De l’oubli de la mort, l’hybris du pouvoir et le pacte social à l’heure de la Covid

Paris, le samedi 28 novembre 2020 – A l’explosion du nombre de publications médicales consacrées à la Covid-19 répond dans les quotidiens et les journaux d’opinion une avalanche de réflexions sur ce que la crise que nous vivons actuellement révélerait de notre civilisation et en tout cas de notre rapport à nos démocraties et à nos libertés. Nous avons très régulièrement relayé la teneur de ces réflexions depuis le mois de février, revenant sur l’apparente perte du sens tragique ou la tentation d’une démocratie sanitaire. Les réflexions publiées par la presse ou sur le web offrent le plus souvent des approches intéressantes. Elles se montrent également inattendues quand les frontières politiques habituelles apparaissent bouleversées ; quand les personnes marquées à l’extrême droite deviennent par exemple les défenseurs (apparents) de toutes les libertés individuelles. Réflexe tout à fait humain de ces observateurs, puisqu’il est difficile de se résigner à l’idée que les phénomènes que nous traversons ne sont peut-être pas historiques. Ils sont nombreux à vouloir voir dans la crise, la façon dont elle est gérée et l’acceptation apparente des citoyens des mesures qui leurs sont imposées, les symptômes profonds de changements de civilisation. Ils interrogent notamment les enseignements de cette crise sur ce qu’elle dit des fluctuations du pacte social. Ces observations nous permettent parfois de forger des histoires, sans doute fausses, pour raconter l’épidémie.

L’alliance tragique du mirage de la médecine moderne et du dirigisme de nos sociétés

Dans le premier chapitre, Guy Simonnet (professeur émérite à la faculté de médecine de l’université de Bordeaux) discute dans Le Monde de la façon dont la « tolérance zéro » appliquée à la maladie est une conséquence des avancées de la médecine moderne et conduit à gommer les vulnérabilités individuelles. La puissance des progrès de la médecine alliée à une société toujours plus protectrice et toujours plus injonctive conduit l’homme à oublier sa condition d’homme vulnérable, souffrant et mortel en la déléguant à un groupe qui est censé le prémunir de tout. « Dans un essai remarquable, Médecine technique, médecine tragique (Seli Arslan, 2009), Anne-Laure Boch, neurochirurgienne et docteure en philosophie, nous rappelle que la technique, si elle est une aide précieuse et incon-tournable, a pour finalité première de remplacer et donc d’effacer l’homme, le citoyen. (…) Au-delà du biomédical, la maladie est un fait anthropologique dont l’approche ne saurait ignorer son acteur principal, c’est-à-dire l’homme recadré dans son histoire individuelle. (…) La maladie est considérée aujourd’hui comme une anormalité et une injustice que la société doit prendre en charge par l’intermédiaire de la seule technique. Le droit à la guérison ou l’absence de toute pathologie sont devenus de véritables « injonctions sociales », selon les mots de la philosophe Claire Marin (L’Homme sans fièvre, Armand Colin, 2013). La demande de « tolérance zéro » ne peut qu’être source d’une nouvelle vulnérabilité que chacun cherche à ignorer » analyse le neurobiologiste.

