L’aspirine en prévention des accidents cardio-vasculaires : une posologie à revoir ?

L’efficacité de l’aspirine sur l’inhibition de la production de thromboxane par les plaquettes n’est plus à prouver. Cette inhibition est presque complète. La prise d’aspirine n’est pourtant associée qu’à de modestes bénéfices en termes de prévention des accidents vasculaires. Cette disparité entre efficacité et bénéfices cliniques pose question. Elle pourrait être due en partie au schéma de prise à dose unique qui favoriserait le sous-dosage des patients de grand « gabarit » et, a contrario, le sous-dosage des plus menus.

Pour en savoir un peu plus, une équipe internationale a repris les résultats de 10 essais cliniques évaluant l’efficacité de l’aspirine versus contrôle, en prévention primaire des accidents vasculaires, et utilisé les données individuelles des patients pour analyser l’impact du poids et de la taille sur l’effet clinique de faibles doses (≤100 mg) et de doses plus fortes (300-325 ou ≥ 500 mg) d’aspirine.

Une question de poids

Les données de près de 120 000 patients ont été étudiées. L’analyse poolée montre que l’efficacité des faibles doses d’aspirine (75-100 mg) sur le risque d’accidents cardio-vasculaires diminue quand augmente le poids du patient. Les faibles doses ont une réelle efficacité sur les événements cardio-vasculaires chez les patients entre 50 et 69 kg (HR=0,75 ; IC95 % : 0,65 à 0,85). Cet effet ne se confirme pas pour les sujets de moins de 50 kg (1,25 ; 0,74 à 2,09). En ce qui concerne les pesant 70 kg ou plus, les faibles doses d’aspirine étaient associées à une augmentation de la mortalité au cours du premier accident cardio-vasculaire (OR=1,33 ; IC95% : 1,08 à 1,64), particulièrement l’infarctus du myocarde, et chez les patients de plus de 70 ans. En revanche, le risque accru d’hémorragie sévère sous faibles doses d’aspirine disparaît chez les patients de 90 kg et plus. Ces modifications de l’efficacité des faibles doses d’aspirine sont constatées aussi, mais dans une moindre mesure, pour la taille, la surface corporelle, la masse maigre et la masse grasse.

Quant à l’efficacité des fortes doses en prévention primaire du risque cardio-vasculaire, l’analyse poolée montre une réduction des risques cardio-vasculaires des patients de 70 kg ou plus avec 300-325 mg d’aspirine (0,79 ; 0,70 à 0,90) et de ceux de 90 kg ou plus avec 500 mg (0,45 ; 0,26 à 0,79).

Ces résultats semblent indiquer l’existence d’une fenêtre thérapeutique dépendante du poids du patient, à l’intérieur de laquelle la prévention est plus efficace. La réduction notable des accidents cardio-vasculaires et des décès toutes causes quand le traitement est délivré à des doses optimales pour le poids illustre parfaitement l’intérêt qu’il y aurait à ajuster les doses d’aspirine au poids du patient.

Dr Roseline Péluchon

Référence
Rothwell P.M. et coll. : Effects of aspirin on risks of vascular events and cancer according to bodyweight and dose: analysis of individual patient data from randomised trials. Lancet 2018. Publication avancée en ligne le 12 juillet 2018. doi: 10.1016/S0140-6736(18)31133-4.

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Vos réactions (6)

  • Aspirine des vieux !

    Le 31 juillet 2018

    Il y a bien longtemps et avant que les traitements à l'aspirine soient institués,j'avais deux patients de 92 ans chacun et à ma grande surprise m'ont,chacun de leur côté, déclaré : "Docteur,depuis 1918,suite à mes blessures, je prends 1 à 2 aspirine par jour " et nous étions dans les années 1967-68! Je m'étais posé la question : l'aspirine leur redonne de la vitalité malgré leurs aventures passées.
    Mais la prise d'aspirine n'est pas anodine pour tous et surtout pour les vieux et, ayant fait une thèse sur les groupes sanguins ,je m'étais aperçu que les sujets de groupe sanguin A supportaient bien mieux anti-inflammatoires et aspirins que les autres groupes sanguins,spécialement ceux du groupe "O" qui les supportent mal. Depuis, et pendant toute ma carrière, j'ai réservé l'aspirine aux groupe "A" et si nécessaire ai toujours associé un protecteur d'estomac pour les sang "O". Enfin, chez les gens âgés se méfier des douleurs gastriques, qui sont moins évidentes.
    Dr Richard Guidez

  • Aspirine et prévention

    Le 01 août 2018

    Cette étude ne comporte-t-elle pas des biais : certains patients dans les groupes 70-90 kg ont-ils un mode alimentaire différent, activité physique, IMC, etc... différents du groupe inférieur à 70 kg ?

    Dr Jean-Pierre Caron

  • Les petits poids sont bien étranges

    Le 05 août 2018

    En somme il faudrait adapter la dose au poids du patient... ce qui reste quand même assez attendu !

    Par contre il me semblerait utile de s'interroger sur : "Cet effet ne se confirme pas pour les sujets de moins de 50 kg" (que l'on retrouve bien dans l'article original (https://www.thelancet.com/action/showPdf?pii=S0140-6736%2818%2931133-4) à moins que ce ne soit que l'effet de la minceur de l'effectif entre 40-50 kg justifié par le fait que les sujets étudiés : "eligible trials of aspirin in primary prevention" soit bien plus rare chez les personnes minces (la grande majorité à ces poids, les nains obèses étant bien rares !).
    Cette population "légère" mériterait une étude en soit car non seulement l'effet bénéfique est absent mais semble inversé ! N'ont-ils pas de toutes autres causes d'infarctus inaccessibles à cette prévention, voire aggravées par l'aspirine ?

    Dr Yves Gille

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