De la difficulté de se décarcasser pour dire une autre vérité sur le glyphosate

Emmanuelle Ducros

Paris, le samedi 6 juillet 2019 – Nous avons souvent évoqué dans ces colonnes les différents obstacles à une transmission raisonnée de l’information médicale et scientifique. Cette tâche se heurte à de nombreux écueils et notamment des données dont l’interprétation peut souvent être erronée (en raison notamment d’une confusion fréquente entre danger et risque et de la tentation d’établir des corrélations là où le hasard est plus probablement en cause), une volonté d’immédiateté de l'information qui s’accommode mal avec le temps de la recherche et dans une certaine mesure également une traque des liens d’intérêt à géométrie variable qui empêche certains de parler et qui sacralise la parole des autres.

Cas d’école

Les exemples sont nombreux où ces différentes perturbations conduisent à la diffusion de messages où l’information scientifique est reléguée au second plan, dissimulée par des discours catastrophistes et incisifs. Pire, il n’est pas rare que bientôt le cœur du sujet, la question première du bienfait ou de la dangerosité d’un acte ou d’une substance soit oubliée pour laisser place à des attaques annexes. Parmi tous les sujets qui peuvent donner lieu à de tels dévoiements, celui du glyphosate peut à bien des égards être considéré comme un cas d’école. Parce qu’il est un herbicide puissant, le glyphosate est l’objet d’une vigilance importante de la part de l’ensemble des autorités de veille sanitaire et de régulation. Toutes, en s’appuyant sur de nombreuses études menées sur le sujet, estiment qu’en cas d’usage répondant aux préconisations, le glyphosate ne paraît pas exposer ses utilisateurs (et encore moins les consommateurs des produits traités avec du glyphosate !) à un risque accru de développer différentes pathologies (notamment cancéreuses). Seul le Centre d’information et de recherche sur le cancer (CIRC) a pour sa part classé le glyphosate parmi les substances cancérogènes probables, à l’instar de nombreux autres produits (comme la charcuterie). Cependant, d’une part cette classification s’inscrit dans une dimension différente des évaluations conduites par les autres agences sanitaires (il n’existe notamment pas de mise en perspective du risque). Par ailleurs, le CIRC a abouti à cette conclusion sans se référer dans son analyse à une large  étude de cohorte paraissant exclure un lien entre exposition au glyphosate et cancer chez les agriculteurs.

Symbole

Cependant, parce qu’il est un herbicide puissant commercialisé par une firme dont les méthodes ont souvent été épinglées, parce qu’il symbolise de ce fait une agriculture productiviste supposée être plus néfaste pour l’environnement et en raison de l’apparente contradiction de l’avis du CIRC avec les positions de l’ensemble des autres agences, de nombreux journalistes et certains scientifiques sont convaincus du risque réel du glyphosate. Même si ces derniers ignorent pour nourrir une telle conviction les éléments qui s’y opposent. Ce point de vue a été clairement défendu dans un reportage diffusé sur Envoyé Spécial le 17 janvier 2019. Nous avions signalé comment nombre des informations diffusées dans ce numéro contribuaient à une transmission orientée de l’information, ne serait-ce que le point de départ de la démonstration, à savoir le taux de glyphosate présent dans les urines de nombreuses personnalités qui n’était rapporté à aucune norme permettant d’évaluer la significativité des résultats.

Journaliste-animatrice-lobbyiste

On le sait, sur Twitter, la diffusion de ce reportage a été l’objet de nombreux "décryptages" et commentaires de journalistes et de scientifiques qui ont cherché à rétablir l’équilibre, à proposer une information qui ne soit pas entachée d’un parti pris réel. Parmi les journalistes qui ont le plus œuvré dans ce sens figure Emmanuelle Ducros, journaliste spécialisée dans les questions agricoles pour le journal l’Opinion. Sans tendresse pour Elise Lucet, Emmanuelle Ducros a démonté l’ensemble des approximations et contre-vérités des reportages d’Envoyé Spécial, des défauts majeurs des travaux de Gilles-Eric Séralini en passant par l’absence de signification des résultats du fameux "glyphotest". La détermination de la journaliste a suscité une vive animosité de la part des équipes d’Elise Lucet, notamment du journaliste Tristan Waleckx, qui à plusieurs reprises a évoqué les « mensonges de la journaliste-animatrice-lobbyiste ».

