Encore une place pour la psychanalyse ?

The Canadian Journal of Psychiatry ouvre à nouveau un débat qui avait déjà animé les colonnes du British Journal of Psychiatry[1] en 2009 sur la légitimité ou l’incongruité de maintenir la psychanalyse au sein des disciplines gravitant autour de la psychiatrie.

Pour parler sans langue de bois, à notre époque vouée aux neurosciences, aux thérapies brèves et à la médecine fondée sur des preuves (evidence-based medicine), la « psychologie analytique » (psychoanalysis) héritée de Freud et de ses épigones (ou/et dissidents) mérite-t-elle encore sa place, longtemps prioritaire, parmi les méthodes psychothérapeutiques ? Suscitant toujours des polémiques « du pour et du contre », ce débat remonte au moins au philosophe Karl Popper assimilant la psychanalyse à une « pseudo-science », dans la mesure où elle « a produit maintes hypothèses impossibles à réfuter expérimentalement. »

Evoluer vers plus de neurosciences, un défi pour la psychanalyse

S’il est vrai qu’« aucune théorie née voilà une centaine d’années ne saurait se maintenir sans des changements majeurs », l’une des principales raisons du « déclin de la psychanalyse » tient à son « faible enracinement dans l’épreuve des faits » (little empirical support). Et tous les successeurs de Freud (ayant tenté d’actualiser la psychanalyse à la lumière des connaissances récentes, notamment en neurosciences) sont dans la même ornière que Freud, en rattachant leurs conceptions théoriques à « l’expérience clinique », plutôt qu’à des « données scientifiques probantes et reproductibles. » Faire évoluer leur discipline vers plus de neurosciences semble un défi difficile à relever pour certains psychanalystes : par exemple, un neuropsychologue d’Afrique du Sud, Mark Solms, a fondé le courant de la « neuropsychanalyse » (où il suggère de recourir aux « techniques modernes de neuro-imagerie pour confirmer les théories analytiques », en postulant que « même les expériences subjectives et l’inconscient » sont susceptibles d’être observés en neuro-imagerie »), mais cette proposition ne rencontrerait qu’une « réception mitigée » chez les « psychanalystes traditionnels », peu disposés à « diluer le vin de Freud dans l’eau des neurosciences », selon Joel Paris.

Ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain »

Quoi qu’il en soit, même si la psychanalyse reste sujette à critiques (notamment pour la longueur et le coût des cures classiques, à notre époque valorisant la célérité), il ne faut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » en opposant inutilement la psychiatrie à la psychanalyse, explique Paula Ravitz. Car après une période d’une trop grande influence dans le passé, on verse désormais dans le travers contraire : or une influence trop affaiblie de la psychanalyse fait oublier qu’au-delà des théories freudiennes (certes contestables sur plusieurs points), c’est tout le champ des psychothérapies qu’on risque de méconnaître, alors que plusieurs auteurs à l’origine de diverses techniques de psychothérapie « reconnaissent leur dette » aux idées de Freud, la psychanalyse s’apparentant à la mère de toutes les psychothérapies. Or il est admis (notamment par l’Association des Psychiatres Canadiens) que les psychiatres font œuvre utile quand ils parviennent à « intégrer des approches psychologiques et biologiques dans une stratégie térapeutique. »

Dr Alain Cohen

Références
[1] Wolpert L, Fonagy P. There is no place for the psychoanalytic case report in the British Journal of Psychiatry. Br J Psychiatry, 2009;195(6):483-487.
Ravitz P: Contemporary psychiatry, psychoanalysis and psychotherapy. The Canadian Journal of Psychiatry 2017; 62: 304–307. Paris J: Is psychoanalysis still relevant to psychiatry ?. The Canadian Journal of Psychiatry 2017; 62: 308–312.

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Vos réactions (19)

  • Une place pour quoi ?

    Le 09 juin 2017

    Qu'il y ait en psychiatrie une place pour la théorie psychanalytique, c'est indéniable.
    Qu'il n'y ait aucune place pour les "psychanalystes", ce l'est tout autant.

    Ce serait une erreur de négliger les apports de la théorie psychanalytique en psychologie, même s'il faut éviter d'en faire une grille de lecture univoque des processus mentaux.
    Mais la psychanalyse ne doit pas être une doctrine ; et prétendre en faire un métier, c'est tout simplement du charlatanisme.

    PR

  • Voyage au bout de la nuit...

