E-joint ou promoteur de l’usage du thérapeutique cannabis : KanaVape va-t-il partir en fumée ?

Paris, le mardi 16 décembre 2014 – Il est possible depuis aujourd’hui d’acheter en France via internet une vapoteuse électronique, baptisée KanaVape, dont l’ingrédient principal n’est pas la nicotine ou un quelconque arôme parfumé mais le canabidiole (CBD). Cette substance que l’on trouve dans le chanvre a des propriétés anti-douleurs et anxiolytiques étudiées depuis plusieurs années : le CBD entre d’ailleurs dans la composition de quelques médicaments analgésiques aux indications très strictes, dont la commercialisation en France vient récemment d’être autorisée. A contrario, la KanaVape ne contient pas de Tétrahydrocannabinol (THC), molécule qui donne son caractère euphorisant au cannabis mais favorise également les comportements addictifs. Comme le signale le Figaro, les fabricants du KanaVape devraient assurer leur approvisionnement en CBD grâce à des plants de chanvre industriel dont la culture est autorisée en France pour de nombreuses utilisations. A l’issue d’une extraction à froid, une huile de chanvre riche en CBD est obtenue.

Un produit deux en un !

Les promoteurs de cette vapoteuse électronique tiennent un discours ambigu sur les motivations de leur démarche (au-delà de l’aspect mercantile). Sébastien Béguerie et Antonin Cohen ont fondé en 2009 l’Union francophone pour les cannabinoïdes en médecine (UFCM), dont la principale mission est de « promouvoir les informations relatives à l’usage du cannabis médical et de ses dérivés ». La mise au point et la commercialisation de la KanaVape paraît dès lors s’inscrire dans le prolongement de leur démarche. « Nous ce qui nous motive, c’est de voir comment on peut aider des gens qui souffrent, qui ont des maladies graves, grâce à ces molécules de cannabinoïdes » expliquent les deux responsables de la diffusion de KanaVape. Cependant, Antonin Cohen et Sébastien Béguerie ne peuvent feindre de croire que leur produit n’attirera que les personnes présentant des douleurs chroniques réfractaires à tout autre traitement, ce qui d’ailleurs ne conférerait qu’un espoir de succès limité à leur entreprise. Face à cet autre profil de consommateur, ils proposent également un discours apparemment emprunt d’une volonté salvatrice. « On est parti du constat que les gens avaient un comportement à risque en consommant du cannabis la plupart du temps mélangé à du tabac et via une combustion classique. On s’est intéressés à la cigarette électronique pour offrir le même moyen aux consommateurs de cannabis, afin de réduire les situations à risque », argumente Antonin Cohen interrogé par le site Vice. Dès lors, en présentant son produit sous deux facettes distinctes, le promoteur de KanaVape risque d’affaiblir la crédibilité de son discours.

Des experts dubitatifs

Chez les spécialistes du cannabis, thérapeutique ou récréatif, on se montre d’ailleurs plutôt circonspect. Du côté de ceux qui sont eux aussi favorables à une plus large reconnaissance des effets thérapeutiques du cannabis, on estime que KanaVape risque de desservir cette cause Amine Benyamina, psychiatre spécialiste des addictions à l’Hôpital Paul Brousse observe dans les colonnes de Pourquoi Docteur : « Il aurait fallu que ce produit soit commercialisé en tant que médicament. La logique mercantile qui est à l’œuvre derrière cette e-cigarette a un effet pervers : elle galvaude le cannabidiol, en le faisant passer pour un pur produit commercial. Au lieu de laisser des petites entreprises se faire de l’argent avec le CBD, il faudrait rouvrir le débat sur la loi de 1970 et l’usage médical du cannabis ». Concernant la possibilité éventuelle que KanaVape puisse être utilisée par les consommateurs de cannabis pour minimiser les risques associés à cette substance, là encore les experts restent dubitatifs. « Pour sevrer des fumeurs, il faudrait retrouver le principe actif du cannabis – le THC – et réduire progressivement les doses. Chose que ne peut pas faire ce produit », juge Amine Benyamina. Et tout en même temps, certains redoutent, à l’instar des inquiétudes qui se sont exprimées concernant la cigarette électronique à base de nicotine, que le système fonctionne comme un produit d’appel pour les jeunes, les engageant sur la voie de la consommation de cannabis. Laurent Karila également psychiatre et spécialiste des addictions à Paul Brousse remarque : « Le risque de sortir un produit de ce type est que les adolescents se l’approprient ». Les inquiétudes sont également exprimées par ceux qui commençaient à apprécier le rôle pouvant être joué par la cigarette électronique dans le sevrage des fumeurs de tabac. Enfin, tous fustigent l’amateurisme d’une entreprise qui vante les effets bénéfiques de "son" produit sans présenter d’études dûment conduites sur son efficacité… ni même sur son éventuelle dangerosité.

Feu de paille ?

Ces interrogations pourraient rapidement se révéler obsolètes si KanaVape surveillée de très près par la Direction générale de la Santé (DGS) était frappée d’interdiction. Si Antonin Cohen et Sébastien Béguerie estiment qu’ils devraient sur le plan légal bénéficier d’un certain vide juridique, d’autres observateurs se montrent moins confiants. En France la commercialisation du cannabis est interdite sous n’importe quelle forme et les exceptions qui existent concernant les médicaments répondent à des critères très stricts et supposent que les produits soient commercialisés dans le cadre du circuit de distribution des produits de santé. De là à penser que KanaVape risque fortement de partir en fumée… En tout état de cause, ceux qui se montraient inquiets de l’autorisation des médicaments à base de cannabis, telle l’Académie de médecine, invoquant des risques de dérive, considéreront peut-être que l’affaire KanaVape est un exemple des dangers qu’ils redoutaient.


Dernière minute (14h00) : le ministre de la Santé a annoncé son intention de saisir la justice.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Testés selon les standards pharmacologiques

    Le 22 décembre 2014

    Les principes actifs extraits du chanvre et les molécules dérivées ont certes des effets thérapeutiques liés à leur action sur divers récepteurs endogènes.
    Néanmoins, ces effets doivent être testés selon les standards pharmacologiques avant de pouvoir être allégués, de même que la toxicité et la tolérance doivent être étudiés en détail. C'est ce qu'on appelle... un dossier d'AMM !
    Dr Pierre Rimbaud

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