Exclusif : Ebola, l’engagement de la France est insuffisant pour une majorité de professionnels de santé

Paris, le jeudi 9 octobre 2014 – La semaine a débuté par une constatation sévère du Président des Etats-Unis. « Certains pays ne sont pas montés en puissance aussi rapidement que nécessaire » a estimé Barack Obama à propos de l’action de la communauté internationale face à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Une observation à laquelle le témoignage du président de Médecins sans Frontières (MSF), Mego Terzian auditionné le 7 octobre devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale faisait écho. « Le déploiement des forces internationales reste lent. A part les Etats-Unis, les autres sont très lents et très timides » a regretté le responsable de l’association humanitaire.

50 lits pour la France, 750 militaires pour la Grande-Bretagne

Au-delà de ces déclarations politiques et du récit des responsables humanitaires, difficile de mesurer avec précision le niveau d’engagement des différents états développés et notamment de la France, face à la crise actuelle. Des comparaisons visant les annonces faites par les différents gouvernements peuvent cependant être proposées. A la fin du mois d’août, en réponse à l’appel de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le gouvernement français annonçait le déblocage d’un million d’euros. Quinze jours plus tard, les Etats-Unis dévoilaient un plan d’action supposant de consacrer plus de 200 millions de dollars à cette crise. De même, Obama a annoncé que 3 200 militaires seraient dépêchés sur place pour organiser la construction de nouveaux centres de traitements et d’isolement à Monrovia. De son côté, Londres, qui tenait hier une réunion de crise a prévu d’envoyer un contingent de 750 militaires, ainsi qu’un, navire médical équipé d’une unité de soins intensifs et trois hélicoptères en Sierra Leone. Et Paris ? On ne tient pas de « réunion de crise » dédiée à l’épidémie à l’Elysée ou à Matignon et les annonces sont rares. Cependant, le 18 septembre, François Hollande annonçait qu’un hôpital militaire d’une capacité de 50 lits allait être mis en place en Guinée forestière. Une aide dont l’ampleur ne peut qu’apparaître restreinte par rapport aux soutiens des autres grandes puissances.

La France a-t-elle encore les moyens d’être généreuse ?

Ces différences ne semblent pas avoir échappé aux professionnels de santé, qui se souvenant de la tradition humanitaire de la France et de son expertise en médecine tropicale, sont une majorité (54 %) à considérer « insuffisante » son action face à l’épidémie d’Ebola en Afrique. Ils ne sont par ailleurs que 22 % à l’estimer « adaptée » et bien moins encore (6%) à la juger « excessive ». Enfin, une assez large proportion préfère ne pas se prononcer, estimant peut-être difficile de mesurer exactement le niveau d’engagement des différents pays.

Bien que majoritaire, la proportion de professionnels jugeant la France trop absente face à cette crise pourrait cependant apparaître assez mesurée face à la catastrophe annoncée. En jugeant l’action française « adaptée » voire « excessive », certains lecteurs ont-ils estimé que notre pays, en proie à de lourdes difficultés financières, ne pouvait plus se permettre une générosité trop marquée ? Ou ont-ils considéré que bien que spectaculaire l’épidémie Ebola ne devait pas jeter un voile sur les autres crises sanitaires urgentes dans le monde face auxquelles l’action de la France est attendue ? On rappellera cependant sur ce point qu’Ebola ne fait qu’aggraver les difficultés sanitaires déjà extrêmes de ces pays. « Les gens meurent moins d’Ebola que d’autres maladies parce que tous les hôpitaux de Monrovia sont fermés ainsi que la moitié des centres de santé » a par exemple souligné Mego Terzian.

Sondage réalisé sur notre site du 22 septembre au 8 octobre

Des nouveaux centres, des hôpitaux de campagne… mais personne y travailler

Quels que soient les différents présupposés ayant pu influencer le vote de nos lecteurs dans un sens ou dans l’autre, pour de nombreux observateurs, il ne fait aucun doute que la communauté internationale n’a pas été à la hauteur. « Nous nous sommes démarqués jusque-là par un manque de sensibilité honteux face à la douleur des populations africaines, qui elles n’ont pas un cas mais des milliers d’infectés et de morts » a ainsi déploré le docteur Ser Jose Maria Martin Moreno, conseiller de l’OMS en Europe. Les chiffres confirment cette analyse : sur les 998 millions de dollars réclamés par l’ONU, seuls 306 ont été versés par les pays membres. A cette indifférence, s’ajoutent les obstacles rencontrés sur le terrain pour permettre le déploiement des soutiens annoncés. « A Monrovia, sur les huit nouveaux centres de traitement annoncés, seulement quatre seront opérationnels car aucune organisation capable de gérer les centres surnuméraires n’a été identifiée » a par exemple expliqué Mego Terzian à l’Assemblée. Même chose en Sierra Leone, où les nouveaux centres de traitements en cours de construction par les militaires britanniques ne pourront pas être « gérés par la seule organisation non gouvernementale (ONG) Save the Children ». Quant à l’hôpital militaire français, dont la gestion a été confiée à la Croix Rouge par le gouvernement français, il ne devrait pas être opérationnel avant le début du mois de novembre.

Quid du retour des médecins et infirmières en mission sur place ?

Si sur le terrain, le déploiement de l’aide se caractérise par sa lenteur, dans les pays occidentaux, on se presse a contrario de renforcer leur préparation et leur protection. Les Etats-Unis, au lendemain de la mort du patient libérien diagnostiqué sur leur sol, ont ainsi annoncé que de nouveaux contrôles visant les ressortissants des pays touchés par l’épidémie allaient être mis en place dans cinq aéroports internationaux.Des mesures de températures sont notamment prévues. En France, le ministère de la Santé indique que l’information des professionnels de santé allait être renforcée. « Une campagne d’information de grande ampleur sur les bons réflexes à avoir va être menée en collaboration avec le conseil national de l’Ordre des médecins Nous allons également souligner l’importance de se surveiller (…) quand on rentre d’une zone où sévit l’épidémie » précise par exemple le ministère de la Santé, cité par le Monde.

Pourtant, derrière cet affichage et cette volonté, des failles sont déjà identifiées. Dans le Monde, le professeur Philippe Brouqui, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Nord de Marseille évoque ainsi le cas des médecins et infirmières volontaires de retour de mission sur place, à propos desquels il n’existe aucune transparence. « Dans mon service, trois membres de l’équipe sont partis sur le terrain et un seul me l’a signalé. Comme ces missions sont effectuées sur les congés des personnels, l’hôpital n’en est pas informé et personne ne sait où ils sont. Il faut prendre des décisions sur les mesures à mettre en place au retour des personnes ayant pu être exposés. La quarantaine n’est pas prise au sérieux en France, mais la question de ses modalités et de son application doit être posée » juge le professeur.

Aurélie Haroche

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