Dans le second chapitre, d’autres constatent un changement anthropologique important dans les rapports entre les générations, qui probablement découle du rôle joué par les mirages des promesses transhumanistes et de l’influence des sociétés dirigistes. Ainsi, le philosophe Robert Redeker, auteur de L’Éclipse de la mort (DDB) rappelle dans le Figaro : « De toute mémoire, la tradition humaine affirmait: les parents se sacrifient - « se saignent aux quatre veines», selon l’expression populaire - pour leurs enfants. Pour la lignée. Ainsi en va-t-il depuis les origines de notre espèce, depuis que la mort est apparue au sein de la vie pour permettre le remplacement des générations. « La vie est continue», a écrit François Jacob: le sacrifice des êtres est aussi nécessaire que naturel à la continuité de la vie, au passage des générations, à cette «succession qui ne connaît pas d’interruption». (…) Leur existence durant, les parents se sacrifient pour que le monde puisse con-tinuer au-delà d’eux, le fleuve de la vie s’écouler sans obstacle, que la famille se renouvelle et per-dure, prospère, que les générations vivent, croissent, s’épanouissent. «L’enfant est l’œuvre par ex-cellence », a écrit Alain. Faut-il parler de cette disposition anthropologique à l’imparfait ? » s’interroge-t-il notant à son tour combien nos sociétés ont fait le choix de mesures de protection extrêmes alors que la maladie est principalement (même si pas exclusivement) une menace pour les plus âgés. Le philosophe y voit l’annonce d’un profond changement : « Cette révolution-ci prend la forme d’un événement qui du passé civilisationnel - notre vie en commun - fait table rase au nom d’une vie que l’on a cessé de considérer comme un relais préparant celle des générations suivantes. Au nom d’une vie que l’on tient pour un but en soi, comme si elle n’avait pas d’extériorité. Une vie détachée de ses contextes biologiques, familiaux, sociaux. (…) Le renversement anthropologique entraîne une révolution politique. Tout se passe comme si une partie de notre société ne voulait plus du remplacement des générations » analyse-t-il. Ce refus du passage des générations est possible-ment mu par un orgueil démesuré, le fameux hybris des tragédies grecques dont parle également Guy Simonnet. Or, cet hybris, qui s’approche de la folie ne peut être que mauvais conseiller quand il hante les pouvoirs. « Michel Foucault a bien noté que derrière la peste « il y a eu aussi un rêve politique »: celui de «la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence». Ce rêve tourne également d’une vaniteuse ivresse la tête des pouvoirs de l’heure. La gestion de la crise du Covid-19 tient d’une expérimentation utopique, celle d’un régime politique n’autorisant, sous prétexte de danger de maladie, qu’un degré minimum de liberté » conclut ainsi Robert Redeker.

A force de mensonges et d’absurdités…

Et à la fin, il faut rechercher comment le peuple, en tant que peuple, peut réagir face à ce pouvoir ivre de sa conviction de savoir protéger ? La réponse à la question dépend nécessairement de la réussite du projet. Or, probablement inévitable, l’échec est certain. L’éditorialiste Natacha Polony constate froidement dans son dernier éditorial publié dans Marianne : « Quand Emmanuel Macron évoque cette stratégie, « tester, alerter, protéger », c’est parce que celle qui devait être mise en place dès le mois de mai, « tester, tracer, isoler », la seule manière de circonvenir ce virus, est un échec patent » et relève : « L’inflation de règles et de normes tatillonnes qui entravent la liberté des citoyens et réduit leur responsabilité est en fait le pendant de l’impuissance de l’État ». Aussi, cet échec et la constatation de ces absurdités masquant mal une incapacité minent le contrat implicite entre le peuple et son gouvernement. « N’importe quel esprit un peu lucide comprend que l’absurdité des règles et le sentiment prolongé de subir des vexations inutiles minent la cohésion nationale et détruit le peu de confiance qui pouvait rester en les institutions. Rien n’est pire pour une société que de multiplier les normes inapplicables. Car rien n’est pire que d’inciter les citoyens de bonne volonté à enfreindre la loi. Quand des gens avouent que, pour la première fois de leur vie, ils ont transgressé, quand ils s’aperçoivent que ne pas respecter la loi ne prête à aucune conséquence, le pacte  social est attaqué. On ne parle pas des abrutis qui organisent des fêtes à Joinville-le-Pont ou ailleurs, et qui récidivent en invitant des amis pour un anniversaire, mais de ces gens lucides, conscients des risques, attentifs à ne pas faire circuler le virus, et qui finissent par remplir de fausses attestations ou se déplacer au-delà de la limite autorisée », décrit Natacha Polony.

