Le psychiatre doit-il rester imperturbable ?

William Osler
« Celui qui étudie la médecine sans livres navigue sur une mer inconnue, mais celui qui étudie la médecine sans voir les patients ne va même pas en mer. » (William Osler)

Le supplément de l’American Journal of Psychiatry destiné aux jeunes médecins (The Resident’s Journal) évoque la figure d’un « père de la médecine moderne », le célèbre médecin canadien William Osler (1849–1919), bien connu notamment pour la description de l’endocardite infectieuse dont il est l’auteur éponyme. Il reste toutefois controversé pour une « plaisanterie » de très mauvais goût sur l’intérêt d’euthanasier les sexagénaires en les « endormant doucement par le chloroforme » : reprenant le thème d’un récit (The fixed period, La durée déterminée) de l’écrivain britannique Anthony Trollope (1815–1882), Osler s’inscrit là dans la tradition d’un certain humour anglo-saxon insolite et provocateur, rencontré aussi par exemple chez l’auteur irlandais Jonathan Swift conseillant en 1729 (dans sa Modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public)[1] de... manger les enfants !

Cultiver le sens de l’équanimité

Mais Osler peut encore parler aux jeunes médecins, en particulier par l’importance qu’il préconise d’accorder à une anamnèse soigneuse : « Si vous écoutez attentivement le patient, c’est lui qui vous donnera le diagnostic. » Osler est ainsi à l’origine du développement du résidanat pour les jeunes médecins, toujours en vigueur dans les pays de culture anglophone. Le contributeur du Resident’s Journal rappelle aussi qu’Osler conseille aux médecins de « cultiver le sens de l’équanimité » (un état affectif proche de l’ataraxie, avec égalité d’humeur incitant au détachement et à la sérénité) afin de développer « la fermeté et le courage, sans endurcir en même temps son cœur. »

Pour l’auteur, un psychiatre a beaucoup à apprendre d’Osler car celui-ci loue « l’imperturbabilité » comme vertu cardinale du praticien et parce que le médecin ayant le malheur de s’en passer perd rapidement la confiance de ses patients. On peut approuver Osler ou s’interroger sur le contrepied de cette opinion : un psychiatre doit-il toujours demeurer imperturbable ou réagir au contraire parfois, sinon avec mimétisme, du moins avec empathie aux perturbations émotionnelles de ses patients ?
 
[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2000/11/SWIFT/2569
 

Dr Alain Cohen

Références
Edwards ML et coll. : On William Osler, Psychiatry, and the Law: Reflections on “Aequanimitas” at 130 Years. Am J Psychiatry Residents’ Journal, 2019 ; 15-1: 3.

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Vos réactions (2)

  • "Plaisanterie" d'Osler

    Le 05 mars 2020

    Dans cet article il est dit qu'Osler reste toutefois controversé pour une « plaisanterie » de très mauvais goût sur l’intérêt d’euthanasier les sexagénaires ... Je suis septuagénaire et je me demande si compte tenu de la croissance asymptotique de la population mondiale et donc des personnes âgées et de leurs problèmes de santé, on n'en viendra pas à proposer cette solution, disons dans la deuxième moitié de ce XXI ième siècle. J'en ferais bien le pari, mais je ne serai plus là pour récupérer la mise.

    Dr Francis Pihour

  • Psychiatrie et psychanalyse

    Le 06 mars 2020

    Le psychiatre doit-il rester imperturbable ?
    Il peut "ressentir" de l'empathie (intérieure) tout en restant "imperturbable" ou serein (à l'extérieur). Position affective de neutralité bienveillante.

    GLV, psychanalyste

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