Cannabis thérapeutique : mode d’emploi

Paris, le samedi 7 juillet 2018 – Les tentatives de quelques buralistes et autres commerçants de profiter d’un flou juridique pour commercialiser des produits à base de chanvre (à faible teneur en THC mais riches en CBD) ont contribué à rouvrir les débats en France non pas sur la légitimité de l’autorisation du cannabis récréatif mais sur celle du cannabis à des fins thérapeutiques. La France connaît par rapport à nombre de pays occidentaux une réelle réticence sur le sujet, réticence que révèlent probablement en partie les longs atermoiements pour fixer un prix au Sativex, seul médicament contenant du CBD dûment autorisé mais pas disponible sur le marché faute d’un accord financier.

Inéthique

Si l’agitation autour des vendeurs de cannabis "light" pourrait n’être qu’artificielle, de manière plus profonde, la réflexion s’ancre dans différentes sphères de la société. Ainsi, des travaux ont été initiés sur le sujet à l’Assemblée nationale par le député et médecin Olivier Véran. Par ailleurs, certains patients commencent à interroger les limites éthiques de l’interdiction du cannabis.

Le médecin et journaliste Jean-Yves Nau rapportait ainsi récemment sur son blog, la saisie méconnue du Comité éthique et cancer par une jeune patiente atteinte d’un cancer. Agée de 27 ans, cette dernière a dû subir de nombreux traitements et interventions et a été confrontée à des douleurs intenses et/ou chroniques qui n’ont pas pu être soulagées de manière satisfaisante par les méthodes classiques. Aussi, sur les conseils d’un proche professionnel de santé, la jeune femme a commencé à consommer du cannabis. « Cette dernière a constaté un apaisement des douleurs, des nausées, a retrouvé de l’appétit ; et sa qualité de vie a, de ses propres dires, été largement améliorée. Depuis, Madame A évoque ouvertement cette consommation dans le cadre de ses soins, le personnel médical ne s’y opposant pas, au contraire parfois. Cependant, Madame A s’interroge sur les barrières à l’usage thérapeutique du cannabis. D’abord, le produit en lui-même, porteur de représentations sociales fortes, peut rendre difficile la capacité des personnes à en parler sans craindre diverses formes de jugements. Par ailleurs, le caractère illicite de cette consommation expose les personnes malades souhaitant s’en procurer à divers risques, y compris juridiques, pour un usage permettant pourtant d’améliorer leur qualité de vie. Enfin, si un produit à base de THC, le Sativex® a une autorisation de mise sur le marché, les difficultés sur la négociation du prix et la restriction importante des pathologies concernées par ce traitement rendent, à ce jour, l’accès impossible en France. Dès lors, Madame A interroge le Comité éthique et cancer sur le caractère "inéthique" de l’interdiction du cannabis dans un contexte thérapeutique, notamment au regard du principe de non-malfaisance, comparant cette interdiction à « un refus de soins » de la part des autorités. C’est ce que le Comité éthique et cancer se propose d’examiner, en restreignant son analyse à un cadre médical : intérêt de l’utilisation du cannabis pour soulager la douleur et améliorer la qualité de vie, et les risques afférents à ce type de consommation dans le contexte actuel » peut-on lire sur le site du Comité, dans un document relayé par Jean-Yves Nau.

Cannabis récréatif et thérapeutique : des sujets très différents

Le cas de cette patiente a également été rapporté par le docteur Nicolas Authier, psychiatre et professeur à l’Université Clermont (Auvergne) sur le site The Conversation. Dans son texte, le praticien revient sur la question du cannabis thérapeutique. Le médecin sait que le sujet est l’objet d’une controverse certaine chez les spécialistes ; les Académies de médecine et de pharmacie s’opposent pied à pied à cette légalisation. Parmi les arguments avancés pour refuser cette ouverture, la crainte d’une dérive vers le cannabis récréatif est souvent évoquée. Loin d’être une lubie, un tel risque apparaît avéré comme l’ont mis en évidence certains exemples américains. Sur ce point, Nicolas Authier énonce clairement : « Il est utile de rappeler que cannabis et cannabinoïdes médicaux n’ont pas de finalité récréative (c’est-à-dire de procurer du plaisir). (…) La mise en place d’un dispositif d’accès à l’usage thérapeutique de cannabis ou de cannabinoïdes ne doit pas constituer une première étape vers une légalisation de son usage récréatif, sujet très discuté (…). Ce sont deux questions différentes qui ne doivent pas être confondues ».

