Smartphone et vision : des effets encore sous-estimés ?

Le smartphone est un outil qui s’est imposé dans la vie quotidienne à la manière d’un prédateur silencieux en l’espace de quelques années. Le terme d’homo smartphonicus décrit cette mutation qui fait de nos contemporains des accros de leur téléphone intelligent et retentit peu à peu sur leurs comportements et leurs fonctions physiologiques, voire leur anatomie, tout au moins celle de leurs pouces. L’usage immodéré du smartphone peut-il retentir sur la vision ? Certaines études suggèrent que cet engin a cette capacité, du fait des dimensions réduites de son écran et des efforts d’accommodation incessants qui en résultent, d’autres mécanismes étant certainement à l’œuvre tant la physiologie de la vision est complexe.

Une étude pilote

D’ailleurs, l’étiologie précise des troubles et symptômes visuels liés à l’usage du smartphone n’est pas encore déterminée, ce qui fait tout l’intérêt d’une petite étude pilote dans laquelle ont été inclus 12 adultes jeunes (18-23 ans ; sexe féminin : 9/12), indemnes de tout trouble ou maladie de la vision binoculaire, y compris un éventuel syndrome de l’œil sec ou encore une accommodation défaillante. Bref, des participants volontaires et motivés, partis « bon pied bon œil » pour explorer les hypothèses des auteurs de l’étude.

L’épreuve à laquelle ils ont été soumis de leur plein gré a consisté en la lecture d’un texte, en l’occurrence une nouvelle, sur leur smartphone durant soixante minutes, au terme desquelles ont été pris en compte les effets éventuels sur divers symptômes oculaires, la vision binoculaire, le battement des paupières et la distance de travail, en se référant à l’état basal. Divers tests ont été réalisés à cette fin, incluant le délai de rupture du film lacrymal ou NIBUT (non-invasive tear break-up time), la fixation horizontale d’un point donné, la facilité d’accommodation binoculaire, la fréquence et l’amplitude des battements spontanés – évalués toutes les dix minutes – etc. La comparaison des performances d’avant et après la tâche imposée a reposé sur le test de Wilcoxon et les corrélations ont été établies à l’aide du test de Spearman. Au cours de cette dernière, les comparaisons ont reposé sur le test de Friedman.

Des effets peu alarmants mais significatifs à court terme…

Les symptômes de fatigue oculaire et ceux impliquant la surface oculaire ont augmenté après l’usage du smartphone, plus particulièrement les items explorant le confort, la lassitude et l’endormissement  (p ≤ 0,02). La facilité d’accommodation binoculaire a diminué, passant d’une valeur médiane de 11,3 +/- 6,6 à 7,8 +/- 2,5 cycles/mn après la tâche visuelle (p = 0,01). En revanche, la distance de travail et la fixation d’un point n’ont pas été affectées, pas plus d’ailleurs que les résultats du NIBUT. Le nombre de battements de paupière incomplets a augmenté, passant d’une médiane de 6 au bout d’une minute de lecture à 15 à la soixantième minute (p = 0,0049). La fréquence totale des battements complets ou incomplets a augmenté progressivement au cours du temps sans que le seuil de signification statistique soit pour autant atteint (p = 0,08).

Cependant, la fréquence des clignements incomplets en l’espace de 60 minutes de lecture a été associée à une aggravation du score des symptômes impliquant la surface oculaire (ρ = -0,65 ; p = 0,02) et des items corrélés à la fatigue oculaire (ρ = 0,70 ; p = 0,01).

Cette étude pilote suggère que l’usage du smartphone n’est pas sans retentir sur l’œil. La lecture d’une soixantaine de minutes d’une nouvelle sur petit écran retentit sur la vision binoculaire et l’accommodation. Les symptômes ne sont pas sans rappeler ceux du travail sur écran à une nuance près : autant ce dernier est limité voire encadré et réglementé, autant le recours au smartphone est ad libitum, alors que le confort visuel médiocre lié à la taille de l’écran laisse plus à désirer. D’autres études sont les bienvenues…à court comme à long terme, en sachant que les résultats actuels relèvent peut-être d’épiphénomènes au regard de ce qu’un œil humain doit endurer tout au long d’une vie…

Dr Philippe Tellier

Référence
Golebiowski B et coll. Smartphone Use and Effects on Tear Film, Blinking and Binocular Vision. Curr Eye Res. 2019. Publication avancée en ligne le 7 octobre 2019.

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