    Le 10 juin 2017

    Les psychanalyses (dans tous leurs ensembles) sont sans efficacité sur la majorité des troubles mentaux (INSERM, 2004). Toutes les références analytiques non validées ont été retirées du DSM en 1980 (dont celles de la psychanalyse) pour leur absence de scientificité. Effectivement, l’efficacité d’une clinique est intrinsèquement liée à sa scientificité. Ainsi, la psychanalyse n’est pas fiable et il convient de rappeler qu’elle est très souvent source d’effets de détérioration : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2574.

    En 2010, la HAS ne recommande pas la psychanalyse pour le traitement de l’autisme…

    Depuis longtemps, dans les meilleures universités nord-américaines, on n’enseigne plus la psychanalyse dans les départements de psychologie (Harvard, Stanford, État de Pennsylvanie, Yale, Wisconsin, Oxford, etc.). On y enseigne les TCC, la psychologie du développement, etc. mais plus la psychanalyse : http://www.nytimes.com/2007/11/25/weekinreview/25cohen.html

    Rappelons qu'en France la psychanalyse est partout présente dans les questions et nos débats de société. Les médias s’en font les porte-paroles à outrance et parfois même les émissaires ! De très nombreuses associations de psychanalystes ou de pédopsychiatres de cette obédience (WAIMH-FR, APPEA, COPES, ASSOEDY, etc.) se sont auto-proclamées sociétés savantes et exercent un lobbying toxique sur nos institutions : Famille, Justice, Santé. Ces associations vivent de ces partenariats malsains.

    Par exemple, en mai 2014 un groupe de tels protagonistes avaient érigé une pétition contre la résidence alternée des enfants de parents séparés en invoquant des propos basés sur l'escroquerie, le mensonge et la manipulation jusqu'à usurper le nom du célèbre pédiatre T. B. Brazelton dans l'argumentaire ! Les expertises judiciaires dans le milieu de la famille, la formation des magistrats, et les ventes dérivées rapportent des millions d'euros par an à l'industrie psychanalytique.

    Pratiquement toutes les grandes erreurs judiciaires impliquent la présence d'un expert de pratique psychanalytique (exemple : affaire d'Outreau, affaire Derochette, etc.). https://static.mediapart.fr/files/2017/04/30/experts-derochette.pdf

    Lorsque le société française sera prête, il faudrait donc commencer par ne plus rembourser les soins prodigués par les psychiatres de cette obédience.

    Un grand merci pour ces références. Il est à noter que la psychanalyse pourra continuer de s'enseigner en cours d'histoire ou de littérature. Des solutions existent pour ceux qui sont trop spécialisés.

    Le texte précise : "c’est tout le champ des psychothérapies qu’on risque de méconnaître, alors que plusieurs auteurs à l’origine de diverses techniques de psychothérapie « reconnaissent leur dette » aux idées de Freud, la psychanalyse s’apparentant à la mère de toutes les psychothérapies.".

    Si certains auteurs (on ne sait pas qui) à l'origine de diverses techniques (on ne sait pas de quelles techniques) pensent que la psychanalyse est la mère de toutes les psychothérapie ou presque, cela les regarde mais cela est faux. Il existait déjà des psychothérapeutes avant Freud. Il existait aussi des thérapies, comme les TCC, qui ne dérivaient donc pas de la psychanalyse.