Tout ceci n’est qu’une histoire et à la fin tout recommence

Ainsi, la lecture de ces différentes analyses nous souffle que l’homme, trop confiant dans les forces de la médecine pourrait avoir accepté que la société le protège de la mort et de sa vulnérabilité, quitte à sacrifier une part de sa liberté. Ivres de cette folle confiance, les pouvoirs plutôt que de sagement détromper les citoyens, ont voulu croire en leur capacité à arrêter le cours classique des générations se suivant et se sont plu à édicter des règles les plus intrusives et parfois les plus absurdes. Ne sachant réussir leur projet et ne le pouvant probablement pas, ils ont miné les derniers liens qui fondaient un pacte social déjà fragile. Mais ceci n’est qu’une histoire et il est tout aussi probable qu’après les confinements, après les vaccins, nous retrouvions nos sociétés et nos mondes vaguement individualistes, nos espoirs plus ou moins sincères dans les progrès technologiques et nos pactes sociaux plus ou moins solides.

On relira

 

Guy Simonnet

Robert Redeker

Natacha Polony

Aurélie Haroche

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Vos réactions (7)

  • Qui veut être sacrifié ?

    Le 28 novembre 2020

    Donc c'est signifier que toutes les vies ne se valent pas, c'est préférer la "sélection naturelle", l'élimination des plus fragiles, les vieux, les malades, les obèses...
    Le mythe du vieil indien qui va "volontairement" s'isoler sur la montagne pour mourir.
    Quand on est jeune, la mort des vieux semble normale et du coup on s'attend à ce que ces vieux l'acceptent avec la sagesse philosophique qu'on leur attribue (impose ?).
    Mais beaucoup de vieux ont encore une grande énergie vitale et n'ont pas du tout envie de mourir !
    A quel age la barre est elle fixée ?
    Demandons à ceux qui sont concernés ce qu'ils en pensent et arrêtons de décider pour eux.

    Dr Dominique Adelving

  • Oubli de la mort

    Le 28 novembre 2020

    Si le pouvoir avait pu détromper nos citoyens sur certaines vanités humaines, cela aurait signifié qu’il eut fallu accepter que certains d’entre-nous meurent, vieux ou fragiles, qu’il n’y ai pas besoin de créer des lits de réanimations, que etc ...
    Pourquoi pas.
    Ce fut le cas en mars et ce fut érigé comme un scandale.
    Quelle société a cette maturité, quel individu a ce recul pour pouvoir se l’appliquer en toute sérénité ?
    Chacun serait peut-être d’accord si il ne s’agit pas de lui même et encore plus de ses proches.
    Quand on questionne la position de l’autre et sa décision, cela suppose que l’on puisse penser aussi à ce qu’on lui demande vraiment soi même, sans hypocrisie, vigilant à ce jeu intellectuel très français qui questionne sans vouloir considérer les implicites et une bonne partie de la réalité quotidienne.

    Dr Pascal Bourdon

  • Une société, ça n'existe pas: moi, je n'ai rien signé

    Le 28 novembre 2020

    Résumons quelques aspects du "pacte social":
    - privation de liberté individuelle sur simple décisions gouvernementales
    - fascisme humanitaire requérant l'existence de "sauveurs" et de" prophètes", dénommés "convention citoyenne" ( malades mentaux, pervers, faibles brusquement nantis de pouvoirs démesurés etc..)
    - transformation des médecins en délateurs et en informateurs rémunérés
    -transformation des patients en délateurs de leurs proches
    - projets d'emprisonnement des "malades" et des cas contacts
    .......ad libitum

    Nouvelles religions hygiénistes maintenant leurs adeptes en une position infantile, au prix d'un délire collectif, les réfractaires étant dénommés "complotistes" ( le terme était "schizophrène" en URSS)

    L'individu est censé se satisfaire de son propre sacrifice," pourvu que l'espèce survive": message psychotique.

    Nos gouvernements nous préparent à un monde holistique et finaliste ( type confucianisme, hindouisme, bouddhisme, christianisme, islam, ..), alors que les occidentaux ( c'est à dire les héritiers de la tradition grecque et de la renaissance italienne) sont des individualistes, atomistes et géomètres ( des analystes doués de raison et fuyant les superstitions: les mathématiques et les sciences abstraites sont d'origine grecque )

    Que les zélateurs de l'acceptation examinent en eux mêmes leur volonté de toute puissance et leur propre refus de la disparition, au lieu d' un préchi-précha résigné de philosophie de comptoir.

    Relire "le discours de la servitude volontaire" de la Boétie
    et/ ou" le meilleur des mondes.

    Dr YD

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