La variole du singe peut-elle devenir endémique en dehors de l’Afrique ?

Dans l'article « Grandes Endémies et épidémies, spécificités africaines », paru en 2021 dans l’Encyclopédie Médicochirurgicale, nous avions donné la définition suivante d’une endémie : « Affection transmissible, enracinée par son réservoir d’agent potentiellement pathogène, souvent dans un écosystème particulier lorsqu’il y a un réservoir animal, parfois au niveau mondial quand le réservoir est humain » [1].

Ainsi, l’homme peut être le seul réservoir de virus, comme par exemple dans la rougeole ou la poliomyélite ; dans ce cas, si on dispose d’une vaccination très efficace, la maladie peut être éradiquée. Cela a été le cas pour la variole, déclarée éradiquée par l’OMS en 1980. Le monde animal peut être aussi le seul réservoir, comme par exemple pour la rage (des mammifères), la maladie à virus Ebola (chauves-souris), ou la fièvre jaune (couple singe-aedes en forêt intertropicale d’Afrique et d’Amérique) [1].

Première flambée importante dans des zones urbaines au Nigeria en 2017

Dans le cas de la VdS (Monkey Pox), le réservoir animal n’est pas précisément identifié. Il semble qu’il s’agisse de rongeurs vivant en forêt tropicale humide d’Afrique ; le singe ne serait qu’un relais entre le réservoir naturel et l’homme. Le virus a été identifié pour la première fois en 1958 dans un élevage de singes d’un laboratoire au Danemark [2]. En 1959 une épidémie a touché une colonie de macaques rhésus aux États-Unis. En 1964, une épidémie s’est développée au zoo de Rotterdam, aux Pays-Bas. Ce virus a déjà infecté des orang-outans, des gorilles d’Afrique, mais aussi des fourmiliers et des rongeurs.

C’est seulement en 1970 que le virus a été détecté pour la première fois chez l'être humain, un enfant de neuf mois au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo-RDC). Des études rétrospectives montreront par la suite des cas similaires en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Depuis, de nombreuses épidémies sont survenues dans différents pays d’Afrique, mais avec une incidence de cas faible (404 cas détectés de 1970 et 1986, en Afrique). Depuis les années 2000, l'incidence de la maladie a fortement augmenté en Afrique intertropicale.

En 2017, une flambée plus importante s’est produite au Nigéria, avec un peu plus de 500 cas suspects déclarés. Cette épidémie nigériane a cependant changé l’épidémiologie de la VdS. En effet, alors qu’auparavant le virus sévissait plutôt dans des régions forestières peu connectées au reste du pays et du monde, il a atteint en 2017 les zones urbaines du Nigeria, d’où il a pu plus facilement être diffusé hors du continent africain. Cette recrudescence des cas en Afrique s’explique par des facteurs environnementaux et sociaux (déforestation, pauvreté et conflits locaux…), mais aussi par l'arrêt de la vaccination antivariolique (1984) suite à l’éradication de la variole humaine.

Désormais « le risque que la variole du singe s’installe dans des pays non endémiques est réel »

La survenue de cas de VdS hors l’Afrique n’est donc pas une surprise, avec dans un premier temps des cas importés dans de nombreux pays par des sujets infectés en Afrique, puis la multiplication des cas autochtones par contact inter-humains. Du 1er janvier au 15 juin 2022, 2 103 cas confirmés ont été signalés à l’OMS dans 42 pays. La région européenne est au centre de la propagation du virus, avec au 16 juin, 1 773 cas confirmés, soit 84 % du total mondial.

A cause de cette diffusion quasi mondiale, l’OMS a supprimé dans ses statistiques la distinction entre pays endémiques et non endémiques, pour mieux « unifier » la réponse au virus (bulletin d’information de l’OMS du 17 juin envoyé aux médias) [3]. De plus, « le risque que la variole du singe s’installe dans des pays non endémiques est réel », a indiqué le 15 juin Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS[3].

