#Balancetonmédecin : Twitter, pire et meilleur outil de dénonciation

Paris, le samedi 7 décembre 2019 – Twitter, ce microcosme très particulier que tout le monde adore détester mais dont beaucoup ne se passent pas, a été agité début novembre, comme très fréquemment, par un hashtag appelant aux témoignages qui n’ont pas tardé à dériver vers quelques élucubrations très personnelles et parfois haineuses.

Ainsi, depuis plusieurs mois, voit-on fleurir des mots-dièses invitant à "Balancer" qui son patron, son fleuriste ou son marchand de couleurs. Souvent initiés par des associations militantes, désireuses de dénoncer les différents réflexes de stigmatisations et de discriminations, qui continuent à exister dans la plupart des secteurs de notre société, ces hashtag sont censés par leur succès démontrer l’ampleur du phénomène.

Cependant, plusieurs bémols incitent à nuancer la pertinence de la démonstration. D’abord, les témoignages ainsi recueillis sont très inégaux quant à leur crédibilité et leur lien réel avec le sujet, quand ils ne sont pas simplement les déversoirs d’une haine personnelle et ordinaire. Par ailleurs, très vite, le hashtag est détourné par ceux qui en contestent la légitimité et qui se font fort d’inviter à éviter les généralités (ainsi ne peut-on plus mesurer si le nombre de recours à un hashtag est lié à ses défenseurs ou à ses pourfendeurs). Enfin, il n’est pas impossible que certains participent à la dénonciation générale d’abord pour faire partie d’un mouvement de masse, plutôt que dans une véritable optique d’alerter.

La guerre des boutons

Les médecins n’y ont pas échappé. Ainsi, le mot dièse balance ton médecin a-t-il rencontré un important "succès" au début du mois de novembre dernier. Mais les confidences qui se sont multipliées tenaient plus souvent du règlement de compte individuel, à l’expression d’un ressenti dont la valeur universelle pouvait être souvent discutée (d’une manière générale la place donnée au témoignage pourrait être interrogée), qu’à la véritable leçon sociologique. En outre, inévitablement, la tendance twitter a été contrée par un peu élégant #balancetonpatient où certains professionnels de santé n’ont pas hésité à évoquer à leur tour les travers de ceux qu’ils soignent chaque jour. Le caractère puéril d’une telle passe d’arme devrait sans doute inciter à ignorer ce type de phénomènes.

Une véritable confession

Cependant, l’épisode n’est pas sans enseignement, tant sur le fond que sur la forme.
Sur le fond, d’abord, on relèvera que la probable origine de ce hashtag est un thread proposé par le médecin et blogueur répondant au pseudonyme de Jaddo. Assez connue de la toile et animant un blog réputé pour ses qualités d’écriture et les réflexions qu’il soulève, Jaddo avait essayé dans ces messages d’évoquer ses propres réflexes racistes, face à certains patients. Il s’agissait d’analyser comment elle-même, qui se considère comme pourtant attentive à éviter les discriminations liées à l’ethnie ou à la religion, pouvait parfois, par incompréhension de divers symptômes, par malaise face à ce qui est différent, voire par réflexe intériorisé, se révéler brutalement raciste. Twitter n’étant probablement pas le lieu idéal pour essayer d’exprimer des idées nuancées et complexes, son message a suscité une avalanche de réactions très négatives et violentes à son égard (jusqu’à faire naître le fameux #balancetonmédecin). Des associations militantes notamment se sont emparées de ce témoignage pour lancer l’hallali sur Twitter.

Ça n’arrive pas qu’aux autres

Pourtant, assez rapidement, Jaddo a retiré ses tweets, s’est expliquée et a tenté d’analyser : « J’ai essayé de raconter le déclic de ma prise de conscience de comment là, pour cette patiente-là, j’avais merdé à cause de biais racistes. Ils existent, plein d’études le montre, on le sait. Mais on pense toujours que c’est les autres et pas soi. Du coup, j’ai voulu très naïvement raconter que moi aussi. Avec un côté "même moi", parce que j’essaie (…) depuis quelques années de ne plus l’être (…). Ce faisant, je me suis adressée à un public de médecins blancs, sans penser une seconde à l’impact de mes propos sur les personnes concernées », a-t-elle notamment confessé sur Twitter.

Les intentions ne comptent-elles pas ?

Si on peut regretter, comme Jaddo le fait elle-même, des éléments du discours de cette dernière (elle a notamment à plusieurs reprises utilisé le terme qu’elle a elle-même inventé d’ "hémichauderie" pour décrire les plaintes difficilement compréhensibles de patientes d’origine maghrébine), on peut également remarquer que cette polémique a probablement été facilitée par l’impossibilité sur les réseaux sociaux d’avancer des idées contrastées. Les réseaux sociaux pourraient ne pas être seuls en cause : une possible forme de "radicalisation" de l’expression s’observe.