Déplacement du débat

Comme le révèle cette injonction, très vite en effet le débat n’a plus concerné le niveau de preuve des études qui pourraient être avancées par les uns et les autres pour déterminer la dangerosité ou non du glyphosate mais s’est focalisé sur les prétendus liens d’intérêt d’Emmanuelle Ducros (et d’autres journalistes soutenant la même position qu’elle). Le raisonnement apparaissait clairement : les argumentations tendant à nuancer les accusations de toxicité extrême du glyphosate ne pouvaient qu’être liées à la corruption. Emmanuelle Ducros a toujours nié cependant avoir été payée par l’industrie des pesticides ou de l’agro-alimentaire.

Un ménage pas très bien fait

Cependant, pour étayer leur rhétorique, et alors que Le Point a récemment proposé un portrait très positif d’Emmanuelle Ducros et de Géraldine Woessner (Europe 1) certains journalistes ont voulu "enquêter" sur la rédactrice de l’Opinion, usant de méthodes qui décourageront tous ceux qui avaient voulu croire à une quelconque solidarité dans cette profession. Ainsi, Emmanuelle Ducros a indiqué que son identité avait été usurpée : des personnes se faisant passer pour elle essayent d’obtenir des informations auprès de l’Union pour la protection des plantes (UIPP) afin de mettre en évidence qu’elle aurait été payée par cette dernière pour l’animation d’une table ronde (ce qu’Emmanuelle Ducros a toujours nié). Et la semaine dernière dans Libération, les accusateurs se pensaient victorieux. Dans la rubrique Checknews du quotidien (censée être une rubrique de décryptage de l’information encore appelée fact checking même si aujourd’hui les responsables de la section assurent sur Twitter qu’elle est une rubrique de "questions-réponses" ce qui n’exclut pas des « angles de vue »), un article était ainsi consacré la semaine dernière à Emmanuelle Ducros. Il était titré : « La journaliste Emmanuelle Ducros a-t-elle été rémunérée par des lobbys de l'industrie agro-alimentaire ? », titre censé reprendre la question d’un lecteur. L’enquête s’appuyant sur un enregistrement (dont les vérifications de certains observateurs sur Twitter permettront de révéler que les journalistes de Libération ne l’ont peut-être pas directement entendu) réalisé par une personne s’étant fait passer pour Emmanuelle Ducros, aboutira à la mise en évidence que pour l’animation d’une table ronde pour la Fédération de la boulangerie, la journaliste de l’Opinion a bien été rémunérée 1000 euros. Concernant sa participation à un événement organisé par l’UIPP (qui réunit des producteurs de pesticides), Emmanuelle Ducros aurait adressé un devis (là encore d’abord affirmative, l’enquête de Check-News apparaît plus fragile quand dans un Edit la rubrique cite un responsable de l’UIPP signalant qu’il ne peut certifier qu’E. Ducros a bien envoyé un devis) avant finalement de renoncer à être payée. Ces informations succinctes et parcellaires ont néanmoins suffi à CheckNews pour conclure : « alors que la journaliste spécialisée sur les questions agricoles affirme publiquement n’avoir jamais réalisé de ménage (terme péjoratif utilisé pour désigner les participations de journaliste à l’animation de conférence et journée, ndrl) pour l’agroalimentaire, notre enquête montre qu’elle a bien été rémunérée par la Fédération des entreprises de boulangerie lors d’une table ronde organisée en 2018 ». Et Checkews établit cette conclusion après avoir rappelé sa "neutralité" sur le sujet (la rubrique avait en effet signalé le manque de pertinence du glyptotest) même si sa présentation dans son article de la semaine dernière des différents protagonistes laissait deviner un parti pris. Ainsi l’article évoquait le "travail" d’Elise Lucet, Tristan Waleckx ou de Stéphane Foucart (journaliste au Monde) confronté à ce qui ne serait qu’une "opinion" pour Emmanuelle Ducros et Géraldine Woessner. « Pour résumer sommairement cet affrontement, nous avons d’un côté Elise Lucet (France 2), Tristan Waleckx (France 2) et Stéphane Foucart (le Monde) qui alertent, à travers leur travail, sur les dangers du glyphosate. Et de l’autre, Emmanuelle Ducros et Géraldine Woessner (Europe 1), qui dénoncent ces discours alarmistes sur le même sujet, alimentant selon elles une psychose irrationnelle » avançait ainsi Checknews.

