Où l’allaitement protège du cancer de l’ovaire

Le pronostic du cancer ovarien (CO) est sévère, avec une survie à 5 ans inférieure à 50 %, du fait principalement d’un diagnostic tardif. Plusieurs études ont fait état d’une association possible entre allaitement au sein et risque de CO. Leurs résultats ont été souvent divergents et/ou non contributifs. De plus, de par une taille insuffisante des cohortes de patientes, il a été difficile d’analyser l’importance du type histologique de CO, élément majeur du pronostic et affectant le profil de risque.

Dans un travail récent, A Babic et collaborateurs ont évalué les associations entre allaitement maternel et risque de CO, en fonction des différents types histologiques, à partir des données issues de 13 études cas-contrôle, menées dans le cadre de l’Ovarian Cancer Association Consortium, structure créée en 2005 dont le but est de promouvoir les recherches sur les facteurs épidémiologiques associés au CO. Ont été exclues de l’analyse les nullipares (n = 6 309), les femmes pour lesquelles les informations étaient incomplètes sur la parité (n = 233) ou sur le mode d’allaitement (n = 480) et enfin celles ayant présenté des tumeurs non épithéliales (n = 115). Toutes les données collectées concernaient la période entre Novembre 1989 et Décembre 2009. Pour chaque femme a été précisé s’il y avait eu ou non allaitement au sein et, si oui, la durée en mois, la durée cumulative dans l’hypothèse de plusieurs maternités, l’âge lors de la dernière grossesse ainsi que les années écoulées depuis le dernier épisode d’allaitement maternel. L’âge des participantes, leur origine ethnique, leur niveau d’éducation, la durée totale prise éventuelle de contraceptifs oraux, la parité, l’existence d’une endométriose, d’une ligature des trompes, le statut ménopausique, l’indice de masse corporelle et enfin les possibles antécédents familiaux de CO, ont été pris en compte.

Au total 9 973 femmes atteintes d’un CO et 13 843 femmes témoins ont été incluses ; 89 % étaient des Blanches. La prévalence de l’allaitement maternel était comprise entre 41 et 93 %, avec une durée moyenne, par épisode, allant de 3,4 à 8,7 mois. L’âge moyen (DS) se situait, au moment de l’étude, à 57,4 (11,1) ans pour les femmes atteintes de CO et à 56,4 (11,7) pour les cas contrôle. Les malades étaient, dans l’ensemble, plus âgées, plus souvent ménopausées, primipares, et n’ayant pas utilisé de contraceptifs oraux. Elles avaient plus fréquemment des antécédents d’endométriose ou une histoire familiale de CO.

Diminution du risque même pour un seul épisode d’allaitement de courte durée

Après ajustement multivariable, l’allaitement maternel a été trouvé inversement associé au risque de CO, tant pour les formes invasives (Odds Ratio OR : 0,76 ; intervalle de confiance à 95 % IC : 0,71- 0,80) que pour les formes borderline (OR : 0,72 ; IC : 0,64- 0,81). Parmi les tumeurs invasives, l’association est apparue statistiquement significative pour les tumeurs séreuses de haut grade (OR : 0,75 ; IC : 0,70- 0,81), pour les formes endométrioïdes (OR : 0,73 ; IC : 0,64- 0,84) et pour celles à cellules claires (OR : 0,78 ; IC : 0,64- 0,95). Elle n’atteint pas la significativité statistique pour les tumeurs séreuses de bas grade ; enfin, aucune relation n’est décelée pour les tumeurs mucineuses. En ce qui concerne les tumeurs borderline, on note une association inverse forte tant pour les formes mucineuses (OR : 0,68 ; IC : 0,57- 0,82) que pour les formes séreuses (OR : 0,77 ; IC : 0,66-0,89). Un seul épisode d’allaitement au sein, pendant 1 à 3 mois, a été associée à une diminution du risque de 18 % (OR : 0,82 ; IC : 0,76- 0,85). Lorsque l’allaitement est prolongé 12 mois, voire plus, la réduction du risque est plus notable, d’environ 34 % (OR : 0,66 ; IC : 0,58- 0,75). Le caractère récent de l’allaitement, moins de 10 ans, a été également associé à une réduction du risque : OR : 0,56 (IC : 0,47- 0,66), réduction maintenue dans des proportions moindres jusqu’ à 30 ans plus tard (OR : 0,83 ; IC : 0,77- 0,90). La durée totale d’allaitement, en cas de maternités multiples, est aussi associée de façon significative, à une diminution du risque de CO (P < 0,001).
 
Cette relation inverse est retrouvée chez les primipares comme chez les multipares. Par contre, on ne décèle aucun effet notable de l’âge, de l’indice de masse corporelle ou d’antécédents à type d’endométriose ou de cancers familiaux. L’association est très étroite chez les femmes blanches (OR : 0,73 ; IC: 0,69- 0,79) mais elle n’a pas été retrouvée chez les Noires (OR : 0,92 ; IC : 0,60-1,29), ni chez les Asiatiques (OR : 0,81 ; IC : 0,58- 1,11).

Les tumeurs séreuses de haut grade, également concernées

Ainsi, cette vaste enquête ayant porté sur 99 73 femmes pares, atteintes de CO, confirme-t-elle que l’allaitement au sein est associé à une diminution du risque de CO, atteignant 24 % pour les tumeurs invasives et 28 % pour les borderline. La durée moyenne d’allaitement, lors de chaque maternité, est apparue inversement liée au risque de CO. Elle a notamment été retrouvée pour les tumeurs séreuses de haut grade qui représentent l’histotype le plus redoutable parmi les CO. On ne peut déceler de différence entre les allaitements au sein exclusifs et ceux complétés par un lait artificiel. Les mécanismes biologiques sous tendant ces associations restent, à ce jour, imprécis. Il est possible que la suppression de l’ovulation durant la période d’allaitement inhibe la division et la prolifération des cellules épithéliales, donc réduise le risque de carcinogénèse ovarienne. Mais cette hypothèse ne semble pas expliquer, en totalité, le mécanisme physiopathologique d‘une telle association et il se pourrait que l’allaitement soit associé à des modulations à long terme, dans les domaines immun, inflammatoire ou métabolique, interférant avec le risque de CO.

La force de ce travail réside dans les données multiples et précises ayant porté sur l’allaitement maternel, sur l’importance de la cohorte ayant inclus des femmes de grande diversité géographique, mais aussi avec des caractéristiques très variées en termes démographique, de maternité ou de style de vie. Surtout, l’association est déclinée en fonction du type histologique de la tumeur ovarienne et l’on a pu distinguer les effets de l’allaitement et de la maternité. Ses limites tiennent au recueil des données de base, auto rapportées, à des biais de sélection ou à de facteurs confondants non pris en compte, toujours possibles. Enfin, il faut signaler qu’il a porté essentiellement sur des femmes blanches.

En conclusion, l’allaitement maternel au sein est associé à une diminution significative du risque global de CO, y compris des tumeurs séreuses de haut grade, les plus redoutables. L’Organisation Mondiale de la Santé, de fait, recommande une alimentation au sein exclusive pendant au moins 6 mois, suivi d’un maintien partiel 2 ans ou plus après la naissance. Les résultats de ce travail confortent ces recommandations, précisant même qu’un allaitement bref, de moins de 3 mois a un impact net sur le risque de CO.

Dr Pierre Margent

Référence
Babic A et coll. : Association Between Breast Feeding and Ovarian Cancer Risk. JAMA Oncol. 2020 ; 6 (6) ; e : 200421.

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