A cet égard, on relèvera l’appréciation du docteur Martin Winckler sur le thread litigieux de Jaddo. Alors qu’il y a dix ans, il avait préfacé un livre du médecin et blogueuse où cette dernière s’épanchait déjà sur la question de la prise en charge difficile de certains patients, il note : « On était en 2011. J’étais incontestablement moins attentif à la violence de certaines représentations que je ne le suis aujourd’hui. Et probablement enclin à penser, comme d’autres que dans "le contexte" ça n’était pas offensant ou insultant », plaide-t-il. D’aucuns pourraient estimer pourtant que le contexte demeure important et essentiel pour comprendre et juger un texte. Mais Martin Winckler s’y refuse : « Que les intentions de Jaddo aient été bienveillantes, je n’en doute pas. Mais les intentions n’ont pas d’importance. Quand une représentation est violente pour les personnes visées, quelles que soient les intentions initiales, c’est le résultat (la violence ressentie) qui compte » assène-t-il. Cette prise de position pourrait cependant ne pas être partagée par tous et beaucoup estimeront que le contexte ne peut pas toujours être oublié.

Un racisme indéniable

Toutefois, quand il est pris d’une manière globale, le "contexte" ne saurait être une excuse. Or, beaucoup de médecins se sont offusqués du succès du hashtag Balancetonmédecin en mettant en avant les importantes difficultés auxquelles les praticiens sont quotidiennement exposés, la longueur de leurs études et les nombreux sacrifices qu’ils consentent. Une réponse qui a suscité parfois une certaine ironie. « Le médecin que je consultais pour les insomnies qui m’empêchaient de travailler correctement, et qui a dit quand il a compris que j’étais lesbienne que je devrais chercher la source du traumatisme originel : "êtes-vous homosexuelle par peur ou dégoût des hommes" (…) J’aimerais savoir : à partir de combien d’années d’études, combien de sacrifices personnels, combien de paperasseries remplies, d’antibiotiques refusés à des patients enrhumés désagréables, et de vies sauvées, estimez-vous qu’on le droit de dire cela à une patiente en 2013 » a ainsi commenté l’utilisateur de Twitter répondant au pseudonyme NestorleCastor. En répondant ainsi à ceux qui semblaient considérer que le #balancetonmédecin ne tiendrait pas compte du dévouement de nombreux praticiens, NestorleCastor conclut : « C’est une chose de se faire traiter de sale gouine dans la rue, de voir ses parents parler de votre orientation sexuelle comme un vice, c’est autre chose que de voir un médecin énoncer des préjugés quand vous n’avez pas dormi depuis trois jours, et que vous venez vous faire soigner (…). C’est le déni du caractère spécifique des maltraitances en milieu médical qui me pose vraiment problème » poursuit-elle. Ainsi rappelle-t-elle que le racisme et les stigmatisations des médecins sont d’autant plus inacceptables qu’ils émanent de personnes qui se doivent de comprendre et prendre en charge les vulnérabilités.

Or, les réflexes de stigmatisation ne sont pas quantité négligeable chez les professionnels de santé. Le Défenseur des droits est ainsi régulièrement saisi pour des faits suggérant des discriminations liées à la religion ou à l’ethnie. « Les réclamations reçues par le Défenseur des droits font ainsi parfois état d’attitudes, de propos et de comportements discriminatoires de médecins ou d’autres professionnels de santé dans leurs interactions avec les patients, quand des jugements de valeurs fondés sur des stéréotypes discriminatoires fondés sur l’origine et même la pratique religieuse des patients sont portés » écrivait ainsi le Défenseur dans sa contribution au rapport 2018 sur la lutte contre le racisme.

Tous dans le même bateau ?

Ces différentes observations doivent conduire à s’interroger sur la notion de "groupe". Car si certains médecins sont coupables d’actes racistes avérés, ne doit-on pas considérer qu’il s’agit de faits individuels, qui ne devraient pas entacher l’ensemble de la profession. Systématiquement les hasthag #balanceton ont reçu les mêmes critiques. Ainsi, les fameuses dénonciations des actes misogynes perpétrés par les hommes, voire des harcèlements et autres agressions ont été l’occasion pour beaucoup de rappeler que l’on ne pouvait affirmer que tous les hommes soient des harceleurs en puissance (ce qui s’est exprimé à travers le #Notallmen). C’est dans ce sens que le patron de l’Union française pour une médecine libre (UFML) Jérôme Marty a dénoncé : « Qu’on mette "balance ton médecin raciste" ça ne me gêne pas. Qu’on mette "balance ton médecin" ça me gêne énormément. Y a-t-il des médecins racistes ? Evidemment. Y-en-a-t-il autant que dans la société ? Non ! Je rappelle que les médecins ont un code de déontologie qui interdit le racisme » s’était-il agacé sur RMC. Si on pourrait rétorquer qu’il ne suffit malheureusement pas d’un code de déontologie pour éviter les réflexes racistes, d’autres ont cependant partagé le même malaise vis-à-vis d’un #hastag se montrant sans nuance. « Il aurait fallu plutôt dire balance ton cupide ou balance ton homophobe. De même qu’on a dit balance ton porc. Il s’agit de dénoncer des comportements insupportables, pas une catégorie de personnes (on n’a pas dit balance ton amoureux par exemple, mais balance ton porc) » a ainsi fait valoir le docteur Galava Balit.