Dogmatisme

Sur Twitter, l’article de Checknews parce qu’il paraissait s’écarter de la mécanique habituelle du fact checking et parce que la démonstration apparente d’une collusion d’intérêts entre Emmanuelle Ducros et le "lobby" de l’agro-alimentaire apparaissait peu solide et reposer sur des méthodes contestables, beaucoup ont apporté leur soutien à la journaliste de l’Opinion. Ces décryptages ont notamment mis en évidence que l’enregistrement n’avait probablement pas été directement entendu par les journalistes de Libération ou encore que l’existence du devis envoyé à l’UIPP n’était pas clairement établie. L’affaire a pris une dimension différente, dépassant le microcosme de Twitter quand Nicolas Beytout patron de l’Opinion a pris la plume pour s’adresser au rédacteur en chef de Libération Laurent Joffrin afin de soutenir sa journaliste (rendant caduques les insinuations de Checknews évoquant des pratiques d’Emmanuelle Ducros contraires aux engagements attendus des journalistes de l’Opinion concernant le paiement de leurs prestations extérieures). Checknews « s’est attaquée à une journaliste de l’Opinion, Emmanuelle Ducros. Je dis bien "s’est attaquée", tant la dimension personnelle semble l’emporter sur tout autre motif. L’article cherche en effet à démontrer que notre journaliste est achetée, que ses avis sont compromis par une dépendance financière aux "lobbies de l’agro-alimentaire". Sa faute ? Considérer que les campagnes menées contre le glyphosate sont souvent dictées par des objectifs idéologiques, et qu’elles font peu de cas de ce que dit (ou ne dit pas) la science. Son péché ? Avoir le courage de ses convictions, jusqu’à contester le dogmatisme de tel gourou vert ou les prises de position de telle grande prêtresse de l’investigation, Elise Lucet bien sûr. Soutenus par une intense campagne de haine sur les réseaux sociaux, quelques journalistes-justiciers ont donc juré de disqualifier notre journaliste. Par tout moyen, y compris les plus indignes : enquête à charge, menaces à peine voilées sur des "témoins", usurpation d’identité pour soutirer des preuves, le tout enrobé dans un délicieux fumet de suspicion comme il convient dans cet univers où la faute ne se démontre pas, elle s’insinue. Le résultat est magnifique : ton site donneur de leçons, ce Panthéon de la déontologie, parvient à démontrer que notre journaliste participe à des colloques et conférences organisés par des "lobbies" (c’est donc qu’elle est en accord avec eux, comme si un journaliste ne devait fréquenter que des cénacles partageant ses idées), et qu’elle a été défrayée une fois, à hauteur de 1000 euros, pour intervenir un week-end dans un événement organisé par... le syndicat de la boulangerie ! » résume le patron de l’Opinion.

La paille et la poutre

Nicolas Beytout n’oublie pas par ailleurs de rappeler dans cette lettre que la rubrique Checknews est sponsorisée par Facebook à hauteur de 100 000 euros. Ce rappel n’a eu de cesse de surprendre sur les réseaux sociaux : la comparaison entre cette multinationale et un syndicat de boulangers et de cette somme avec celle perçue par Emmanuelle Ducros n’a en effet pu que susciter un certain malaise. Il y eut cependant des personnes très hostiles à la journaliste pour assurer doctement que l’on peut être « payé » tout en conservant son « indépendance », même s’ils refusent d’appliquer cette règle à ceux qui n’ont pas les mêmes positions qu’eux.