Une autre façon d’envisager la prise en charge du patient atteint d’une maladie grave

L’autre argument souvent développé concerne le manque de preuves parfaites concernant la supériorité du cannabis dans la prise en charge des douleurs par rapport aux médicaments existants, voire même son efficacité réelle. Nicolas Authier admet qu’en la matière, les réponses de la recherche n’ont pas encore été définitives. « Le cannabis, ou des extraits de cannabis, pourraient soulager les patients dans certaines maladies chroniques. Ces effets restent à prouver, mais de nombreuses études cliniques en cours dans le monde visent à les tester. Elles portent sur son utilisation dans la douleur, la sclérose en plaque, l’épilepsie, les nausées induites par les chimiothérapies dans le cancer, les troubles du sommeil, la cachexie (…), le glaucome et certains troubles psychiques comme l’anxiété chronique » résume-t-il en introduction. Cependant, le docteur Authier invite à repenser cette question de l’intérêt thérapeutique en revoyant nos standards de jugement. « Faut-il accepter l’effet psychoactif du cannabis comme un effet thérapeutique ? L’usage du cannabis à visée thérapeutique vient en effet remettre en cause la manière de prendre en charge certaines maladies chroniques. Il soulage probablement plus la souffrance dans sa globalité – physique, psychique et sociale – qu’un symptôme spécifique. En cela il peut participer à améliorer la qualité de vie de certains patients. De par ses effets psychoactifs, le cannabis entraîne une diminution de la perception de certains symptômes dans des maladies chroniques, voire une meilleure acceptation de la maladie. Cela nous oblige, nous chercheurs, à repenser ce que doit être un traitement efficace dans des pathologies réfractaires aux thérapeutiques autorisées. En revanche, il ne faudrait pas attendre du cannabis thérapeutique une réponse unique et définitive aux nombreuses maladies concernées par son usage » analyse-t-il.

Un registre du cannabis thérapeutique

En tout état de cause, le docteur Nicolas Authier estime que l’expérimentation du cannabis thérapeutique apparaît pertinente, mais que compte tenu des risques de dérive et aussi des effets indésirables potentiels, un encadrement strict est nécessaire, encadrement qui permettrait un recours au cannabis au-delà des médicaments déjà sur le marché ou qui pourraient l’être. Ainsi, dessine-t-il avec précision les contours du cadre qui pourrait être déployé : « La création d’un dispositif d’accès au cannabis à visée thérapeutique, en dehors de celui des médicaments autorisés, doit être réfléchie avec tous les acteurs concernés. Cela a été fait dans des pays comme le Canada, la Suisse ou l’Allemagne. En France, les professionnels de santé, les institutions qui les représentent, les associations de patients et les autorités sanitaires devront travailler ensemble sur la pertinence et la faisabilité d’un dispositif impliquant des structures agréées et des médecins formés. A la croisée de la recherche et du soin, la mise en place d’un registre français du cannabis thérapeutique serait une première étape pour accompagner les patients concernés. Médecins et patients seraient inscrits sur ce registre piloté par une équipe de recherche rattachée à l’Inserm. Le patient bénéficierait alors d’une délivrance encadrée d’extraits de cannabis standardisés issus d’une production et d’une distribution contrôlée par un monopole d’État. Cela permettrait d’optimiser cet usage avec une supervision médicale pesant le bénéfice et le risque. Enfin, un tel dispositif permettrait aussi d’améliorer les modalités d’administration du cannabis en proposant des alternatives moins toxiques que le fumer sous forme de cigarette roulée – les "joints". Par exemple par la bouche en gélules, ou par voie transmuqueuse en spray. Les patients atteints de maladies chroniques et sévères, réfractaires aux médicaments disponibles (dont les médicaments cannabinoïdes), pourraient ainsi passer d’une pratique d’automédication avec une substance illicite à un encadrement légal, médical et sécurisé » décrit-il.