Mais pour que la VdS « s’installe » (s’endémise) hors son écosystème spécifique actuel (forêt tropicale humide d’Afrique), il faudrait que le virus trouve un écosystème équivalent ; ce serait le cas par exemple pour le département français de la Guyane ou de manière plus générale pour les forêts intertropicales d’Amérique du sud ou l’on retrouve des rongeurs et autres faunes mammifères comme en Afrique. Il serait probablement nécessaire que le virus soit introduit dans le biotope forestier par des hôtes animaux intermédiaires, que ceux-ci soient importés d’Afrique porteurs du virus, ou infectés localement par un sujet ayant la maladie. Le risque d’endémisation me semble donc faible. Un exemple de l’impossibilité d’endémisation d’une maladie hors son berceau traditionnel est celui de la fièvre jaune. Le virus de la fièvre jaune a été responsable d’épidémies en Europe et dans le monde, hors son écosystème naturel (Forêts humides d’Afrique et Amérique intertropicales) ; les moustiques (aedes) et le virus étaient présents, ce qui a permis la survenue d’épidémie majeures, mais la fièvre jaune ne s’est jamais installée. Il manquait le couple « singe-aedes » dans un écosystème spécifique, la forêt tropicale [1].

Epidémie animale et humaine de VdS aux Etats-Unis en 2003 : un cas d’école

Environ 800 petits mammifères ont été importés au Texas en avril 2003 en provenance du Ghana ; ils ont introduit le virus de la VdS aux États-Unis. Le virus a été isolé chez deux rats à poche ggéants africains, neuf loirs et trois écureuils. Après leur importation aux États-Unis, des animaux infectés ont été placés à proximité de chiens de prairie (rongeurs Cynomys ludovicianus) chez un vendeur d'animaux de l'Illinois. Ces chiens de prairie ont été vendus comme animaux de compagnie avant qu'ils ne présentent des signes d’infection. Toutes les personnes infectées par le virus (47 cas humains) sont tombées malades après avoir été en contact avec ces chiens de prairie de compagnie infectés. Aucun cas d'infection par la VdS n'a été attribué exclusivement à un contact de personne à personne. L’épidémie animale et humaine a été rapidement enrayée. Un embargo immédiat et une interdiction de l'importation, du transport inter-États, de la vente et de la libération dans l'environnement de certaines espèces de rongeurs, y compris les chiens de prairie ont été décrétés [4].

Il n’y a donc pas eu d’endémisation de la VdS, les écosystèmes locaux ne permettant pas l’enracinement du virus.

Stratégie pour prévenir « l’endémisation » out of Africa

Pour éviter cette « endémisation » de la variole du singe hors son berceau naturel d’Afrique, il faut comme le demande l’OMS une stratégie « unifiée » mondiale avec :

La mise en place d’une surveillance épidémiologique des cas de VdS chez l’homme et l’animal (stratégie One Health).

L’isolement strict des sujets infectés (cas humains et animaux).

La vaccination (vaccin de troisième génération) des cas contacts (vaccination en anneaux).

La vaccination systématique des animaux importés susceptibles de véhiculer le virus (à ma connaissance cela n’a pas encore été proposé).

Le contrôle de l’importation d’animaux sauvages ou domestiques susceptibles d’introduire le virus (en particulier singes et rongeurs).

Cette stratégie doit être particulièrement mise en place dans les zones géographiques pouvant théoriquement permettre l’enracinement du virus (zones forestière intertropicale)

Pr Dominique Baudon

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Vos réactions (2)

  • Comment d'autres voient ce dossier ?

    Le 21 juin 2022

    Au moment, où, vu la gestion de la crise covid, les propos des instances supra-gouvernementales peuvent être mis en doute, il faut regarder comment d'autres voient ce dossier:

    https://zh.wikipedia.org/wiki/%E7%8C%B4%E7%97%98

    La carte des cas dit des choses. La fiche de l'épidémie actuelle est ici :

    https://zh.wikipedia.org/wiki/2022%E5%B9%B4%E7%8C%B4%E7%97%98%E7%88%86%E5%8F%91

    Le dernier paragraphe en dit long sur la situation en terme de communication. Comme je souhaite être concret, et vu votre texte, on marie comment, en France, tourisme et gestion de ce danger, dans le pays, vis à vis de nos partenaires européens et vis à vis des autres pays ?

    Dr Bertrand Carlier

  • Rôle des rongeurs

    Le 21 juin 2022

    et, nos charmants ragondins, introduits pour leur fourrure depuis les zones tropicales et devenus espèce invasive dans les zones humides, a-t-on testé leur potentielle capacité à poster/transmettre?

    Dr Eve Beratto

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