Picrocholine ou presque

Si certains pourraient considérer comme anecdotique ce que Laurent Joffrin appelle cette guerre « picrocholine » entre journalistes, elle est cependant révélatrice des multiples difficultés de se démarquer de certaines pressions idéologiques pour faire entendre une voix différente. Elle confirme par ailleurs que les services de décryptage et de fact checking sont également guidés par des biais et qu’ils ne sauraient être les parfaits outils contre la diffusion de fausses nouvelles ou contre l’influence de certains groupes de pression. Elle rappelle le caractère illusoire d’une instance de régulation de la presse dont beaucoup caressent pourtant l’idée et plus encore d’un Ordre des journalistes, dont la perspective a été une nouvelle fois récemment violemment repoussée. Enfin, nouvel exemple d’une traque des conflits d’intérêt à géométrie variable, elle met en évidence la persistance de méthodes (utilisées sans aucun scrupule par ceux qui estiment agir au nom du "bien") que les nouveaux modes de communication n’ont non seulement pas annihilé mais paraissent même parfois légitimer.

On pourra retrouver ces différents éléments en relisant :

l’article de Checknews : https://www.liberation.fr/checknews/2019/06/27/la-journaliste-emmanuelle-ducros-a-t-elle-ete-remuneree-par-des-lobbys-de-l-industrie-agro-alimentai_1734758

la lettre de Nicolas Beytout : https://www.lopinion.fr/edition/politique/checknews-emmanuelle-ducros-lettre-ouverte-a-liberation-facebook-191488

la réponse de Laurent Joffrin : https://www.liberation.fr/france/2019/07/02/checknews-et-l-opinion-reponse-a-nicolas-beytout_1737501

Et pour compléter on peut lire quelques décryptages sur Twitter :
https://twitter.com/Tiberianz_tweet/status/1145014687140143104
https://twitter.com/zebodag/status/1144939492039634944

Aurélie Haroche

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Vos réactions (19)

  • Le retour de l’inquisition

    Le 06 juillet 2019

    Bravo pour ce remarquable article qui ose dénoncer des pratiques qui rappellent la triste époque de l’inquisition.

    Quand Galilée osa affirmer que c’était la terre qui tournait autour du soleil et non l’inverse, la bien-pensance cléricale de l’époque l’accusa d’être vendu au diable et l’obligea à publiquement rétablir la vérité officielle.

    Aujourd’hui la bien-pensance est devenue idéologique, certains de ceux qui la soutiennent sont cités dans cet article, et les vrais scientifiques sont accusés d’être vendus aux industriels, mais le principe reste le même.
    Bravo donc à tous ceux qui combattent cette nouvelle forme d’inquisition du 21e siècle.

    Professeur Patrick Tounian

  • Bravo

    Le 06 juillet 2019

    Bravo pour votre magnifique article, une fois de plus, aussi bien sur le fond que sur la forme.
    Notre époque manque d’autres Hanna Arendt...

    PS : je ne suis pas journaliste et je n’ai touché aucun honoraire pour dire du bien.

    Dr Francis Vuillemet

  • Journalistes de vente

    Le 06 juillet 2019

    Élise Lucet n’est pas une journaliste recommandable. Laurent Joffrin n’est pas un phare de la pensée, je me rappelle un colloque télévisé sur Tchernobyl dans lequel étaient invités plusieurs journalistes convaincus de l’explosion de cancers induits et un seul physicien qui n’a pas pu s’exprimer car il commençait à démonter tout le fatras d’à peu près de ces journalistes politiques, médicaux et scientifiques qui ne doutaient de rien et surtout pas d’eux-mêmes. Ma rue étant trop fréquentée je n’ai pas pu balancer ma télé par la fenêtre.

    Dr Pierre Castaing

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