Décès d’une étudiante d’une complication d’otite : la prise en charge a été « normale » selon l’hôpital

Lyon, le lundi 12 mars 2018 – Le décès d’un enfant est vécu comme la plus insurmontable des injustices. La colère et le désespoir qui envahissent les parents se manifestent parfois par des accusations bien excusables et compréhensibles, d’autant plus quand rien ne laissait prévoir l’irrémédiable. Telle est Carolina Cruz. Sa fille, Leana est arrivée du Nicaragua en France en août 2017. Étudiante de 19 ans en bonne santé, elle présente le 9 février les signes d’une otite classique (avec une température de 39 °C) lorsqu’elle consulte les urgences de l’hôpital Édouard Herriot de Lyon. Un traitement classique lui est prescrit : antibiotiques et antalgiques. Cependant, la douleur ne s’atténue pas et les symptômes se compliquent de vomissements et de violentes céphalées. Quand ses amis contactent les urgences pour évoquer le cas de Leana le 11 février, on tente de les rassurer sur le fait que les traitements vont finir par faire effet. Le 12 février, Leana décide cependant de retourner aux urgences. Elle sera vue au bout d’une demi-heure par une infirmière de triage qui la considère comme un cas ne nécessitant pas une intervention rapide. La jeune fille attendra donc huit heures ce qui est "normal" dans ce service (et dans de très nombreux services d’urgences). Pendant ces longues heures, elle envoie à sa mère les photos du liquide qui s’écoule de son oreille. Ce signe d’alerte ainsi que l’évocation par la jeune fille de ses maux de tête et de ses vomissements ne convainquent cependant pas le médecin qui l’examine à la fin de la journée de prescrire des examens complémentaires, en raison d’une pression artérielle et d’un examen neurologique normaux. Leana rentre chez elle avec un autre traitement. Son état continue à s’aggraver et c’est dans le coma qu’elle est transportée à l’hôpital le 23 février, où elle meurt, victime d’un abcès cérébral.

Une prise en charge correspondant à son état au moment où elle a été vue

La complication est rare même si certains symptômes chez l’adulte (la présence de céphalées notamment) doivent inciter à la vigilance. Cependant, le chef du service des urgences de l’hôpital Édouard Herriot, Karim Tazarourte estime que la prise en charge de Leana correspondait à son état au moment où elle a été vue aux urgences.

S’il admet que les risques des otites chez l’adulte pourraient faire l’objet d’une communication plus précise aux familles, il estime légitimement impossible de procéder à un examen d’imagerie plus complet pour chaque patient en raison de la rareté de ce type de complications. Si la famille de Leana est bien déterminée à entamer une action judiciaire, les arguments de l’organisation hospitalière auront un poids certain.

Catastrophe

Cependant, ce triste cas illustre une nouvelle fois les difficultés rencontrées dans les services d’urgences. La longue attente de Leana ne peut qu’interpeller ; même s’il est peu probable qu’écourtée la prise en charge aurait été différente (si ce n’est qu’une plus faible fréquentation ou des moyens augmentés faciliteraient peut-être davantage le repérage des cas exceptionnels). Les infirmières et les médecins de ces services dénoncent aujourd’hui fortement cette situation intolérable. A Lyon notamment, une grève touche successivement toutes les unités d’urgences. Sans avoir été initié par les syndicats, le mouvement a débuté aux urgences de l’hôpital Lyon-Sud il y a neuf semaines. Il a ensuite touché Édouard-Herriot et le centre hospitalier privé d’intérêt collectif Saint-Joseph/Saint-Luc, tandis que des services de spécialité sont également désormais concernés. « La grève pourrait devenir nationale parce qu’on partage tous la même préoccupation, on se sent en danger », estime cité par le Monde Loïc Juvigny infirmier à l’hôpital Lyon-Sud. Les revendications ne sont pas salariales mais concernent directement les conditions d’accueil et la sécurité des patients. « Quand une personne âgée vous dit qu’elle a froid et que vous ne pouvez que lui proposer des draps en papier, c’est dur à vivre » témoigne par exemple Marion Mathieu, aide-soignante au pavillon N de l’hôpital Édouard Herriot. De son côté, Loïc Juvigny fait état de préoccupations plus angoissantes encore : « Chaque jours on a peur qu’il arrive une catastrophe, qu’un patient se retrouve très mal ou qu’il décède parce qu’on n’aura pas eu les moyens de le traiter à temps, c’est très éprouvant ».

Ce n’est probablement pas exactement ce qui est arrivé à Leana, mais peut-être que sa disparition tragique pourrait être l’occasion de mettre en lumière la fragilité extrême des services d’urgence en France.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (31)

  • Mauvaises formations des médecins en particulier des urgentistes

    Le 12 mars 2018

    Cette jeune femme a consulté le 09 février et est décédée le 23 février, c'est une longue période.
    Elle est revenue plusieurs fois aux urgences et probablement ce n'est jamais le même médecin qui l'a vue et une fois même c'est une infirmière.
    On est consterné par l'affirmation du médecin chef qui dit qu'il ne peut pas faire une imagerie à tous les patients atteints d'otite. A-t-on besoin de faire un scanner pour suspecter une méningite puis un abcès cérébral ? La clinique est déjà bien suspecte, céphalées, vomissements, en sont les signes cardinaux. On touche là aux vrais problèmes, mauvaises formations des médecins en particulier des urgentistes, ignorance complète de l'examen clinique et aussi certainement surmenage des personnels et mauvaise organisation des services.

    Evidemment l'évolution montre une insuffisance de prise en charge ou du moins d'attention de la part du personnel.

    Dr Jean Siboni

  • Vous avez dit "fragilité" ?

    Le 12 mars 2018

    Je trouve que parler de "fragilité" extrême des services d'urgence est d'une indulgence qui étonne.
    Pour ma part je pense qu'il faut retenir, dans le cas malheureux de cette jeune fille, une incompétence médicale patente dans l'évaluation clinique. Et ça ne se passe pas dans un petit hôpital de sous-préfecture, mais dans un prestigieux CHU. Et je n'adhère pas aux arguments de défense avancés par le Chef de Service (PU-PH).

    Dr Maurice Mehl


  • Pourquoi le tout urgences ?

    Le 12 mars 2018

    Le 9 février était un vendredi, donc le 12 un lundi.
    Si cette malheureuse jeune fille avait consulté un médecin généraliste, peut-être l'évolution aurait-elle été favorable ? En urgence, s'il ne s'était pas senti compétent, il aurait sans doute pu trouver un confrère ORL acceptant de voir cette patiente rapidement.

    Dr Fabien Foesser

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