Cigarettes : vers un filtergate ?

Paris, le vendredi 9 février 2018 – Il est réjouissant de constater que la traque quotidienne des manipulations orchestrées par un secteur en particulier ne conduit pas nécessairement à considérer que l’escroquerie soit généralisée. « De nombreuses investigations et procès (…) ont révélé au monde que l’industrie du tabac n’était en aucun cas une industrie comme les autres », constate dans son dernier communiqué le Comité national contre le tabagisme (CNCT). En réalité, ces enquêtes et plus encore le "scandale" qui occupe aujourd’hui le CNCT montre au contraire que les cigarettiers savent jouer des failles du système pour imposer leurs produits, de la même manière que les autres industriels. En effet, le "filtergate" ressemble fortement au fameux dieselgate ; soit à la façon dont plusieurs géants de l’automobile ont trompé les contrôles officiels en truquant leurs logiciels.

Les fumeurs ne sont pas des machines

Comme le signale le CNCT, de nombreuses actions judiciaires ou encore les travaux de plusieurs journalistes américains, et notamment l’historien Robert Proctor, ont permis la déclassification de millions de documents internes des industriels du tabac, révélant des secrets peu avouables sur la façon dont ils ont constamment tenté de détourner les réglementations de plus en plus strictes à leur égard pour pouvoir continuer à vendre des cigarettes. Parmi les phénomènes révélés par la lecture de ces dossiers et par les différents procès, le caractère frauduleux des "machines à fumer" (les robots utilisés pour contrôler les cigarettes) avait déjà été mis en avant. Ainsi, parallèlement aux affaires concernant les trompeuses mentions light et ultra light, beaucoup avaient fait remarquer que les machines à fumer qui permettent de déterminer la teneur en nicotine (et autres substances) des cigarettes n’offrent nullement une juste représentation de l’inhalation par le fumeur. « Aucun fumeur ne fume comme la machine à fumer » avait par exemple fait remarquer en 2010 le professeur Gérard Dubois, président de l’Alliance contre le tabac.

Cinq fois plus de nicotine dans la réalité

Mais la minimisation des teneurs en nicotine et goudron permises par des dispositifs pas parfaitement représentatifs de la réalité ne s’arrête pas là. Depuis plusieurs années, comme le rappelle le journal Capital en évoquant des procès remontant aux années 80 et encore une fois les travaux de Robert Proctor, les conséquences de la présence de micro-perforations (visibles à l’œil nu) dans les filtres des cigarettes sur les résultats obtenus lors des contrôles sont l’objet de critiques et récriminations. Destinés à la "ventilation" de la fumée inhalée, ces orifices conduisent à la dilution de la fumée passant par le filtre. Cependant, pour les fumeurs, leur action est faible, voire inexistante : les lèvres et les doigts les obstruent quasiment complètement, contribuant à l’inhalation de doses de nicotine (addictive) et de goudron très proches de celles effectivement présentes dans la cigarette. Mais pour les machines, la donne est différente. La ventilation ici fonctionne parfaitement et les teneurs en nicotine ou goudron retrouvées dans la fumée produite demeurent toujours inférieures aux seuils "critiques"  (si tenté qu’il existe en la matière des seuils non critiques). Grâce à cet artifice, les fabricants peuvent non seulement obtenir l’autorisation de commercialisation des autorités officielles mais aussi afficher des teneurs inférieures à la réalité. « Il s’ensuit que la mise en place de ce dispositif de micro-orifices dans le filtre des cigarettes empêche les autorités en charge de l’application de la loi de savoir si les seuils de goudron, de nicotine, et de monoxyde de carbone qu’elles ont fixé sont dépassés. Un tel système de ventilation invisible trompe les fumeurs puisqu’ils ignorent l’ampleur réelle du risque qu’ils prennent, en croyant à tort, qu’ils inhalent une certaine quantité de produits dangereux alors que les doses qu’ils absorbent sont supérieures à celles qui leurs sont indiquées » décrypte le CNCT. En se basant sur différents travaux, dont une étude publiée en 1998 dans Tobacco Control, le CNCT estime que « la teneur réelle en goudron et nicotine inhalée par les fumeurs serait entre deux et dix fois supérieure pour le goudron et cinq fois supérieure pour la nicotine » ; soit une tromperie d’une ampleur magistrale.

Scandale majeur ou long imbroglio judiciaire ?

Déterminée à la faire cesser, le CNCT vient de déposer une plainte pénale devant le procureur de la République pour dénoncer cette « tromperie délibérée ». Des procédures semblables ont été lancées ou vont l’être dans de nombreux autres pays. La bataille juridique s’annonce longue et âpre. Il faudra notamment réussir à prouver que la falsification des résultats était bien l’objectif recherché par les firmes ; ce qui semble transparaître dans certains documents. Les cigarettiers pourraient par ailleurs se ranger derrière la conformité des contrôles. « Les tests sont menés selon les normes en vigueur, mais aucune mesure particulière n'est prise selon les cigarettes, en fonction de la présence possible de tels micro-orifices dans les filtres » signale ainsi au Monde un représentant du Laboratoire national de métrologie et d'essais. Pour le professeur Yves Martinet, président du CNCT, il ne fait en tout cas aucun doute que « Le filtergate constitue assurément un nouveau scandale aux conséquences sanitaires majeures qui légitime que l’on encadre et surveille bien davantage les pratiques des fabricants de tabac ». A suivre.

Aurélie Haroche

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