La procrastination n’est pas bonne pour la santé !

La procrastination (du latin pro « en avant » et crastinus « du lendemain ») est la tendance à remettre systématiquement à plus tard des tâches ou des activités prioritaires de la vie quotidienne ou de la vie professionnelle, et de les remplacer par des activités d'importance secondaire. Une personne qui remet tout au lendemain est appelée un procrastinateur ou une procrastinatrice.

En général, mais pas systématiquement, la procrastination génère un sentiment de culpabilité et d’insatisfaction. Elle peut être le signe d'un trouble psychologique sous-jacent, même si cette corrélation est toujours sujette à débat.

Selon une étude YouGov, étude Omnibus réalisée par la méthode des quotas en mars 2019 auprès de 1 002 personnes représentatives de la population française, plus d'un sujet sur deux affirmaient procrastiner régulièrement. La procrastination était particulièrement marquée chez les étudiants (79 % déclarant être procrastinateurs contre 44 % des retraités [1]). (YouGov récolte des données dans le monde entier sur les habitudes de consommation, les opinions, modes de vie etc.).

Une zone du cerveau impliquée

Une recherche a été conduite par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), l’Université de la Sorbonne et l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), afin de déterminer si une région du cerveau était impliquée dans la procrastination. L’étude est parue en 2022 dans « Nature Communications » [2]. Elle a été réalisée sur 51 sujets qui ont participé à une série de tests comportementaux durant lesquels leur activité cérébrale était enregistrée par Imagerie par Résonance Magnétique (IRM). Une région du cerveau où se joue la prise de décision de procrastiner a été identifiée : le cortex cingulaire antérieur (CAA). Selon les auteurs, cet appareil neuronal a pour rôle d’effectuer un calcul "coût-bénéfice" en intégrant les coûts (efforts) et les bénéfices (récompenses) associés à chaque prise de décision.

Différentes études suggèrent un lien causal possible entre la procrastination et des troubles du comportement parmi lesquels on peut citer : une difficulté à gérer son temps et à se concentrer, le manque d’intérêt et ou de motivation, le stress, une faible estime de soi avec la peur de l'échec, la peur du jugement ou encore le perfectionnisme, le surmenage professionnel. L'absence de plaisir et de récompense immédiate après réalisation de la tâche peut aussi être un facteur favorisant la procrastination. La procrastination a été également associée à la prévalence de problèmes de santé physique généraux, de maladies cardiovasculaires et de comportements liés à un mode de vie malsain [3, 4].                                                                                                                   

Des recherches antérieures montrent que la procrastination est fréquente chez les étudiants des universités et suggèrent qu‘elle peut être associée à des troubles de santé mentale et physique [5, 6, 7]. En effet, les étudiants engagés dans des études universitaires bénéficient en général d'un haut niveau de liberté et souvent d'un niveau d’accompagnement faible, ce qui impose des exigences élevées pour leur capacité d’autorégulation et de gestion de leur temps ; cela peut expliquer la prévalence élevée de la procrastination chez ces étudiants.

Une des limites de ces études est qu’iI s’agissait dans la majorité des cas d’études transversales rétrospectives.

Une étude originale conduite chez des étudiants d’universités de Suède, publiée en janvier 2023 dans « JAMA Network Open », avait pour objectif de rechercher un lien entre procrastination et santé [8].

Des conséquences sur la santé, mentale surtout

Il s’agit d’une étude longitudinale prospective conduite entre le 19 août 2019 et le 15 décembre 2021 ; elle a inclus des étudiants recrutés dans 8 universités de la région du grand Stockholm et d’Örebro. Ils ont été suivis pendant une année durant laquelle 3 enquêtes ont été menées. Il s’agissait d'évaluer si la procrastination était associée à des résultats de santé plus mauvais, 9 mois plus tard.

La procrastination était autodéclarée, mesurée à l'aide de 5 items de la version suédoise de l'échelle de procrastination pure, allant de 1 ("très rarement ou jamais) à 5 ("très souvent ou toujours"), les résultats des trois enquêtes étant additionnés pour donner un score total de procrastination allant de 5 à 25.

Six conséquences sur la santé autodéclarées ont été évaluées lors du suivi à neuf mois : des problèmes de santé mentale (symptômes de dépression, d'anxiété et de stress), des douleurs invalidantes (cou et/ou haut du dos, bas du dos, membres supérieurs et membres inférieurs), des comportements liés à un mode de vie malsain (mauvaise qualité du sommeil, inactivité physique, consommation de tabac, de cannabis, d'alcool et saut du petit-déjeuner), des facteurs de santé psychosociaux (solitude et difficultés économiques) et de l'état de santé général.

L'étude a porté sur 3 525 étudiants (63 % de femmes et 37 % d’hommes), d’âge moyen 24,8 ans. Le pourcentage de participants suivis 9 mois plus tard était de 73% (n = 2 587).                    

Lors de ce suivi à neuf mois, après avoir pris en compte un grand nombre de facteurs de confusion potentiels, les auteurs ont conclu que la procrastination était associée (Risques relatifs toujours supérieur à 1) : à des niveaux de symptômes plus élevés de dépression, d’anxiété et de stress, à des douleurs invalidantes dans les extrémités supérieures, à une la mauvaise qualité du sommeil, à l'inactivité physique.

Cette étude de courte durée menée auprès d'étudiants universitaires suédois conclut a un impact négatif de la procrastination sur la santé, particulièrement sur la santé mentale. Considérant que la procrastination est présentes chez les étudiants universitaires, les auteurs estiment que ces résultats peuvent être importants pour améliorer la santé des étudiants en luttant contre la procrastination par une information sur les méthodes permettant de la prévenir.

Pr Dominique Baudon

Références
[1] https://fr.yougov.com/ Méthodologie
[2] Raphaël Le Bouc & Mathias Pessiglione. A neuro-computational account of procrastination behavior Nature Communications (2022)13:5639 https://doi.org/10.1038/s41467-022-33119-w
[3] Sirois FM.Is procrastination a vulnerability factor for hypertension and cardiovascular disease?testing an extension of the procrastination-health model. J Behav Med. 2015;38(3):578-589. doi:10.1007/s10865-015- 9629-2
[4] Kroese FM et al. : Health behaviour procrastination: a novel reasoned route towards self-regulatory failure. Health Psychol Rev. 2016;10(3):313-325. doi:10.1080/17437199.2015.1116019
[5] Shuai-lei Lian et al. : Social networking site addiction and undergraduate students’ irrational procrastination: The mediating role of social networking site fatigue and the moderating role of effortful control. PLoS ONE, 2018; vol 13, no 12. (DOI 10.1371/journal.pone.0208162)
[6] Rozental A et al. : Procrastination among university students: differentiating severe cases in need of support from less severe cases. Front Psychol. 2022;13:783570. doi:10.3389/fpsyg.2022. 783570
[7] Svartda lF et al.: How study environments foster academic procrastination: overview and recommendations. Front Psychol. 2020;11:540910. doi:10.3389/fpsyg.2020. 540910
[8] Fred Johansson et al. : Associations Between Procrastination and Subsequent Health Outcomes Among University Students in Sweden. JAMA Network Open. 2023;6(1):e2249346. doi:10.1001/jamanetworkopen.2022.49346

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Qui de la poule ou de l'œuf ?

    Le 01 février 2023

    L'inhibition dépressive et l'anxiété sont-elles cause ou conséquences de la procrastination ?

    Dr I Gautier

Réagir à cet article