    Les découvertes de Freud n'étaient pas de grandes découvertes puisque ses idées étaient déjà largement partagées à l’époque (certaines depuis l’antiquité) mais on peut reconnaitre à Freud d’avoir su les reformuler et les diffuser mieux que personne. Le problème freudien est en réalité parfaitement résumé par un certain Alfred Hoche (professeur de psychiatrie à Fribourg) en 1908 : il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. […] Malheureusement, le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon. https://igorthiriez.com/2015/10/28/n-gauvrit-j-van-rillaer-les-psychanalyses-2010-%E2%99%A5%E2%99%A5%E2%99%A5%E2%99%A5%E2%99%A5/
    .
    Yvon Brès (Professeur émérite de l’Université de Paris VII) écrit : « Entendons nous bien : qu’il ait dit, à propos de l’inconscient, du transfert, des pulsions de vie et de mort, et même à propos de la tragédie et de la religion, de fort belles choses méritant de retenir l’attention parce qu’elles n’avaient pas été dites avant lui de la même manière, c’est évident. Mais que, sur tel ou tel point précis, nous lui soyons redevables d’une découverte entrée dans notre acquis universel, comme la machine à laver ou la pénicilline, c’est ce dont j’ai eu pendant longtemps de plus en plus tendance à douter. D’où la tentation de dire que Freud a effectué une sorte de « synthèse géniale » de thèmes très divers, ou plutôt qu’il était une sorte de génie polyvalent, capable de s’occuper à la fois des aphasies en neurologue, de l’hystérie dans la perspective de la remémoration cathartique, de l’interprétation des rêves, de la sexualité infantile, de la peinture de Léonard de Vinci, des problèmes de la tragédie, de questions ethnologiques, bref de mettre sa touche personnelle un peu partout, mais sans qu’on puisse jamais le ranger parmi les inventeurs au sens banal du terme. …/… La plupart des thèses que l’on attribue à Freud ne lui sont pas propres : ou bien elles existaient avant lui, ou bien elles ont été énoncées après lui. …/…
    Évoquant la plupart des grandes thèses dont on crédite couramment Freud, je disais qu’ou bien elles existaient avant lui ou bien elles ont été inventées après lui. …/… Des prétendues découvertes freudiennes, la plupart ne sont pas de lui, ou du moins ne le sont pas de manière aussi radicale qu’on veut bien le dire. …/… Freud n’a pas inventé l’inconscient. Seuls des ignorants peuvent soutenir l’énormité qui consiste à lui en attribuer la paternité. …/… Freud n’a pas non plus inventé l’idée de la guérison des troubles névrotiques par remémoration d’un événement traumatique oublié. …/… Quand Freud parlera du transfert dans divers articles techniques autour de 1910, on aura parfois l’impression que cette notion est le fruit d’une longue élaboration et qu’il l’a découverte sans qu’il y en ait jamais eu trace ailleurs. Or il suffit de lire les écrits des psychothérapeutes de la fin du XIXe siècle pour se rendre compte qu’ils connaissaient parfaitement ce processus et qu’ils savaient l’utiliser. L’un d’eux ne va-t-il pas jusqu’à dire que les malades guérissent pour faire plaisir au médecin ? Donc Freud n’a pas inventé le transfert, ni son utilisation thérapeutique, encore que lui-même, et surtout ses successeurs en aient cherché des élaborations si sophistiquées que, de nos jours, la notion de transfert est devenue une véritable plaie que cherchent à exorciser certains psychanalystes à l’esprit critique aiguisé. …/… Dans le même ordre d’idées, on dit parfois que Freud a donné la parole aux hystériques. Or non seulement elles n’avaient pas attendu sa permission pour parler, mais Janet (toujours Janet !) ne cesse d’insister sur le fait qu’il faut laisser parler les malades et que cela prend beaucoup de temps et demande beaucoup de patience. Aussi comprend-on que le même Janet, dans le grand rapport sur la psychanalyse qu’il présente au Congrès Mondial de Médecine de Londres en juillet 1913, soit tenté de dire que ce que Freud prétend avoir inventé, il le pratiquait lui-même depuis longtemps. …/… On pourrait continuer ce parcours des grands thèmes du freudisme. On s’apercevrait très vite – souvent, d’ailleurs, avec l’accord de Freud lui-même – qu’ils sont des versions à peine renouvelées de thèmes plus anciens. De la notion de narcissisme, Freud attribue lui-même (faussement, d’ailleurs) la paternité à Näcke. La trilogie ça-moi-surmoi fait fortement penser à la trilogie épithumétikon-noûs-thumos des livres IV et IX de la République et du Timée de Platon. D’ailleurs Freud reprend, dans Le Moi et le Ça, l’allégorie du cavalier qui se trouve dans le Phèdre de Platon (246 a, sq.). Et lorsqu’on lui dit que sa distinction Erôs-pulsions de mort correspond à la distinction empédocléenne philia-neikos, non seulement il acquiesce, mais il cite longuement une étude savante sur Empédocle. …/… etc. » (L’apport freudien, Le Portique. Revue de philosophie et de sciences humaines, Numéro 2 - 1998, Freud et la philosophie).
    .
    Suivre ce lien en cliquant sur "accepter le règlement" : https://moodleucl.uclouvain.be/pluginfile.php/1533981/mod_folder/content/0/Freud.Apports.Bres.pdf?forcedownload=1

    Pierre Laroche

  • Compléments

    Le 10 juin 2017

    On pourra consulter sur ce sujet
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Critique_de_la_psychanalyse
    et lire avec profit
    https://www.psychaanalyse.com/pdf/livre_presentation_mensonges_freudiens_2.pdf
    https://www.babelio.com/livres/Onfray-Le-crepuscule-dune-idole/176254
    https://www.babelio.com/livres/Meyer-Le-livre-noir-de-la-psychanalyse--Vivre-penser-et/4598

    Que la "psychanalyse" comme prétendue discipline soit une supercherie n'empêche nullement que Freud et ses épigones (ou concurrents) ont apporté beaucoup à la psychologie et, au fond, ont sans doute révolutionné les sociétés occidentales.

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