Mourir à Paris en pleine pandémie…d’un arrêt cardiaque

La pandémie de Covid-19 a été à l’origine d’une mortalité hospitalière élevée qui a été suivie au jour le jour selon une comptabilité précise et alarmante. Mais aux effets directs de la maladie se sont ajoutés d’autres facteurs plus pernicieux. Le confinement de toute la population du pays, la réorganisation du système de soins afin de diminuer les tensions sur les unités de soins intensifs (USI) en ont fait partie, tout autant que les modifications du mode de vie. La fréquentation des centres hospitaliers s’est considérablement réduite par crainte de contracter l’infection, au risque que s’aggravent certaines maladies chroniques. Autant de facteurs qui peuvent avoir influé négativement sur la morbi-mortalité générale en plus de celle directement liée à la Covid-19. Les arrêts cardiaques hors hôpital (ACHH) constituent un indicateur potentiel de ces phénomènes.

Fréquence hebdomadaire doublée

Une étude d’observation réalisée dans Paris et sa banlieue s’est penchée sur cette problématique qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que se dissipe le spectre de la pandémie. Ses résultats publiés en ligne le 27 mai 2020 dans le Lancet Public Health méritent d’être rapportés.

Les données qui ont concerné 30 768 ACHH survenus depuis le 15 mai 2011 ont été systématiquement recueillies auprès de la brigade des Sapeurs-pompiers de Paris et des hôpitaux attenants.

En pleine pandémie, entre le 16 mars et 26 avril 2020, soit pendant six semaines consécutives, ont été dénombrés 521 ACHH survenus chez des adultes. Cependant au cours des semaines 12 à 17 des années 2012-2019, en dehors de toute pandémie il y a eu 3 052 ACCH. La comparaison entre ces périodes concernant la fréquence hebdomadaire maximale des ACCH (par million d’habitants) montre que celle-ci a doublé, passant transitoirement de 13,42 (intervalle de confiance à 95 % ; IC 95% 12,77-14,07) à 26,64 (IC 95 % 25,72-27,53) (p<0,0001) avant de revenir à des valeurs basales au cours des dernières semaines de la vague épidémique. Sur le plan démographique, les caractéristiques des patients sont restées stables entre les périodes de pandémie et de référence : cela vaut pour l’âge moyen (soit 69,7 ± 17 vs 68,5 ± 18 ans), mais aussi pour la proportion d’hommes (soit 334 [64,4 %] vs 1 826 [59,9 %]).

Délai d’intervention allongé

Cependant, la proportion d’ACHH survenus au domicile s’est avérée plus élevée pendant la pandémie, soit 460 [90,2 %] vs 2 336 [76,8 %] ; p < 0,0001). C’est l’inverse qui a été constaté pour le pourcentage : (1) des réanimations cardiorespiratoires, soit n = 239 [47,8 %] vs 1165 [63,9 %] ; p<0,0001) ; (2) des possibilités de cardioversion, soit n = 49 ([9,2%] vs 472 [19,1 %] ; p < 0,0001). Par ailleurs, le délai avant intervention a été plus long (médiane 10,4 min [écart interquartile EIQ 8,4-13,8] vs 9,4 min [7,9-12,6]; p<0,0001).

Diminution des taux de survie à l’admission

La proportion de patients victimes d’un ACCH arrivés vivants en milieu hospitalier en période de pandémie a diminué parallèlement, passant de 22,8 % à 12,8 % (p < 0,0001). Une analyse multivariée qui a pris en compte les nombreux facteurs de confusion potentiels n’a guère modifié la tendance observée en analyse univariée : la période de la pandémie est restée significativement associée à un plus faible taux de survie lors de l’admission à l’hôpital, l’odds ratio correspondant étant en effet estimé à 0,36 (IC 95 % 0,24-0,52 ; p < 0,0001). Les cas de Covid-19 confirmés ou suspectés ne représentent qu’un tiers de l’augmentation de la fréquence des ACHH survenus au plus fort de la pandémie.

Cette étude d’observation suggère qu’au cours de la pandémie de Covid-19, la fréquence des ACHH a doublé si l’on se réfère à des périodes de référence antérieures. Parallèlement, leur pronostic s’est détérioré avec un taux de survie bien inférieur au moment de l’admission en milieu hospitalier. La Covid-19 ne saurait, à elle seule, expliquer ces résultats.

D’autres facteurs y ont probablement contribué, notamment le confinement et ses répercussions psychosociales ou médicales, mais aussi la réorganisation du système de soins dont l’objectif primordial a été de soulager au maximum les USI et d’augmenter les capacités d’accueil des patients atteints de la Covid 19 au détriment des structures d’accueil classiques : un choix dicté par des impératifs de santé publique qui ne laissaient guère de marge compte tenu d’une situation devenue en peu de temps intenable…

Dr Philippe Tellier

Référence
Marijon E et coll. : Out-of-hospital Cardiac Arrest During the COVID-19 Pandemic in Paris, France : A Population-Based, Observational Study. Lancet Public Health 2020 ; publication avancée en ligne le 27 mai. doi: 10.1016/S2468-2667(20)30117-1.

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Vos réactions (3)

  • Campagne de dissuasions

    Le 02 juin 2020

    La communication hospitalo-centrée et les mises en garde sur la dangerosité à consulter les médecins libéraux n'a probablement pas aidé au suivi des patients effrayés.

    Dr Isabelle Gautier

  • Fermeture des services hospitaliers

    Le 03 juin 2020

    Hôpitaux et cliniques ont fermé leurs services à cause de la Covid. Notamment pour des examens de suivi cardio tels que tests d'efforts et IRM de stress, report de 6 mois ! Fixés à septembre/octobre au lieu de mars !
    Oui ça a dû contribuer à l'accroissement de la mortalité …

    Dominique Monnier

  • Precision de la comptabilité

    Le 05 juin 2020

    La première phrase d'introduction de cette publication indique une précision de comptabilité quotidienne.

    Rappelons la non comptabilité des décès dans les Ephad au début et celle au domicile.

    Dr Clement Vu Ngoc

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