Les bébés kangourous, 20 ans après

Historiquement, les « soins maternels kangourous » [SMK] ont été conçus dans un pays à ressources médicales limitées, la Colombie, pour élever à domicile des nouveau-nés de petit poids, n’ayant pas ou plus besoin de soins intensifs et capables de téter et de déglutir. Ils comprennent la position kangourou - un contact peau-à-peau avec la mère –, l’allaitement et une surveillance clinique étroite jusqu’à 37-38 semaines de terme. Ils constituent donc une alternative aux « soins de subsistance » en milieu hospitalier (réchauffement en incubateur et alimentation).

Les SMK sont loin d’être un pis-aller. Par un essai randomisé mené de 1993 à 1996, l’équipe de N. Charpak (Bogota, Colombie) a établi qu’à l’âge corrigé de 1 an les « bébés kangourous » se portaient mieux et se développaient mieux que des enfants maintenus « pour élevage » dans une unité de néonatologie [UNN]. Et la même équipe montre à présent que les SMK procurent aussi des avantages à très long terme !

Vingt ans après, elle a retrouvé la trace de 433 des sujets inclus dans l’essai initial avec un poids de naissance ≤1 800 g. Plus de 90 % d’entre eux étaient nés prématurément. La mortalité des ex-bébés kangourous n’atteint pas la moitié de celle des sujets maintenus en UNN (3,5 % versus 7,7 %, respectivement), les décès étant surtout survenus au cours de la 1ère année de vie.

Deux cents soixante quatre survivants (61 % des sujets retrouvés), dont 139 ex-bébés kangourous, se sont prêtés à un bilan sur trois jours.

Les QI globaux moyens des ex-bébés kangourous et des sujets maintenus en UNN sont égaux (88 ± 13 à l’échelle de Wechsler). Toutefois, parmi les jeunes adultes avec des troubles neurologiques à 6 mois, les plus vulnérables, les ex-bébés kangourous ont un QI supérieur de 3 points.

Les pathologies chroniques sont aussi fréquentes dans les deux groupes, à ceci près que les ex-bébés kangourous ont plus d’hypothyroïdies et moins de paralysies cérébrales sévères.

A l’école, l’absentéisme des ex-bébés kangourous a été inférieur aux sujets maintenus en UNN, mais, curieusement, leurs niveaux en langue et en mathématiques étaient plus faibles à l’examen national de Colombie. Au travail, leur salaire horaire surpasse de 53 % celui des sujets maintenus en UNN.

A 20 ans les ex-bébés kangourous vivent plus souvent avec leurs parents que les sujets de l’autre groupe. Indépendamment de la présence du père au foyer, leurs familles s’avèrent plus stimulantes et plus protectrices et elles s’occupent plus d’eux que les familles des autres sujets.

Moins de troubles du comportement, une meilleure insertion dans la société…et un plus gros cerveau

Toujours à 20 ans, leurs scores d’agressivité et d’hyperactivité aux tests de Conners sont inférieurs à ceux des sujets maintenus en UNN (p = 0,01), la différence étant plus importante quand les mères avaient un bas niveau d’instruction. Leur score d’externalisation, à l’Adult Behavior Checklist, qui reflète la capacité à exprimer les sentiments, notamment les sentiments négatifs, est inférieur de 20 % à celui de l’autre groupe.

Enfin, en IRM, le cerveau des ex-bébés kangourous est plus gros que celui des sujets maintenus en UNN. Leur matière grise totale, leur cortex et leur noyau caudé gauche sont plus volumineux, ce qui suggère que les SMK ont un impact sur la structure du cerveau.

Ainsi, les SMK sont une méthode de soins de développement dont les effets positifs durent jusqu’à l’âge de 20 ans au minimum. Les prématurés qui ont reçu des SMK dans leurs familles deviennent de jeunes adultes qui souffrent moins de troubles du comportement et s’insèrent plus dans la société ; ils ont aussi un noyau caudé gauche plus volumineux.

Pour l’équipe de N. Charpak, les SMK conduisent la famille à se centrer sur le nouveau-né de petit poids, pour son plus grand profit ; passée la période des soins intensifs, ils devraient être administrés à tous les prématurés pour réduire les conséquences médico-psychologiques de la prématurité. Constatons que le peau-à peau, l’une des composantes des SMK, a aussi acquis droit de cité dans les hôpitaux, des salles de naissance aux unités de soins intensifs néonatales, où il est appliqué à des grands prématurés ventilés…

Dr Jean-Marc Retbi

Référence
Charpak N et coll. : Twenty-year follow-up of kangaroo mother care versus traditional care. Pediatrics 2017; 139(1):e20162063

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