A quoi servent les internes ?

Paris, le samedi 10 juin 2017 – Même si un grand espoir est fondé sur la nouvelle équipe du ministère de la Santé, la réforme du troisième cycle des études médicales demeure l’objet d’importantes critiques de la part des représentants des internes (comme nous avons pu le lire dans les colonnes du JIM la semaine dernière) mais aussi des médecins déjà installés. Ces dernières semaines, dans les journaux comme sur les blogs, les tribunes se sont multipliées pour décoder les différentes failles de la réforme. On constate cependant que certaines prises de position révèlent de conceptions très différentes du rôle des années d’internat.

Internes oui, mais des hôpitaux !

Ainsi, la mise en place d’une « année de responsabilisation intégrée dans le temps de formation » pour reprendre la dénomination retenue par le docteur Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) sur son blog fait sourciller. Ce dispositif représente aux yeux de certains un risque de voir cette dernière année de formation glisser peu à peu vers une forme d’assistanat pour « presque tous ». Certes, mais les internes ne sont-ils pas également destinés à assister la population et les hôpitaux en mal de médecins ? C’est la question que pose, à contre courant, le docteur Christophe Trivalle (Chef de service SSR Alzheimer, Hôpital Paul Brousse, AP-HP) dans une tribune publiée par le Monde cette semaine. « Uniquement envisagée sous l’angle de la "formation" des étudiants, [la réforme] n’a jamais tenu compte du rôle important des internes dans le fonctionnement de l’hôpital. Tout le monde a oublié leur titre historique, qui était "internes des hôpitaux"! » écrit le praticien. Ainsi, considère-t-il, non seulement, s’opposant à la plupart des analyses, que c’est la préoccupation de la formation qui a animé les concepteurs de la réforme, mais plus encore, il juge que le rôle des internes ne doit pas être uniquement perçu à travers la question de l’enseignement mais aussi du travail qu’ils fournissent !

Un internat qui ne prépare plus à l’hôpital !

Le docteur Trivalle et d’autres opposants à la réforme partagent le sentiment qu’elle risque d’aggraver plus encore la désertification médicale. Néanmoins, leur lecture en la matière ne converge pas parfaitement. Les signataires d’une tribune publiée sur ce sujet il y a quelques semaines dans le Monde, parmi lesquels Olivier Le Pennetier, président de l’Intersyndicat national des internes (ISNI) et Jean-Paul Ortiz analysent : « La modification de la répartition des internes sur le territoire (…) videra les services de périphérie et accentuera ainsi encore davantage les inégalités territoriales (…). La perspective de faire des stages en exercice libéral s’en éloigne d’autant » écrivaient-ils. La perception du docteur Trivalle est différente. Rappelant (à l’instar de ses confrères) que la désertification médicale concerne tout autant les structures hospitalières que les villes et campagnes, il observe : « On va encore aggraver cette désertification hospitalière avec la réforme du troisième cycle des études médicales (…). Les futurs médecins généralistes, qui feront par la suite toute leur carrière en ville, n’auront souvent plus l’occasion de travailler à l’hôpital. Il est dommage que la réforme actuelle ne soit envisagée que sous un angle visant à éviter l’hôpital, alors que ces futurs médecins, généralistes ou spécialistes en libéral, auront toute leur vie ¬professionnelle pour bien comprendre les subtilités administratives du travail en cabinet ! » s’inquiète-t-il.

Qui va nous soigner quand on sera vieux ?

D’une manière générale, le docteur Trivalle fait le constat d’une réforme éloignée des enjeux les plus urgents et les plus prégnants à relever demain : qui soignera une population toujours vieillissante et qui nécessite toujours plus de soins ? Hier, les internes mais plus encore les médecins titulaires à diplôme étranger assuraient cette permanence des soins. « Mais les règles de recrutement les concernant sont devenues de plus en plus restrictives et ce robinet est presque fermé. En outre, dès qu’ils sont inscrits au conseil de l’ordre, ceux qui ont été recrutés quittent l’hôpital pour s’installer dans le privé » regrette-t-il décrivant des services hospitaliers « surtout en gériatrie et en SSR (…) dans lesquels il manque des praticiens hospitaliers, des médecins étrangers, et pour lesquels on retire progressivement les internes. (…) Comme on le voit, on va droit dans le mur » conclut-il sombrement.

Voilà une prise de position qui pourrait éclairer d’un jour un peu différent les discussions que les représentants des internes vont engager prochainement avec le ministre de la Santé, même s’il est peu probable que les carabins reprennent à leur compte une analyse qui tente de ramener les étudiants en médecine à leur rôle de faisant fonction de praticiens.

Pour découvrir ces différentes analyses de la réforme des internes et repenser à leur rôle passé, actuel et futur, vous pouvez consulter :
La tribune de Christophe Rivalle (réservée aux abonnés du Monde) : http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/06/07/qui-va-s-occuper-de-nos-malades-ages_5140298_1650684.html
Le post de Jean-Paul Ortiz : https://jeanpaulortiz.com/2017/04/18/reforme-du-3e-cycle-des-etudes-medicales-encore-un-echec-du-dialogue/
Et la tribune commune de plusieurs représentants des internes et des médecins : http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/04/07/reforme-des-etudes-medicales-la-profession-demande-a-etre-entendue_5107515_1650684.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • La Médecine actuelle, l'internat et les mauvaises réformes

    Le 10 juin 2017

    Il y a beaucoup de choses à dire sur l'évolution actuelle de la Médecine. Une réforme sans ambition tentant de raccourcir le cursus d'apprentissage est une navrance. Le rôle de l'Interne, apprenti mais aussi jeune médecin qui doit acquérir sa spécialité et se faire son expérience est bien prévu avec un compagnonnage par un senior, ce qui ne lui enlève pas son rôle de cheville ouvrière dans les services : avec l'arsenal de mesures qui le dispensent jusqu'à 2 jours par semaine de travailler... et le raccourcissement de la durée de formation, c'est une catastrophe annoncée!

