Burn out : pour qui sonne le glas ?

Paris, le mercredi 19 février 2014 – Drôle de scène hier avenue de Ségur dans le très chic septième arrondissement de la capitale : une petite vingtaine de personnes en blouse blanche est alignée, le visage grave. Chacun porte une petite pancarte où flottent des mots différents : « solitude », « inconsidération », « honte d’être malade », « travail 70 heures par semaine » ou encore « violences verbales ». Autour du cou, certains ont remplacé leur stéthoscope par une corde. Les maîtres de cette macabre cérémonie sont Jérôme Marty patron de l’Union française pour une médecine libre (UMFL) et son vice-président le Docteur David Schapiro. Ce dernier sonne le glas donnant le signal à chacune des silhouettes pour s’effondrer sur le trottoir, mimant un suicide. Jérôme Marty commente : « Quatorze pour cent des décès dus au suicide chez les soignants. Six pour cent dans la population générale. Et pendant ce temps, la ministre nous traite de nantis, de fainéants. A qui faites-vous confiance ? ».

Refus de soins

Très médiatisé, cet « happening » d’une dizaine de minutes souhaitait faire du 18 février 2014 et de tous ceux à venir une journée de sensibilisation au burn out des professionnels de santé. Décidé après le suicide d’un psychiatre en Gironde il y a quelques semaines, cette action souhaite ne pas se cantonner à cette mise en scène spectaculaire. Car le phénomène est extrêmement préoccupant selon Jérôme Marty. « Les réductions d’effectifs dans les hôpitaux et la diminution des installations de médecins ont entraîné une augmentation de la patientèle et donc une surcharge de travail pour les professionnels de santé. Ils croulent aussi sous les contraintes administratives et sont confrontés aux exigences de plus en plus fortes des patients, qui ont une vision consumériste des soins » résume le patron de l’UFML interrogé par 20 minutes. A ce contexte s’ajoutent plusieurs écueils spécifiques aux praticiens : ils sont rarement suivis par un médecin traitant, préférant se soigner eux-mêmes et ils peinent à s’avouer leurs propres difficultés ayant toujours été dans une logique d’excellence et d’exigence vis-à-vis d’eux-mêmes. Cette situation a inévitablement des répercussions sur les relations avec les patients. « Certaines personnes n’arrivent plus à dormir, ont des troubles du comportement, se dévalorisent, ont des problèmes d’addiction, s’isolent ou n’arrivent plus à considérer les patients comme des sujets, mais les traitent comme des objets » poursuit Jérôme Marty.

Un phénomène connu de longue date…

Si la manifestation de l’UFML a le mérite de remettre le sujet sur le devant de la scène et s’il est certain que cette organisation a voulu insister sur le poids que représente dans ce contexte le manque d’aménité du ministère à l’égard des médecins, le phénomène est loin d’être nouveau. Les alertes au sujet du burn out des professionnels de santé se multiplient en effet depuis de nombreuses années : d’ailleurs les chiffres avancés par Jérôme Marty sur le taux de suicide chez les médecins étaient déjà ceux utilisés en 2005. Il y a plus de dix ans, en 2001, une enquête menée par l’Union régionale des médecins libéraux (URML) de Bourgogne révélait par exemple la présence des trois « symptômes » caractéristiques de l'épuisement professionnel chez de nombreux praticiens. Ainsi, 50 % semblait souffrir d'épuisement émotionnel, tandis que la réduction de l'accomplissement personnel était ressentie par 41 % d'entre eux et que la « dépersonnalisation » guettait 33 % des médecins sondés. Après plusieurs autres études du même type, en 2008 la Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques (DREES) publiait des travaux qui mettaient en évidence le fait que si certains médecins généralistes choisissaient de fermer leur cabinet avant que ne sonne l’âge de la retraite, c’était pour échapper à l’épuisement professionnel.

