Exposition in utero au paracétamol : un effet sur le développement du langage ?

European Psychiatry publie une étude réalisée par des chercheurs de l’École de Médecine Icahn de l’hôpital Mount Sinai à NewYork, à partir de données suédoises (étude SELMA, Swedish Environmental Longitudinal, Mother and Child, Asthma and Allergy study). Exploitant des informations recueillies auprès d’une cohorte de 754 femmes enceintes (en particulier sur la posologie du paracétamol[1] pris durant leur grossesse et son taux d’excrétion urinaire, puis sur le développement ultérieur du langage chez leur enfant), les auteurs de cette recherche observent l’existence d’un retard de langage plus fréquent chez les garçons (12,6 %) que chez les filles (4,1 %), et chez 8,5 % des enfants en général. Cependant, les filles nées de mères davantage exposées au paracétamol en début de grossesse ont un risque « presque 6 fois plus grand d’avoir un retard de langage » que les filles de mères n’ayant pas reçu ce médicament (Odds ratio OR = 5,92 ; intervalle de confiance à 95 % IC [1,10–31,94]). Vu l’usage courant du paracétamol, les auteurs préconisent (dans l’éventualité où leurs constatations seraient retrouvées dans d’autres études) une limitation du recours à cet analgésique et antipyrétique « durant la grossesse. » Cette prudence semble d’autant plus justifiée que la prise de ce médicament résulte certes parfois d’une prescription médicale, mais bien souvent d’une automédication.

La parole est à la défense

Mais comme nous l’avions déjà évoqué pour un autre article paru dans European Psychiatry[2] (où des lecteurs de Chine portaient un regard aigu sur l’étude publiée), cette nouvelle recherche suscite cette fois la réaction de médecins exerçant en Inde. Ces confrères d’Asie trouvent sa conclusion « suspecte » car elle s’apparenterait à une explication « a posteriori » (raisonnement post hoc)[3]. Pour ces lecteurs, l’objectif de l’étude était de déterminer si l’exposition in utero au paracétamol se trouve associée à un retard de langage : or puisque les auteurs n’ont d’abord observé « aucune association significative entre exposition in utero au paracétamol et retard de langage » (dans un modèle multivarié prenant en compte plusieurs covariables : niveau d’éducation maternelle, poids de la mère, tabagisme maternel...), on devrait donc s’en tenir au résultat de cette recherche initiale. Mais comme le doute survient « lors d’une analyse stratifiée en fonction du sexe », les commentateurs Indiens contestent plusieurs points : faible taille de l’effet, faible précision, évaluation « arbitraire » du stock lexical des enfants (classé au début en trois groupes –moins de 25 mots, 25 à 50 mots, ou plus de 50 mots– puis « reclassifié ensuite » en deux groupes –moins ou plus de 50 mots), incertitude sur la valeur « statistiquement significative des résultats observés chez les filles »...

Bien entendu, les auteurs répliquent à ces critiques en contestant notamment le caractère « post hoc » imputé à leur conclusion : « les résultats de nos analyses en fonction du sexe auraient été inclus dans notre publication, même dans l’éventualité où ils n’auraient montré aucune différence significative en fonction du sexe. »

Sans prendre parti dans ce débat technique, on peut admettre que le principe de précaution doit inciter à la prudence en matière de prescription et d’automédication, y compris avec des molécules aussi courantes que le paracétamol, et a fortiori chez la femme enceinte. Autre intérêt de cette publication, confirmer la dimension de « village planétaire » dans la recherche scientifique : avec la diffusion internationale des travaux, des controverses émanent désormais du monde entier, et pour le plus grand bien de l’essor des idées, des lecteurs en Inde peuvent commenter une recherche américano-suédoise...

[1] Appelé acetaminophen en anglais, ce produit a un nom apparemment très différent en français et en anglais, mais ces deux appellations puisent en fait leur étymologie commune dans le nom chimique de la molécule : « paracétamol » vient de la contraction de para-acétyl-amino-phénol. Et acétaminophène vient de N-acétyl-para-aminophénol. Selon les pays, on utilise plutôt un nom ou l’autre.
[2] Autisme et ISRS, une lecture critique (Jim.fr, 13/02/2018)

Dr Alain Cohen

Références
Bornehag CG et coll.: Prenatal exposure to acetaminophen and children’s language development at 30 months. European Psychiatry, 2018; 51: 98–103.
Shukla L et coll.: Comment on "Prenatal exposure to acetaminophen and children’s language development at 30 months". European Psychiatry 2018; 51: 57.
Bornehag CG et coll.: Reply to Shukla & al. on "Prenatal exposure to acetaminophen and children’s language development at 30 months". European Psychiatry 2018; 51: 86.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article