Bisphénol A : la politique française sera-t-elle perturbée par l’avis de l’EFSA ?

Parme, le jeudi 22 janvier 2015 – Depuis que les premières alertes ont été lancées contre le bisphénol A, (le Canada fut en 2008 le premier pays à le classer parmi les substances dangereuses et à en interdire l’usage dans la fabrication des biberons), une dissension existe entre les instances européennes et plusieurs états membres, dont la France, quant au niveau de dangerosité de cette substance. L’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) a en effet multiplié les avis rassurants sur les risques représentés pour la santé humaine par ce perturbateur endocrinien. Et si l’Europe a finalement accepté de se ranger derrière l’avis de plusieurs de ses membres en prohibant la substance dans la fabrication des biberons en 2012, elle s’est montrée plus que réservée sur les appels à une interdiction toujours plus large.

Abaissement avant de nouvelles expertises

Il y a un an jour pour jour, les pourfendeurs du bisphénol A, France en tête voulaient croire en un revirement de l’EFSA. Dans un avis provisoire, cette dernière prônait un abaissement important de la dose journalière tolérable (DJT) d’exposition au BPA, devant passer selon elle de 50 µg/kg de poids corporel/jour (ou 0,05 mg/kg/p.c./jour) à 5 µg/kg p.c./jour (0,005 mg/kg/pc/jour). Cette mesure « provisoire » était expliquée d’une part en raison de l’existence de différents travaux conduisant à « identifier des effets indésirables probables sur le foie et les reins, ainsi que des effets sur la glande mammaire » et d’autre part par la persistance de nombreuses incertitudes nécessitant de plus larges investigations. Ces dernières concernaient les effets possibles du BPA sur « les systèmes reproductif, nerveux, immunitaire, métabolique et cardiovasculaire, ainsi sur le développement de cancers ». Cependant, même si cet appel à la baisse de la DJT avait conforté les opposants au BPA, l’EFSA continuait parallèlement à marteler que le « risque sanitaire pour tous les groupes de population est faible ».

Une connaissance plus précise des niveaux d’exposition par l’alimentation

C’est encore, un an après, ce qu’elle continue de soutenir dans un avis publié hier, fruit de longs mois de travaux, d’une large concertation publique et d’entretiens avec les experts de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) française, dont les positions divergent sur plusieurs points avec ceux de l’EFSA, probablement en raison de méthodologies différentes quant à l’appréciation des risques. « La réévaluation complète (…) de l’exposition au BPA et de sa toxicité a permis de conclure qu’aux niveaux actuels d’exposition, le BPA ne représente pas de risque pour la santé des consommateurs de tous les groupes d’âge » indique en effet l’EFSA dans le communiqué qui accompagne son avis. Si l’EFSA confirme la baisse de la DJT de 50 µg/kg de poids corporel/jour à 4 µg/kg p.c./jour, elle rappelle que « les estimations les plus élevées de l’exposition alimentaire ou de l’exposition provenant d’une combinaison de sources diverses (…) sont malgré tout de trois à cinq fois inférieures à cette nouvelle DJT ». Pour avancer une telle affirmation, l’EFSA se base sur une appréciation aujourd’hui plus précise qu’en 2006 de l’exposition alimentaire au BPA. Concernant les autres voies d’exposition, elle souligne que les données manquent pour bien l’appréhender.

Pourquoi baisser la DJT si le risque est si faible ?

Le passage en revue des études disponibles conforte donc la position de l’EFSA quant au très faible danger pour la population. Néanmoins, c’est en raison de la persistance d’incertitudes sur les effets sanitaires potentiels du BPA sur la glande mammaire, ainsi que sur les systèmes reproductif, métabolique, neurocomportemental et immunitaire (qui sont pour ces derniers jugés « improbables » mais sur la base d’études qui ne permettent pas de « les exclure totalement ») que l’EFSA a choisi de maintenir la baisse de la DJT initiée l’année dernière, bien qu’elle risque par cette décision, pouvant être considérée comme contradictoire, de s’attirer plus encore les foudres de ceux qui mettent en doute la sincérité de son avis. Certains pourraient en effet voir dans le choix de cette réduction la confirmation d’un danger, contre lequel l’EFSA veut protéger les populations mais qu’elle refuserait d’admettre frontalement pour ne pas heurter les industriels. Sans doute habituée à de telles controverses, l’EFSA devrait refuser d’y répondre. Concernant par ailleurs ceux qui estiment qu’une DJT est impropre à prévenir les dangers d’une substance dont les effets ne seraient pas dose dépendante, l’EFSA affirme que les données disponibles à ce sujet ne sont nullement concluantes. Soulignons enfin que les résultats de nouveaux travaux sur le rat sont attendus par l’EFSA pour affiner plus encore sa position.

Le poids des lobbies

Par un tel avis, l’EFSA semble donc dresser une fin de non recevoir à ceux qui exigent le bannissement total du BPA. C’est notamment un camouflet pour la France, qui vient d’interdire la substance de tous les contenants alimentaires. Cette perturbation du message a vite été expliquée par les représentants politiques français et par des députés européens écologistes par le « poids des lobbies » pour reprendre l’expression de Ségolène Royal. Pour les industriels, cet avis de l’EFSA est en tout cas un argument supplémentaire pour faire entendre leur voix. Il s’ajoute à la constatation faite récemment par certains chercheurs que les substances aujourd’hui utilisées pour remplacer le BPA n’ont nullement fait la preuve de leur moindre « toxicité ».

Aurélie Haroche

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