En souvenir des Hospices de Beaune

Echappant à toute forme de militantisme et suggérant un cadre de réflexion précis, ce discours trouve dans l’actualité des échos parfois moins structurés. Ainsi, après la ville de Guéret, ce fut au tour plus récemment de la commune de Laas de se proposer pour devenir producteur officiel de chanvre. Le 26 juin, l’édile de la ville, Jacques Pédehontaà qui s’est déjà ouvert de son projet auprès du Président de la République a détaillé son plan à France Bleu. « Nous, ce qu’on propose au Président de la République, c’est de lui dire qu’on est prêt à maîtriser toute la filière et faire une expérimentation dans l’attente de la légalisation. Vous pourrez contrôler, mesurer l’efficience du dispositif et de l’expérimentation. Il y a un enjeu majeur en termes de fiscalité pour l’État à s’emparer de ce débat et à l’encadrer. Parce que ce sont des milliards … d’une économie qui est aujourd’hui souterraine en France. Cette économie permettrait aux agriculteurs de mieux vivre, aux buralistes de mieux vivre, aux pharmaciens de mieux vivre, et surtout, l’argent perçu par l’État pourrait être réorienté vers l’école et la prévention, l’agriculture ou encore les EHPAD, le monde médical et la "silver économie". Il y a là une possibilité importante de réorienter et de redresser les choses » développe l’édile. L’idée de maisons de retraite financées par la culture du cannabis n’a pas manqué de faire sourire Jean-Yves Nau qui sur son blog se souvient : « On espère que le maire de Laàs aura expliqué au président de la République que cette entreprise ne serait pas très éloignée du maillage solidaire qui, jadis, voyait la culture de la vigne soutenir le budget des hospices. Une solidarité dont on retrouve encore la trace, aujourd’hui, ici ou là. Comme lors de la vente annuelle de quelques grands crus bourguignons au profit des malades des Hospices de Beaune ».

Ainsi, la question de la légalisation du cannabis à visée thérapeutique permet de découvrir des prises de position débarrassées des passions habituelles. On pourra découvrir ces développements non fumeux :

Sur le blog de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2018/05/18/cannabis-therapeutique-et-ethique-de-quel-droit-letat-francais-peut-il-linterdire/ et https://jeanyvesnau.com/2018/06/27/emmanuel-macron-autorisera-t-il-la-culture-du-cannabis-recreatif-au-profit-des-ehpad/

Et le site The Conversation : https://theconversation.com/debat-pourquoi-nous-devrions-experimenter-le-cannabis-therapeutique-en-france-95027

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Quid du libre arbitre ?

    Le 15 juillet 2018

    Je vais en choquer beaucoup mais l’obtention de la légalisation du cannabis thérapeutique et la légalisation de l’euthanasie = « mêmes freins et même combat. »

    Pourquoi oublie t-on de façon quasi permanente que nous sommes tous des individus différents ?

    Un tel a été soulagé par de la morphine ? et d'autres par des antidépresseurs ?

    Et qui voudra à l’annonce d’une pathologie inguérissable et dégradante pour lui être véritablement aidé dans sa fin de vie, alors que d’autres voudront aller jusqu’au bout et sans aide pour d’autres raisons ?

    Dites moi qui peut débattre de cela, et d’ailleurs doit-on en débattre ?
    Ne vaudrait-il mieux pas élargir notre réflexion et, enfin, laisser ce libre arbitre à nous mêmes êtres humains et à la société que nous constituons.

    Dr P. Erbibou

  • Quel progrès !

    Le 16 juillet 2018

    Incroyable ! « Nos savantes Autorités Supérieures Médicales » discutent du cannabis thérapeutique et en refusent l'accès aux patients alors qu'ils encouragent la distribution larga manu des dérivés morphiniques qui provoquent de nombreux effets secondaires et sont, aux USA la première cause de mortalité avant les armes à feu !

    F. Millo

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