Un groupe et des individus

Cependant, pour certains, à travers cette généralisation, il s’agissait de revenir sur la minimisation du phénomène de racisme dans le milieu médical. Plus encore, d’autres espéraient ainsi mettre en évidence les mécanismes qui, d’aucuns l’assurent, dans la formation des médecins, favorisent les préjugés racistes ou discriminants. « Comme tous les #balance, ce hashtag vise un groupe, une population, mais pas des individus en particulier. Il paraît évident que certain.e.s membres dudit groupe n’ont rien à voir avec les dérives parfois décrites, mais ce n’est pas pour autant, un raccourci d’utiliser le groupe pour décrire une dérive. Le traditionnel Men Are Trash en fait bien l’exemple : à y regarder de plus près, oui men are trash, à cause du patriarcat, ses dérives (…). Mais pour autant, tous les men ne sont pas trash en tant qu’individus (…). De ce fait et prenant cette différence entre l’individu et le groupe (ici les médecins) visé, les esprits peuvent déjà s’apaiser (…). Pour témoigner (et surtout pour dénoncer) cette éducation qui pousse à la dérive, il faut utiliser la notion de groupe (…). Ici la notion de groupe dénonce ce qui a induit ces comportements décrits, elle n’a pas pour but d’attaquer la profession en tant que telle. Doit-on ignorer la parole des victimes parce que "moi mon médecin est pas comme ça" ? (…) Doit-on reprocher aux médecins de tiquer ? Non, et on peut même les comprendre. Chaque personne qui voit son groupe attaqué de la sorte aura forcément une réaction de défense, en pensant "mais moi je ne suis pas comme çà". A force de discussions, pourtant, pas mal de médecins vont avouer "oui j’ai peut-être fait cette connerie à un moment" », développe celle qui se présente comme Ambulancière en carton.

Ainsi, les médecins pourraient réaliser qu’eux aussi ont pu (comme le fleuriste ou le marchand de couleur), malgré leur code de déontologie et leur "conscientisation", avoir des réflexes racistes, en lisant des messages comme ceux de Jaddo. Des messages qui font dire au docteur Dominique Dupagne : « Etre raciste, c’est mal. Croire que l’on n’est pas influencé par la couleur de peau de l’autre, c’est con. Le nier, c’est dangereux. Jaddo a décrit ses doutes pour nous rendre vigilants vis-à-vis de comportements inconscients liés à nos préjugés. C’est courageux. C’est bien ».

Et alors naîtrait le #balancelejouroùtuasétéracistealorsquetunepensaispasl’être. Et grâce au hashtag le plus long, Twitter deviendrait un formidable outil de dénonciation et de lutte contre les préjugés. A voir.

Pour ceux qui veulent balancer entre deux réflexions sur les hashtags, vous pouvez relire les fils Twitter de :

Jaddo : https://twitter.com/Jaddo_fr/status/1190753514936508416
Martin Winckler : https://twitter.com/MartinWinckler/status/1191136293679448064
Nestorlecastor : https://twitter.com/CastorNestor/status/1191742258476920832
Galava Balit : https://twitter.com/DocGalavaBalit/status/1191668045506383872
Ambulancière en carton : https://twitter.com/brevesdambu/status/1191638490469060608
Docteur Dupagne : https://twitter.com/DDupagne/status/1191596636536999936

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Gazouillis agressifs...

    Le 09 décembre 2019

    « Autant en emporte le vent »... J’estime qu’à l’heure où les agressivités latentes ou patentes peuvent se manifester aussi facilement, et aussi brutalement qu’un raptus, il convient de voiler ses sentiments et être toujours prudent et mesuré dans ses paroles (rester toujours dans l’euphémisme est un excellent exercice !). Le racisme, et les propos désagréables et déplacés, pouvant toucher toutes sortes de personnes de toutes origines, battre sa coulpe en public ne me parait pas judicieux.

    Le ressentiment voire la haine anti-médecins étant assez couramment partagés dans nos contrées.
    Et actuellement elle s’exprime nettement plus rapidement et violemment parfois, dans quelques milieux que l’on puisse fréquenter par l’exercice de sa profession, et aussi divers soient-ils.

    Dr Bernard Dumas

  • Personnalisation ou pas

    Le 12 décembre 2019

    Quand un médecin est face à un patient il doit avoir ce colloque singulier si particulier et s'adapter aux particularités de son patient tout en réfléchissant à partir de connaissance globale.

    Chaque patient est unique: doit il se sentir discriminé parce que je n'ai pas la même relation avec lui qu'avec un autre?
    Ne dois-je être médecin qu'en me fiant à des algorithmes qui ne tiennent pas compte du ressenti, du flair de chaque médecin.

    Alors autant assurer les consultations par un robot qui traitera tout le monde selon un programme préétabli: il ne restera plus qu'à se plaindre du bug de la machine...
    Et pour les relation interhumaines, Facebook ou Twitter vous comblera.

    Dr Eric Giblot Ducray

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