… et ignoré depuis aussi longtemps par les pouvoirs publics

Alors que Jérôme Marty espère avoir sensibilisé le ministère de la santé sous les fenêtres duquel se déroulait le happening et considère que devrait être lancée « une enquête nationale sur le burn out des professionnels de santé », l’intervention des pouvoirs publics en la matière est également attendue depuis longtemps ! Il a notamment été souvent rappelé par le passé par nombre d’observateurs que la lutte contre le burn out paraît être un corollaire indispensable pour agir sur d’autres enjeux touchant l’avenir de notre système de santé. Anne Vega qui avait conduit en 2008 l’étude sur la cessation d’activité des généralistes libéraux remarquait par exemple que la marge de manœuvre du ministère de la Santé face aux cessations d’activité précoces demeurait faible « à moins de commencer à s’attaquer vraiment à leur principale cause : le burn-out ! ». Mais ces alertes n’avaient pas été entendues à l’époque et les professionnels doivent donc s’en remettre pour l’heure à l’accompagnement mis en place par leurs syndicats, leurs associations professionnelles ou encore leurs mutuelles sous forme de cellules d’écoute ou de consultations de prévention. Reste à savoir si le ministre de la Santé, Marisol Touraine se sera demandée hier pour qui sonne le glas.

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Vos réactions (4)

  • Ne pas instrumentaliser le suicide

    Le 19 février 2014

    Suicide ne veut pas dire burn out. Les statistiques c'est une chose, la réalité une autre. Yout dépend de la fiabilité basée parfois sur le bouche à oreille. En france les causes de décès ne sont pas communiquées. La vraie question : les médecins meurent-ils plus tôt que la dans la poulation générale et si oui de quoi. Instrumentaliser le suicide n'est pas une bonne chose.

    Isabelle Gautier

  • Burn out aux urgences.

    Le 19 février 2014

    La modification de la permanence de soins fait que l'on s'attend à une augmentation significative dans les années à venir des consultations aux urgences avec un travail sous contraintes permanent pour les praticiens hospitaliers qui dans la plupart des établissements n'arrivent plus à assumer l'aval des patients. Le manque de place, de personnel dévolu aux soins et la fatigue progressive provoquent des sentiments de stress, de désintérêt et peuvent être à l'origine de fautes professionnelles qui sont en pleine croissance depuis quelques années. Au lieu de promouvoir les vertus de la mission de service publique, le personnel soignant s'épuise de plus en plus à gérer des situations qui ne font pas partie de leur exercice ce qui crée un véritable climat de tension entre patient et soignants avec pour conséquences une fuite des PH vers d'autres secteurs d'activité hośpitalieres voire l'abandon du secteur hospitalier. 45000 places de PH en France avec a peine 70 % de pourvues : pour quelles raisons ?

    Gilles Gerardin

  • Comme conduire un super pétrolier...

    Le 19 février 2014

    Un super tanker met 20 km pour accélérer, et 20 km pour freiner. Gérer la démographie médicale c'est pareil : une décision met 20 ans à produire un réel effet, gouverner c'est prévoir.
    Les causes de la surcharge du corps médical sont bien résumées dans cet article :
    - contraintes administratives,
    - exigences de plus en plus fortes des patients,
    - vision consumériste des soins, entretenue par les médias.
    Que peut-on suggérer ?
    En premier lieu revoir l'éducation des patients, qui confondent allègrement prévention et dépistage (exemple typique : je fume, donc je dois faire une radio), ils consomment de la médecine en pensant qu'elle apportera une réponse à tous leurs maux, ils déforment le principe de Knock : tout homme bien portant doit rechercher ses maladies…
    En deuxième lieu, quand les gouvernants auront eu la preuve que les médecins se sont recentrés sur la maladie, les malades, les traitements, et ont cessé de proposer à tout public des dépistages aussi chronophages (et euros-phages) que peu justifiés, ils reverront peut-être le numerus clausus, mais à ce moment là est-ce que ce sera encore nécessaire ?

    Dr Jean-Marie Malby

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