Quand un psychiatre revisite la Bible

On se souvient du livre que Françoise Dolto publia en 1977, en collaboration avec Gérard Sévérin, un ancien prêtre devenu (je n’ose pas dire « converti ») psychanalyste[1]. Ce livre, L’Évangile au risque de la psychanalyse, jetait un pont entre des préoccupations de type religieux et d’ordre psychologique.

Dans un esprit comparable, le psychiatre britannique George Stein propose aujourd’hui un ouvrage (évoqué par le chroniqueur du British Journal of Psychiatry) consacré à « la psychiatrie cachée dans l’Ancien Testament » : The Hidden Psychiatry of the Old Testament, chez Hamilton Books. L’auteur suggère de considérer ce texte (l’un des plus célèbres de l’humanité) comme « un réservoir précieux de connaissances psychiatriques. » Pour conforter cette thèse, il s’appuie à la fois sur des parties de la Bible décrivant « les sentiments et les dilemmes de personnages-clés » (Job, Jérémie, Ezéchiel, Saül…) et sur « un large éventail de sources psychiatriques. » On peut évoquer par exemple « les épisodes ‘‘maniaques’’ du roi Saül, les sentiments ‘‘paranoïaques’’ de Job, les hallucinations ‘‘schizophréniques’’ d’Ezéchiel. L’auteur propose ainsi de rapprocher certaines descriptions bibliques (comme « la manie chez Saül, la dépression et la culpabilité chez Job, la panique et le dégoût de soi chez Jérémie, et les comportements psychotiques et hallucinations d’Ezéchiel ») avec les références actuelles du DSM !...

Job, Jérémie, Ezéchiel, des « patients » que l’on n’a pas vus…

Évidemment très délicat, cet exercice suscitera donc des controverses à la fois parmi les psychiatres (expliquant qu’on ne peut se risquer à poser un diagnostic sur un présumé « patient » qu’on n’a pas vu soi-même) et chez les religieux (offusqués par cette tentative de rationalisation du « sacré »). Toutefois, d’autres réflexions sont plus consensuelles : place de la sagesse et de la violence, place des troubles psychosomatiques, place de l’alcoolisme…

Certes, George Stein reconnaît que « les intentions des écrivains bibliques et celles des psychiatres modernes divergent. » Mais en confirmant l’universalité comme l’intemporalité des grandes problématiques humaines (la vie, la mort, les origines, la destinée, la filiation, la parentalité, l’espérance, la souffrance, l’individu, la société, etc…), son analyse (comme celle de Françoise Dolto et de Gérard Sévérin) plaide surtout pour « une compréhension empathique entre des disciplines » en apparence distinctes : médecine, morale, philosophie, étude des religions…

Pouvant rapprocher croyants et non croyants, cette démarche contribue donc à renforcer l’apaisement social.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_S%C3%A9v%C3%A9rin

Dr Alain Cohen

Référence
Hannabuss S: Book review. Brit Journal Psychiatry, 2020; 216: 121.

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Vos réactions (9)

  • Un grand oublié le fondateur de la religion monothéiste

    Le 17 février 2020

    Amenothep IV ou Akhenaton, en arrière fond très présent de l'ouvrage de Freud "l'homme Moïse et la religion monothéiste" (et également de l'ouvrage "les secrets de l'exode" des frères Sabbah).

    Pour qui regarde objectivement le règne de ce Pharaon (le seul exemple d'une intolérance religieuse officielle dans l'antiquité pré chrétienne), sa paranoïa ne fait guère de doute.

    Vous avez dit "dérangeant"? Après tout, les créateurs de religions et leurs prophètes ne sont t-ils pas des psychotiques, tout simplement ?

    Dr YD

  • L'art interprétatif de Mme Dolto

    Le 17 février 2020

    Echantillon du livre "L’Évangile au risque de la psychanalyse". Dolto rappelle qu’à l’âge de 12 ans, Jésus reste à Jérusalem à l’insu de ses parents, venus avec lui pour la fête de la Pâque. Après trois jours de recherche, les parents le retrouvent dans le Temple, au milieu des docteurs. Son commentaire : « Normalement, le garçon résout cette séparation d'avec sa mère vers les 5-6 ans. Je crois que Jésus a dû vivre cette castration à cet âge-là, si j'en juge par cet épisode du Temple. S'il n'avait pas résolu son Œdipe, il n'aurait pas pu vivre de cette manière cette péripétie. […] Jésus entre dans la vie adulte. C'est lui qui castre alors ses parents de leur possessivité. » (Tome I, p. 35).
    Echantillon de ce que Mme Dolto « apporte » à la médecine : « Je constate toujours l'apparition d'angines au moment où le patient travaille l'époque orale, car l'angine est une réaction à l'abandon. Je crois que c'est un symptôme exprimant le désir du sujet d'appeler quelqu'un qui ne viendra pas. La gorge se serre au lieu même où elle voudrait appeler cette personne absente. […] En ce qui concerne les otites, beaucoup de pédiatres ont constaté que les enfants les contractent très souvent pour ne pas entendre certaines paroles. Quand il est possible de remonter dans ce qui s’est passé, nous retrouvons fréquemment qu’il s’agit de paroles ayant touché ce petit être humain à un point tout à fait vif de sa structure amoureuse ou aimante et que ces paroles auraient dû entrer en conflit avec l’être aimé de ce moment-là » (Séminaire de psychanalyse d’enfants. Tome I. Seuil, 1982, p. 213).

    Jacques Van Rillaer

  • Bible et psychologie

    Le 17 février 2020

    Je tiens à signaler les excellents livres écrits par Annick de Souzenelle sur différentes parties de l’ancien et du nouveau testament interprétés en fonction de la psychologie et des traditions médicales de l’humanité. Je recommande tout particulièrement à tous les médecins la lecture du : « le symbolisme du corps humain ». La Bible à mots couverts ne fait que nous parler de nous-mêmes et de nos maladies.

    Dr Bernard Aranda

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