« Une nation solidaire » plutôt qu’une « société d’individus libres » : couvre feu sanitaire pour 18 millions de Français

Paris, le jeudi 15 octobre 2020 – Sur la forme, qui a nécessairement son importance et tout particulièrement en France, l’exercice a été très différent de l’annonce du confinement au mois de mars. C’est au cours d’une interview, sans lyrisme et sans éviter le terme attendu, qu’Emmnanuel Macron a confirmé ce qui n’a guère été une surprise : un couvre-feu s’imposera en Ile de France et dans huit métropoles (Lille, Grenoble, Lyon, Aix-Marseille, Montpellier, Rouen, Toulouse et Saint-Étienne) à partir de samedi minuit. Sauf urgences et situations particulières qui seront précisées avant samedi, il sera donc impossible de se déplacer de 21h à 6 heures du matin. Ce couvre feu est prévu pour quatre semaines mais pourrait être prolongé jusqu’au 1er décembre, si le parlement l’autorisait. Une réouverture « progressive » a prévenu le Président de la République pourra ensuite être déployée… à la condition probablement que les effets soient au rendez-vous et que la pression sur les services de réanimation soit significativement diminuée.

La fête est finie, mais pas l’école et la vie

Un tel dispositif a été justifié par la situation sanitaire préoccupante, qui touche l’ensemble du pays (ce qui rend difficile les transferts de patients). Cependant, refusant un reconfinement, plus encore généralisé, cette mesure a été choisie par les autorités politiques pour pouvoir tout à la fois protéger en partie la vie économique et d’une manière plus restreinte sociale, sans nuire aux activités d’enseignement, tout en mettant un coup d’arrêt aux rassemblements festifs qui sont considérés comme générateurs d’un grand nombre de contaminations. Emmanuel Macron a affirmé : « Nous n’avons pas perdu le contrôle » et refuse de « céder à la panique », mais insiste sur le fait que l’inaction est impossible.

Des précisions attendues

Les détails de l’application de cette mesure doivent être donnés aujourd’hui par le Premier ministre et par les ministres concernés (Intérieur, Travail, Santé, Économie). Il s’agira notamment de préciser les conditions juridiques et pratiques de dérogations à la mesure générale de couvre feu. Des précisions sont également attendues sur les compensations financières qui seront allouées pour soutenir les secteurs fortement touchés (restauration, hôtellerie, cinéma, spectacle vivant…), tandis que le Président de la République a précisé les nouvelles mesures financières concernant les plus précaires. Les mairies doivent œuvrer en collaboration avec l’État pour la mise en place du dispositif. Hier, la plupart d’entre elles ont accueilli les annonces présidentielles sans surprise et en confirmant leur souhait de travailler en bonne intelligence avec l’État. Cependant, des aménagements sont encore espérés. Ainsi, Anne Hidalgo, à Paris souhaite pouvoir discuter avec le ministre de la Culture afin de « trouver des solutions ou des dérogations pour que les auteurs et les artistes du spectacle vivant puissent continuer à présenter au public leurs créations dans le strict respect des règles sanitaires ».

La conférence de presse du Premier ministre sera également cruciale pour préciser quelles autres mesures, associées à l’état d’alerte renforcée ou maximum décrété dans différents territoires, perdureront ces prochaines semaines (fermeture des salles de sport par exemple).

Stop Covid : litote présidentielle

Parallèlement à ces annonces concernant le couvre feu, le Président de la République a promis que notre arsenal de repérage et de dépistage allait être renforcé pour gagner en efficacité. Il a ainsi évoqué le recours aux tests antigéniques, qui ont été la semaine dernière l’objet d’un avis de la Haute autorité de santé (HAS) qui suppose cependant une utilisation restreinte à certains cas (patients symptomatiques pour lesquels un résultat ne peut être espéré avant 48 heures et dépistage de masse, mais pas les cas contact par exemple). Alors que le gouvernement a dessiné un dispositif très souple (avec par exemple la possibilité des autotests), il est possible de supposer des élargissements par rapport à la doctrine actuelle et les annones d’Olivier Véran sont donc très attendues. Il devrait également peut-être être interrogé sur le nouveau système numérique. Refusant le mot « d’échec » et préférant la litote « Ça n’a pas marché », le Président de la République a indiqué que face à l’inefficacité de Stop Covid, ce dernier serait remplacé par « Tous anti Covid » (et non pas télé Covid comme l'avait évoqué le premier ministre !). Alors qu’Emmanuel Macron a évoqué la possibilité que ce système soit déployé dans certains lieux comme les restaurants, les questions sont nombreuses sur le régime qui s’imposera.

Bienvenue en Absurdie

Si la très grande majorité des médecins qui s’expriment de façon régulière dans les médias et sur les réseaux sociaux ont salué ces mesures considérées comme nécessaires et permettant cependant d’éviter non seulement la mise à l’arrêt de tout le pays mais aussi la suspension des consultations médicales (non Covid), la classe politique s’est montrée moins unanime. Les critiques ont été nombreuses à droite comme à l’extrême gauche. Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi fait remarquer, considérant comme « absurde » de sonner le couvre feu alors que les écoles, les universités et les entreprises sont aujourd’hui, selon les données établies par Santé publique France et les ARS comme les lieux comptant les plus grand nombre de clusters. Une correction a été très vite donnée par Olivier Véran : « 60 % des clusters, ça signifie 10 % des contaminations identifiées. Vous confondez clusters et diagnostics. Dommage de polémiquer à l’heure où nous voulons préserver l’éducation, sauvegarder les emplois et lutter efficacement contre cette épidémie dans l’intérêt des Français ». Si les données concernant les clusters et les foyers sont effectivement à interpréter de façon prudente, cette remarque du président de La France Insoumise fait écho à de nombreuses réactions décelant une forme d’incohérence, voire d’hypocrisie, dans le choix d’imposer un couvre feu tout en refusant d’imposer quand cela est possible le télétravail.

La solidarité doit-elle remplacer la liberté dans la devise nationale ?

Ces critiques pourraient donner lieu à des tentatives de recours administratifs. Ces derniers ont été très nombreux depuis le début de la crise sanitaire : 300 requêtes en référé. Les réponses du Conseil d’État n’ont pas toujours confirmé les mesures restreignant les libertés au nom de la lutte contre l’épidémie, mais il est peu probable que la décision gouvernementale du couvre feu qui sera confortée par un vote parlementaire soit susceptible d’être retoquée. On pourra cependant constater, comme le fait aujourd’hui le Monde, que depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France a vécu plus de la moitié du temps sous un régime d’exception. Ces dispositions de protection ne sont probablement pas sans incidence sur la conception de notre liberté et de notre société. Le Chef de l’État ne s’en cache pas, défendant : « On s’était progressivement habitué à être une société d’individus libres, nous sommes une nation de citoyens solidaires ».

Aurélie Haroche

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