    Les salaires des Praticiens sont ridicules en début de carrière, plus du tout adaptés au monde actuel et dans presque toutes les spécialités l'hémorragie vers les structures "de ville" est compréhensible: on y gagne en moyenne au moins 2 x plus, ce qui après 10-15 d'études n'est pas trop demander! La médecine générale est une spécialité (?), ce qui n'a rien arrangé: c'est surtout une discipline médicale difficile et administrativement écrasée, elle n'est plus libérale que de nom.

    La crise à mon avis est extrêmement profonde et aucune réforme de fond visant à bien former des médecins correctement payés (en ville comme à l’hôpital) et à leur permettre d'exercer leur métier (le diagnostic et le soin) sans un couvercle administratif écrasant n'est pas à l'ordre du jour...Constat pessimiste qui ne fait que refléter la grande morosité des soignants à l'heure actuelle...

    Dr Astrid Wilk

  • Fin d'un système

    Le 16 juin 2017

    Qui s'étonnera de la fin d'un système anachronique et insoutenable comme celui des faisant fonction d'interne étrangers?
    J'ai fait l'amère expérience de passer par la case "FFI" dans les années 1990 ("un comble pour une allemande" plaisantaient les collègues français). Victime de la même exploitation (60% de la rémunération des titulaires pour les postes les plus lourds et donc non choisis par ceux-ci et donc dévolus aux étrangers), je n'ai pourtant pas eu à souffrir le même mépris que la majorité que mes camarades. Car, contrairement à eux, blanche et européenne du nord...

    Avec mes camarades, souvent forts une expérience de médecins généralistes dans leur pays, on faisait des semaines de 60 h pour une "indemnité" inférieure au salaire des agents de service, avec des CDD de 6 mois renouvelables à l'infini sans droit aux allocations chômage (il est vrai que l'esclave, lucratif comme il est, risque peu de chômer).

    Me croyant devant une violation flagrante du Code du Travail, je me suis tourné vers les syndicats des internes, pour constater l'absence totale de solidarité avec les consœurs et confrères étrangers.
    Au contraire, on attendait de ces derniers qu'ils soient éternellement reconnaissants à la France d'avoir bien voulu accepter leur présence dans ses services hospitaliers!

    Et nos dirigeants et comptables se frottaient les mains de voir de la matière grise dont la formation avait été payé par des pais du "tiers monde" leur arriver toute cuite, bon marché, docile et corvéable à merci.
    Mais de quoi se plaint-on ? Que ce système néocolonial prenne fin ? Aujourd'hui, je suis française et consommatrice de soins, et je vais subir le retour de bâton comme nous tous, mais je ne vois la rien d'étonnant: Eh oui, lorsqu'on construit un monde sur l'injustice, il faut s'attendre à ce qu'il s'écroule un jour et qu'on en paie le prix !

    Dr Gerlind Gilbert

  • Et vous vous demandez pourquoi on ne choisit pas l'hôpital ?

    Le 17 juin 2017

    Je termine mon internat et j'ai choisi de bosser en hôpital parce qu'à l'hôpital il y a des patients que je ne verrais pas ailleurs, un travail en équipe que j'apprécie et que j'ambitionne de pouvoir faire quelques publications ce qui est tout de même nettement plus difficile à faire ailleurs.

    Mais franchement je comprends que tous mes co-internes fassent le choix de partir bosser en clinique ou en cabinet.
    D'une part, il y a tout de même une concentration de fainéants au centimètre carré (et je reste polie!) assez invraisemblable dans certains endroits (pas tous heureusement!) et qui en plus ne respectent pas leurs contrats, sans que personne n'y fasse rien.

    La rigidité institutionnelle pour faire bouger quoi que ce soit est telle qu'au bout d'un moment on se dit "Heureusement que je ne suis là que pour 6 mois, parce que j'en ai marre que rien n'avance, rien ne change parce que personne n'a vraiment envie non plus de faire bouger les choses."

    Tout le monde se plaint mais personne ne fait ce qu'il faut pour que ça change. Donc partir ailleurs est encore la meilleure solution. Actuellement, sincèrement, je me donne encore quelques chances pour réussir à faire au moins un peu ce qui me semble bien à faire, quitte à changer encore d'hôpital, mais si je n'y arrive pas, je pense que je me retrouverais en clinique comme la plupart de mes collègues. C'est insupportable cette mollesse! Si quelqu'un ne fait pas son boulot, arrive à 11h, prend 2h de pause déjeuner et part à 16h, où on le recadre et il fait son boulot, où il dégage!

    En plus de ça, mon salaire ne me permet même pas de payer mon loyer, mes charges, mes impôts, l'assurance de l'appartement, de la voiture, la RCP... et autres frais divers. Je suis sans arrêt dans le rouge et pas qu'un peu. Je passe mon temps à demander de l'aide à mon père et ça je ne le supporte plus. Être à mon âge obligée de tout le temps taxer mon père, c'est humiliant.

    Sophie Gallet

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