Toujours plus inégaux face au suicide

On estime qu’une personne meurt toutes les 40 secondes par suicide dans le monde, ce qui correspond environ à 804 000 décès durant l’année 2012. Mais dans cette comptabilité macabre, le nombre réel des suicides est vraisemblablement sous-estimé, car ce sujet demeure très sensible, d’un point de vue social, culturel, religieux (voire juridique, certaines législations voyant encore le suicide comme un acte « illégal »).

Contrer l’extension du suicide passe par des stratégies de prévention, en limitant les moyens de le commettre, notamment l’accès aux armes à feu et à des médicaments détournés de leur usage thérapeutique. Réalisée en collaboration dans 13 pays d’Europe (Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Lituanie, Norvège, Pologne et Suisse) et exploitant des données sur la mortalité par suicide entre 1991 et 2001 chez des Européens âgés de 35 à 79 ans, une étude confirme le poids des « inégalités socio-économiques » et « l’écart grandissant » dans l’épidémiologie du suicide en Europe. Dans les années 1990, les sujets avec le niveau le plus faible (du point de vue éducatif et socio-économique) ont ainsi un risque de suicide « 1,82 fois plus grand » que ceux du groupe au profil le plus élevé, alors que cette amplification du risque atteint depuis l’an 2000 un facteur 2,12 (soit une augmentation proche de 17 %).

Surmortalité disproportionnée chez les plus défavorisés

Cette étude suggère que la prévention du suicide peine à réduire les inégalités, avec une surmortalité « disproportionnée » chez les sujets les plus défavorisés et dans certaines populations européennes, et « des inégalités plus marquées en 2001 » que dix ans plus tôt, « malgré l’adoption de politiques préventives » durant la décennie considérée, dans la plupart des pays concernés. On doit donc déplorer, avec les éditorialistes du British Journal of Psychiatry, « l’échec des pays d’Europe pour contrer les disparités » en matière de suicide. Et d’autant plus qu’aux inégalités géographiques (taux de suicides plus élevés en Europe de l’Est, notamment en Hongrie et en Lituanie, mais plus faibles en Europe du Sud et en Grande-Bretagne) se superposent des inégalités entre les sexes (plus grande vulnérabilité masculine aux facteurs de risque connus, comme un faible niveau d’éducation). Constat inquiétant : non seulement les inégalités observées subsistent chez les hommes dix ans plus tard, mais elles commencent aussi à « émerger chez les femmes vers l’an 2000, alors qu’elles n’étaient pas présentes auparavant. »

Face à ces signaux d’alerte épidémiologique, les auteurs de l’étude préconisent d’accorder « une plus grande attention aux sujets les plus vulnérables », c’est-à-dire les hommes avec un faible niveau d’instruction et les moins insérés au plan professionnel, lesquels devraient constituer la « cible explicitement prioritaire » des systèmes de soins psychiatriques et des politiques de prévention en santé mentale.

Dr Alain Cohen

Références
Das-Munshi J et Thornicroft G : Failure to tackle suicide inequalities across Europe. Br J Psychiatry, 2018; 212: 331–332.
Lorant V et coll. : Socioeconomic inequalities in suicide in Europe: the widening gap. Br J Psychiatry, 2018; 212: 356–361.

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Vos réactions (6)

  • Suicides de médecins

    Le 04 juillet 2018

    Alors que les faits divers regorgent de suicides chez les médecins (des hôpitaux surtout) à Pompidou, à Nancy, à Grenoble, hier encore d'un chirurgien en région parisienne, la litanie selon laquelle ce seraient les forçats du travail de force (ce qui certes exclut les cheminots), des réprouvés de la terre et des chômeurs me paraît devoir être appréciée avec quelque distanciation.

    Dr Jean-Fred Warlin

  • Inégalités sociales et suicides

    Le 05 juillet 2018

    Article malheureusement très intéressant, mais conclusion hélas biaisée : un focus médico-psychiatrique sur les personnes peu éduquées et socialement défavorisées ne devrait pas être une stratégie à envisager... mais bien davantage une réduction des inégalités sociales vu la richesse des pays concernés... C'est devenu une habitude de vouloir traiter les problématiques sociales par des approches médicales. Ca évite de réfléchir aux problèmes de fond.

    Dr Fabrice Kwiatkowski

  • Accès aux soins

    Le 09 juillet 2018

    Je ne pense pas que ce soit une problématique sociale. A mon avis c'est l'accès au psychiatre qui est plus rare dans ces populations (les hommes consultent moins et les moins éduqués encore moins) ce qui explique l'impossibilité de les traiter correctement. Contrairement à l'avis du confrère supra, ce ne sont pas les inégalités sociales qui tuent par suicide (elles tuent aussi, mais différemment), c'est la dépression et les autres maladies psychiatriques qui tuent comme ça. Leur dépistage et leur traitement doit être une priorité. C'est comme pour le tabac : les ouvriers à une époque mourraient plus du cancer du poumon, pas parce qu'ils étaient ouvrier, mais parce qu'ils fumaient plus. La c'est pareil : il y a autant voir plus de dépression mais 10 fois moins de traitement.

    AB

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