurs, jamais été exposé au tabac. Cette pratique mérite d’être encadrée au travers de conseils éducatifs spécifiques adaptés au profil psychologique de chacun, car le contexte n’est pas celui du sevrage tabagique où l’enjeu n’est pas essentiellement récréatif.

Dr Philippe Tellier

Référence
Primack BA et coll. Initiation of Traditional Cigarette Smoking after Electronic Cigarette Use Among Tobacco-Naïve US Young Adults. Am J Med., 2018 ; 131: 443.e1-443.e9.

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Vos réactions (6)

  • Association n'est pas causalité...

    Le 12 avril 2018

    Encore une fois, l'interprétation de données statistiques prend peut-être bien l'effet pour la cause.
    Il ne devrait pas être surprenant d'observer que que les jeunes qui décident de s'adonner au vapotage soient 6 fois plus à risque de s'adonner au tabac.
    Ceux qui ne seront jamais fumeurs ne sont évidemment pas motivés non plus à vapoter.
    Les populations comparées ne sont pas comparables : on n'a pas tiré au sort l'allocation vapotage + ou - !
    Donc il n'y a rien à apprendre d'une telle étude retrospective, si ce n'est que le vapotage évite le passage direct au tabac, au moins durant une certaine période.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Comment peut-on publier sans pondérer ni vérifier

    Le 12 avril 2018

    Que les jeunes qui sont intéressés par le vapotage soient souvent dans le même sous-ensemble que ceux intéressés par le tabac fumé est démontré (cf. www.mdpi.com/1660-4601/14/9/973/pdf).
    Cela montre qu'on vient de détecter un jeune à risque de fumer et ce n'est pas en l'empêchant ou le stigmatisant de faire autre chose de récréatif qu'on va réduire ce risque mais bien en l'encourageant à ne pas fumer.

    Pour revenir sur l'étude qui prétend avoir pondéré par les facteurs de confusion (là, vus les chiffres, de façon totalement mensongère, et rappelons qu'elle se base sur environ 23 individus et non sur 801 010 comme l'affirme faussement l'article), elle omet quelques éléments clé sur ces grands ados :
    - vapotaient-ils avec de la nicotine ? (communément la moitié des utilisateurs n'utilisent pas de nicotine si l'on ne se limite pas aux utilisateurs réguliers);
    - vapotaient-ils régulièrement ? (la signification n'est pas la même s'ils vapotent quotidiennement ou ont "tiré un taffe" sur la vape du cousin un jour et "tireront une taffe" sur la clope de leur grand frère);
    - étaient-ils satisfaits du vapotage ? (intégrer des expérimentateurs déçus n'est pas significatif);
    - avaient-ils une compréhension du rapport de risque entre les deux pratiques ou avaient-ils été exposés à la propagande financée par les autorités sanitaires (des dizaines de millions de dollars dépensés pour passer le message que vapotage et tabagisme sont également nocifs) ?

    Pour mémoire la démarche pour démontrer une causalité significative de ce type serait une augmentation du tabagisme dans cette classe d'âge (à OR 6.8 !, et même en prenant plus exact en lisant l'étude à OR>2). Or UK, US, FR démontrent en population le contraire, une baisse historique du tabagisme des jeunes sans actions particulière nouvelle contre le tabac dans leur direction.

    Donc cette étude ne démontre pas ce que l'article prétend, et la science démontre le contraire. Mais si l'on continue à dire non à la prévention, le résultat sera un retour au tabagisme avec la bénédiction de ceux qui en profitent économiquement le plus (l'auteur et son ancien employeur occasionnel), ou idéologiquement (les zélotes de l'interdiction et la taxation de masse).

    Et si on faisait la même étude avec les préservatifs et l'escalade vers des relations sexuelles non-protégées après avoir massivement affirmé qu'avec ou sans préservatif c'est pareil car seule l'abstinence permet d'éviter les maladies ? Parce que c'est équivalent à ce que soutient cet article comme démarche de prévention.

    Claude Bamberger

  • A l'inverse de la réalité

    Le 12 avril 2018

    Comme l'indique le Dr Pierre Rimbaud ci-dessous, l'analyse est biaisée et tente de nourir le fanstasme d'un effet paserelle qui, en réalité, n'existe pas. On peut d'ailleurs envisager que les 100 - 47,7% = 52,3% constituent des jeunes qui ont évités la cigarette car ils ne se sont arrêtés qu'au vapotage. En clair, la vapotage divise alors par deux l'entrée dans le tabagisme des jeunes et constitue donc un nouveau rempart.

    Aux USA les données statistiques sont claires, la prévalence tabagique des jeunes a baissé depuis l'essor du vapotage à partir des années 2012/2013. En France, les dernières données de l'OFDT affichent exactement la même tendance. C'est ça la réalité.

    Sébastien Béziau, Vice-président association SOVAPE

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